Macron, la stratégie de l’usure

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La dernière sortie du président de la République sur les défenseurs des APL et l’héroïsme d’Arnaud Beltrame reflète la stratégie de l’Élysée : imposer ses réformes au pas de charge et mépriser les colères, tant Emmanuel Macron est persuadé que le temps finira par lui donner raison.

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En l’espace de quelques semaines, la même scène s’est reproduite à l’identique, dans des contextes pourtant très différents. Début avril, à Rouen, Emmanuel Macron explique à une aide-soignante qui l’interpelle, qu’elle dit « des bêtises ». Plus tard, à Washington, devant une poignée de militants venus lui demander pourquoi il « casse les grèves en France et les syndicats », il se fait encore plus cinglant : « Si vous voulez présider mon pays, prenez ma place ! Allez devant le peuple et faites-vous élire ! Je vous en prie ! » 

Mi-avril, le président de la République conclut encore une conversation avec un cheminot en lui disant : « Je vous demande d’accepter le changement, ne prenez pas tout le monde en otage. » Au cours du même mois, sur des sujets parfaitement distincts, il répondra à l’eurodéputé belge Philippe Lamberts, puis à une Kanak originaire d’Ouvéa, qu’il ne peut leur laisser dire des « contre-vérités ».

Lundi 7 mai, dans un documentaire diffusé sur France 3, le chef de l’État a même tissé une comparaison douteuse entre l’héroïsme d’Arnaud Beltrame et les défenseurs des APL : « Le colonel Beltrame, il est mort parce que la France, ce sont des idées, des valeurs, quelque chose d’une guerre qui le dépasse. Les gens qui pensent que la France, c’est une espèce de syndic de copropriété où il faudrait défendre un modèle social [...] et qui pensent que, en quelque sorte, le summum de la lutte, c’est les 50 euros d’APL, ces gens-là ne savent pas ce que c’est que l’histoire de notre pays. »

Ces propos ont choqué, bien au-delà des rangs habituels des opposants à la politique du gouvernement. Mais sans ébranler l’Élysée, toujours aussi sûr de sa stratégie. Derrière leur tonalité méprisante, chacune des répliques d’Emmanuel Macron provient d’une seule et même conviction : celle d’avoir raison, en tout pour tout. Et d’appliquer une politique qui se veut « efficace », teintée de ce fameux « bon sens », censé couper court à toute forme de contradiction.

Emmanuel Macron à Paris, lors des commémorations du 8 mai. © Reuters Emmanuel Macron à Paris, lors des commémorations du 8 mai. © Reuters

C’est parce qu’il est persuadé d’être dans le juste que le président de la République impose ses réformes au pas de charge, en passant outre les colères, dont il estime qu’elles sont pour partie injustifiées et souvent minoritaires. Quant aux « inquiétudes » qu’il juge « légitimes », elles relèvent principalement à ses yeux d’une peur du changement. Il le dit et le répète : « Je vous demande de me faire confiance. » « Nous sommes dans un pays où les gens ont plutôt envie que les choses bougent, mais en même temps, ils sont terrifiés », affirme un ministre qui, à l’image de tous les membres du gouvernement, applique consciencieusement un programme qui ne semble en aucune manière modulable, ou alors à la marge de la marge.

Dans une telle conjoncture, les corps intermédiaires, et avec eux l’ensemble de ceux que le chef de l’État qualifie de « fainéants » (comprendre : les dirigeants des trente dernières années) ou de « syndics de copropriétés » (comprendre : les esprits corporatistes), sont perçus comme autant de freins à l’action. « Le président veut faire en sorte que les corps bloquants ne le soient plus, confie le porte-parole de l’Élysée Bruno Roger-Petit. Ce sont eux qui paralysent la France, alors même qu’ils sont déconnectés du sens de l’intérêt général. » 

Au sein de la Macronie, beaucoup expliquent que le temps « très court » du quinquennat n’offre pas vraiment la possibilité d’en perdre. Mais certains préviennent toutefois du risque encouru par le manque de collectif : « Quand vous transformez seul, vous allez peut-être plus vite, mais en règle générale, cela ne vous permet pas d’aller assez loin », glisse un conseiller ministériel.

Politiquement, le faisceau est essentiellement braqué sur ces « élus qui, selon les mots du président de la République, tiennent constamment un discours d’agitation » et sont accusés par le gouvernement de faire beaucoup de bruit pour rien. En clair : la France insoumise (FI), sans cesse qualifiée « d’extrême gauche » par la Macronie, voire suspectée de collusion avec les black blocs.

« Ruffin, c’est un cri », estime ainsi en privé Emmanuel Macron, au sujet du député à l’origine de la manifestation du 5 mai. « Je ne comprends pas ce que propose François Ruffin. Il fait du marketing avant tout [...], mais derrière je ne vois pas ce qu’il propose », avait également affirmé sur Europe 1 la secrétaire d’État à l’égalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa. « Notre immense chance, c’est la paresse intellectuelle de nos opposants », confie un autre membre du gouvernement à Mediapart, convaincu que tant que l’opposition sera incarnée par Jean-Luc Mélenchon, le chef de l’État aura la voie libre.

