Le gouvernement cède encore au mirage de la finance

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Édouard Philippe a de nouveau fait des promesses aux financiers internationaux pour attirer le secteur londonien vers Paris. Ce faisant, il trahit une incompréhension des risques d’une hypertrophie financière et cède au mirage d’un développement à la britannique.

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Bruno Le Maire, le ministre de l’économie et des finances, avait prévenu dès le mois d’août 2017 : il prendrait le contrepied du discours du Bourget de François Hollande en 2012. « Nous devons être les amis de la finance », avait-il martelé. En décembre, de passage à Pékin, il avait enfoncé le clou : « La France doit redevenir une grande place financière. » Et ce mercredi 11 juillet, le premier ministre Édouard Philippe a honoré de sa présence un dîner sous les ors du Quai d’Orsay où étaient présents 250 financiers internationaux.

Des cadeaux, encore des cadeaux…

Il a poursuivi l’offensive de charme envers le secteur financier. Avec un seul objectif : attirer les financiers contraints à ouvrir des succursales dans l’UE dans la foulée du Brexit vers Paris plutôt que vers Francfort, Dublin ou Amsterdam. Les cadeaux au secteur financier sont déjà innombrables : la fin de l’ISF, la « flat tax » sur les revenus du capital, l’exonération de la tranche supérieure de la taxe sur les salaires (qui, pour les banques, remplace la TVA), les avantages fiscaux pour les « impatriés », l’introduction du droit anglo-saxon des produits dérivés dans le droit français, de nouveaux soutiens aux écoles internationales… Mais ce n’est pas terminé.

Le premier ministre Édouard Philippe. © Reuters Le premier ministre Édouard Philippe. © Reuters

Dans la besace du chef du gouvernement, on a ainsi trouvé l’annonce de nouvelles mesures : 1 000 places supplémentaires seront ouvertes dans les lycées internationaux et une école européenne qui prévoit l’enseignement dans la langue maternelle de l’élève ouvrira dès la rentrée 2019 à Courbevoie. Surtout, le droit français va se conformer au droit européen lorsque ce dernier est plus favorable aux financiers : plus de prospectus pour les émissions de titres comprises entre 2,5 et 8 millions d’euros, retraits obligatoires des titres d’une société cotée dès que le seuil de 90 % du capital est atteint par un actionnaire (contre 95 % aujourd’hui), taxation comme revenu du capital (protégée par la flat tax de 30 %) et non du travail des « carried interests » (les investissements des gérants dans leur propre fonds), amortissement fiscal possible des écarts d’acquisition… Le gouvernement déploie le tapis rouge pour faire de Paris le premier choix des financiers orphelins du Brexit.

Le président du lobby financier français Paris Europlace, Gérard Mestrallet, ne cache pas sa satisfaction. Il estime que désormais la France fait la « course en tête » et il compte sur le transfert déjà annoncé de 3 500 emplois de Londres vers Paris, c’est-à-dire plus d’un tiers de l’ensemble des postes à transférer. Il est vrai que les annonces se multiplient dans ce sens : Goldman Sachs, Morgan Stanley, Nomura et Citigroup ont annoncé leur implantation dans la ville lumière. Et puis, lundi, c’est le plus gros fonds d’investissement du monde, BlackRock, qui a annoncé choisir Paris. L’heure est donc à l’euphorie. « Il y a eu un effet Macron », se réjouit Gérard Mestrallet tandis qu’Édouard Philippe affirme, triomphant, que « désormais la France attire, les investisseurs reviennent ».

C’est un aspect souvent négligé de la politique de l’actuel gouvernement, mais qui est central dans sa stratégie économique. L’idée est simple : en l’absence de toute stratégie industrielle convaincante, l’exécutif lorgne sur la finance pour accélérer la croissance et l’emploi. Dans ce calcul, le secteur financier crée un nombre considérable d’emplois indirects, notamment dans les services aux entreprises, mais aussi dans le commerce de détail puisque les employés de la finance sont aisés. Paris Europlace table ainsi sur 20 000 emplois créés par ces 3 500 emplois directs, soit un ratio de 5,7 emplois créés par emploi financier rapatrié. Avec évidemment l’espoir que le développement de la place financière parisienne renforce encore le mouvement.

Le mirage britannique

Cet espoir est-il justifié ? Il semble alimenté par le mirage britannique. La City est conçue comme une source de richesse dont il convient de s’emparer et qu’il faut copier. Les divers avantages et cadres mis en avant par l’exécutif ne visent qu’à cela. Il est vrai que dans les années 1990 et 2000, le Royaume-Uni a connu une prospérité principalement portée par le secteur financier et les services aux entreprises financières. Et de fait, sa croissance a été assez rapide, puisque son PIB a crû en 30 ans de 87,11 % contre 70,8 % pour la France. Mais quel a été le prix de cette croissance ?

Le Royaume-Uni est devenu fortement dépendant de l’arrivée des capitaux étrangers, d’autant plus que ce développement de la finance s’est accompagné d’une forte désindustrialisation. Le déficit courant du Royaume-Uni a été une constante depuis le milieu des années 1980 et est supérieur à 4 % du PIB depuis 2012 (il a même frôlé 6 % du PIB en 2016). À titre de comparaison, le déficit courant français en 2017 (0,8 % du PIB) est plus de cinq fois inférieur au britannique (4,1 % du PIB) et n’a dépassé les 2 % qu’en 1981.

Balance courante française et britannique depuis 2000 en % du PIB © OCDE

Cette forte dépendance aux capitaux extérieurs a conduit à des choix particuliers de politique économique. Il a fallu toujours abaisser plus les prélèvements obligatoires, notamment sur les grandes fortunes et, en conséquence, réduire les dépenses publiques et donc les services publics. Parallèlement, il a fallu favoriser les emplois de services à faible valeur ajoutée pour maintenir la compétitivité de la place financière et favoriser la hausse des prix de l’immobilier pour inciter les investisseurs à maintenir leurs fonds dans le Royaume.

Mais, de son côté, le secteur financier, centré sur une City devenue un hub international, ne réinvestissait que peu dans l’économie. Les conséquences en ont été un ralentissement fort de la croissance de la productivité, une croissance faible des salaires, une explosion de la dette privée ainsi que des inégalités sociales et territoriales croissantes. Et lorsque la crise de 2007 est arrivée, il a fallu renflouer ce secteur essentiel, portant le déficit public britannique à 9,9 % du PIB en 2010 et conduisant à de nouveaux tours de vis budgétaires. Les raisons du Brexit et du malaise politique britannique se trouvent en grande partie dans cette évolution.

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