Les barrières d’accès à une alimentation saine quand on est pauvre

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L’épidémie a fragilisé les plus pauvres. Plus que jamais, la question alimentaire se retrouve au centre des préoccupations. Mais les associations essaient de ne pas sacrifier la qualité en proposant aux bénéficiaires des produits frais et sains.

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La crise sanitaire a agi comme un miroir grossissant sur les failles de la société et a montré qu’une part grandissante de la population peine à se nourrir. Le recours à l’aide alimentaire, depuis le premier confinement du printemps 2020, est devenu « une condition de survie » comme le rappelle le rapport baptisé « La Pauvreté démultipliée » remis au premier ministre le 12 mai par le Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et les exclusions (CNLE), une instance consultative. 

Certains ne bénéficiaient pas d’aide alimentaire et ont dû se résoudre à la solliciter après parfois plusieurs jours de jeûne, d’autres, déjà dans ces circuits, ont eu davantage besoin de cet étayage, notamment à cause de la hausse des prix à la consommation. « Durant les deux mois du confinement, le Secours populaire français (SPF) est venu en aide à 1,27 million de personnes (versus 3,3 millions sur l’ensemble de l’année 2019), soit +45 % par rapport à la même période l’année précédente », peut-on lire dans le document.

Distribution de colis de Noël par le Secours populaire à Toulouse en décembre 2020. © Francois Laurens/Hans Lucas/AFP Distribution de colis de Noël par le Secours populaire à Toulouse en décembre 2020. © Francois Laurens/Hans Lucas/AFP

Puis, les files d’attente devant ces sites de distribution ont perduré. Dès septembre, le ministre de la santé et des solidarités annonçait que le nombre de bénéficiaires d’aides alimentaires, de 5,5 millions en 2020 avait atteint les 8 millions. Lors des mois suivants, les difficultés pour se procurer de la nourriture ont perduré, écrivent les auteurs du rapport. 

Plus que jamais, la question alimentaire se retrouve au centre des préoccupations. Dans l’urgence, il faut pourvoir aux besoins. Mais les associations d’aide alimentaire essaient autant que possible de ne pas sacrifier la qualité et proposer des produits frais et sains. Sans compter que les risques de mourir du Covid-19 sont prévalents pour les personnes en surpoids et obèses, davantage représentées dans les milieux populaires. 

Voilà pourquoi Huguette Boissonnat, du département santé d’ATD Quart Monde et corédactrice de l’ouvrage Se nourrir quand on est pauvre, souhaite surtout promouvoir une action plus durable pour l’alimentation des plus pauvres à travers des actions de sensibilisation sur la question. 

Ces situations ne sont pas nouvelles, durant ses longues années de militantisme, elle a vu pléthore de parents se priver de nourriture pour leurs enfants et que beaucoup essaient de faire au mieux. Elle raconte ces familles qui consomment des plats tout prêts, faute d’électricité pour cuisiner. Il y a aussi ces mères qui font des ménages à droite et à gauche et nourrissent leurs enfants au mieux, avec du thon et des chips qu’ils pourront consommer seuls et des aliments sucrés pour les réconforter. D’autres achètent des soupes toutes prêtes pour pourvoir aux besoins en légumes de leurs enfants. Huguette Boissonnat se souvient aussi de cette mère qui croyant bien faire achète du jus multivitaminé ultrasucré arguant que tous les fruits à consommer dans une journée sont contenus dans un verre. 

À chaque fois, il faut expliquer que ce n’est pas le mieux et trouver d’autres solutions abordables. 

Serge Hercberg, professeur de nutrition à l’université Paris-XIII et concepteur du Nutri-score, ce système d’étiquetage nutritionnel, connaît par cœur ces problématiques de santé publique. L’épidémie de Covid-19 a mis en évidence le lien entre milieu social et le surpoids ou l’obésité, qui frappent davantage les milieux populaires. Lesquels ont moins accès à une alimentation de bonne qualité car ils ont moins d’opportunité de se la procurer. « Quand vous faites attention à votre budget à 5 centimes près, il est plus difficile d’avoir accès à des aliments de bonne qualité. Il est plus difficile pour eux d’atteindre un équilibre nutritionnel qui diminue le risque de surpoids. »

S’il est établi qu’une alimentation défavorable renforce le risque d’avoir des maladies chroniques, le médecin estime que les freins pour une alimentation saine et durable sont multiples. « L’éducation et l’accès à l’information sont des données primordiales. Les plus pauvres, comme 95 % de la population, savent évidemment qu’il faut manger des fruits et des légumes mais leur inaccessibilité économique freine tout. »

Mais le coût des aliments n’est pas la seule donnée expliquant la mauvaise alimentation des plus modestes. La nourriture joue aussi un rôle de béquille émotionnelle. Des parents vont être heureux de parvenir à offrir à leur enfant des bonbons et autres sucreries. Les plats transformés sont vus comme plus rassasiants et plus faciles à préparer. Et ils sont souvent à portée de tous. 

Dans les quartiers populaires, il n’y a pas forcément de commerces ou de marché accessibles. 
Par ailleurs, il faut aussi composer avec l’implantation massive de chaînes de fast-food qui proposent hamburgers, sandwichs grecs et autres tacos avec leurs sauces à haute teneur calorique. Serge Hercberg explique qu’il s’agit de la « seule offre valorisante » et que ces aliments ont tendance à bien remplir l’estomac et à tenir au corps. Ils sont donc plébiscités. 

Serge Hercberg reconnaît aussi qu’un travail a été réalisé par les associations d’aide alimentaire qui ont beaucoup amélioré leur offre. Avant, explique-t-il, la quantité primait surtout. Mais, désormais, un intérêt réel à la qualité nutritionnelle des colis est apporté. Dans les cantines scolaires aussi, souvent le seul repas équilibré des enfants de familles pauvres, une attention particulière est désormais portée au contenu des assiettes. 

Ces problématiques, Sébastien Thollot, secrétaire national du Secours populaire, chargé des questions alimentaires et responsable du département du Rhône où 130 000 personnes bénéficient de l’aide alimentaire, les a bien en tête. Il reste persuadé aussi que les personnes pauvres ne sont pas condamnées à mal manger. D’où la volonté de l’association de développer des modules de prévention autour de la question alimentaire. Conscient des critiques de certains vis-à-vis de l’aide alimentaire et des colis tout préparés, il considère que celle-ci doit être considérée comme une passerelle vers l’émancipation. 

Les situations sociales qu’il appréhende sont diverses et les problématiques différentes. Les personnes sans ressources, celles qui se situent à l’orée de la pauvreté et qui perçoivent un petit salaire, celles qui ont entamé un parcours migratoire et ont été déboutées du droit d’asile, les personnes hébergées ou vivant en squat ne vont pas avoir les mêmes besoins ou possibilités.

Mais une seule préoccupation prévaut dans ces cas : comment fournir une alimentation de la meilleure qualité possible malgré les contraintes financières. « La question qu’on se pose est de savoir comment elles peuvent avoir accès à des produits plus sains, de meilleure qualité et accessibles. On fait avec ce qu’on peut. Depuis un an et demi, par exemple, on s’est rapprochés de producteurs locaux pour avoir des fruits et légumes, soit tout au long de l’année ou à certaines périodes de l’année. On fait des choix avec notre budget qui est de 50 000 euros par an pour dix comités pour assurer toute l’année ces produits. On essaie d’agir dans le cadre de produits sains qu’on décide de payer au prix du producteur et les reproposer aux personnes qu’on accueille. Chacun aura deux ou trois légumes, et deux ou trois fruits. »  

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