Lui-même ne s’en cache plus : il « assume totalement la “verticalité” du pouvoir ». « J’assume les choix qui sont faits, et je hais l’exercice consistant à expliquer les leviers d’une décision : il y a un temps pour la délibération, un temps pour la décision, ils ne peuvent se confondre », expliquait-il récemment à La Nouvelle revue française (NRF). Avant de poursuivre : « Cela n’a rien à voir avec l’autoritarisme, car j’assume aussi de ne pas décider trop vite, de réfléchir, comme en ce moment sur les questions religieuses, par exemple. Il faut que les choses circulent. Que la société les mûrisse pour son compte. » En clair, que la société finisse par faire sienne les idées auxquelles lui croit. Avec le temps, il en est persuadé, ce sera le cas.

Pour ce faire, Emmanuel Macron multiplie les exercices de « pédagogie », comme pour mieux « éduquer » les consciences à ses propres schémas de pensée. Il éternise les réunions, prolonge les échanges et amoindrit les forces de chacun par l’usure, en ne variant jamais de position. Dans le même temps, et comme le montrent bon nombre des échanges cités plus haut, il ne perd jamais une occasion de faire la leçon. « Non, il explique, nuance Bruno Roger-Petit. Il le répète constamment aux ministres : il ne faut mépriser personne et il faut toujours expliquer. Gouverner, c’est convaincre. » Une façon aussi de faire patienter. Car pour l’heure, malgré le rythme soutenu des réformes, force est de constater que les résultats promis ne sont pas au rendez-vous.

Rien de plus normal à en croire l’Élysée, qui rappelle que les « transformations » lancées n’ont rien à voir avec « la solution classique » qui consiste à « activer la dépense publique », « en augmentant les impôts ou en creusant la dette » pour compenser. « Face aux maux de la société française, nous faisons des réformes structurelles, mécaniquement plus difficiles à mener », plaide un conseiller du président de la République. « Nous mettons en place des transformations sur le long terme, ajoute un ministre. Le logement et l’emploi, qui restent deux des principales priorités des Français, ça ne se fait pas en quelques mois. Mais tout ira beaucoup mieux quand les gens verront l’impact de ce que nous avons lancé. »

Contrairement à François Hollande qui avait conditionné une éventuelle nouvelle candidature à l’inversion de la courbe du chômage, Emmanuel Macron ne s’est fixé aucune modalité de ce type, tablant toutefois sur un taux de chômage à 7 % en fin de quinquennat. « Il gouverne sur un temps long, indique son porte-parole. Il a pour ambition de préparer le pays à 2050. » Dans cette optique, la multiplication des mises en chantier est, comme le reste, parfaitement assumée. « Nous faisons beaucoup de choses et nous aimerions même en faire encore plus, assure-t-on à Matignon. Qu’est-ce que ça veut dire “le bon rythme” ? C’est toujours mieux de s’entendre dire qu’on va trop vite, plutôt que trop lentement. »

Le chef de l’État se veut dans le mouvement. « Je ne suis pas l’enfant naturel de temps calmes de la vie politique, je suis le fruit d’une forme de brutalité de l’Histoire, d’une effraction, parce que la France était malheureuse et inquiète », expliquait-il mi-février à l’Association de la presse présidentielle. L’exécutif n’en finit plus de disserter sur le caractère de « dernière chance avant la catastrophe » que constitue à ses yeux ce quinquennat. Pour la Macronie, tout est une question de timing. « On ne nous croit pas sur parole, mais c’est normal, explique-t-on à l’Élysée. Tant que les gens n’auront pas vu concrètement la réalité des politiques mises en place, ils n’y croiront pas. »

Pour le reste, les proches du chef de l’État se disent désormais convaincus que les différentes mobilisations, que ce soit celle des cheminots ou celle des étudiants, ne cristalliseront rien à l’échelle du pays. En témoignent, selon eux, les milliers de courriers qui arrivent chaque semaine rue du Faubourg-Saint-Honoré : « Le premier sujet, c’est la CSG, il n’y a aucun doute sur le fait que les retraités sont mécontents sur ce point. Le deuxième, c’est les 80 km/h. Sur la SNCF, c’est beaucoup plus mitigé et surtout, bien moindre en volume. » Cette absence de « coagulation » des mécontentements ne signifie pour autant pas que la majorité des Français valident les choix politiques du pouvoir, loin s’en faut. Certains, au sein de la Macronie, tiennent d’ailleurs à prévenir du risque d’un effet « trompe-l’œil ».

« Le président de la République a démontré sa capacité à incarner l’autorité et la dignité de la fonction », veut cependant croire Bruno Roger-Petit, qui estime que « les Français sont encore dans une position d’attente bienveillante ». Tous les proches du chef de l’État, y compris les plus critiques, lui accordent encore une confiance absolue, laquelle repose sur ce qu’ils appellent sa « vision éclairée » des choses et son « côté avant-gardiste ». Mais d’aucuns craignent toutefois que la fameuse clef du timing, ne finisse par lui jouer des tours : « Avoir raison avant tout le monde, ça ne sert à rien », rappelle un conseiller ministériel.

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