Elégance et mépris au dernier jour du procès France Télécom

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Le 41et dernier jour du procès des pratiques managériales au sein de l’entreprise a donné l’occasion à la présidente du tribunal de démontrer son humanité envers les parties présentes. Le contraste n’en a été que plus grand avec la plaidoirie de Jean Veil, avocat de l’ex-PDG Didier Lombard, qui a attaqué les victimes, les journalistes et les syndicats.

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Un moment grave et solennel, d’une belle élégance. Mais aussi des mots d’une rare morgue, indignes des audiences qui viennent de s’achever. Jeudi 11 juillet, le 41e et dernier jour du procès des pratiques managériales de France Télécom a donné l’occasion de revisiter en accéléré deux mois et une semaine de débats, dans une salle bondée du tribunal correctionnel de Paris.

D’un côté, une présidente impeccable jusqu’à la dernière minute dans sa façon de mener l’audience et de s’adresser à toutes les parties. De l’autre, des prévenus et une défense qui ont tenté à toute force de ramener les discussions sur la seule question du droit. Et n’ont pas toujours évité de se fracasser contre le mur de douleur brute et d’incompréhension dressé par les victimes et les témoins de cette affaire dominée par les trente-neuf victimes, parmi lesquelles dix-neuf suicidés, dont les situations ont été examinées depuis le 5 mai.

En cette dernière journée, l’attitude de la défense a été incarnée jusqu’à la caricature par Jean Veil, l’avocat de Didier Lombard, ex-PDG de France Télécom, poursuivi pour harcèlement moral avec six autres anciens dirigeants et avec l’entreprise (rebaptisée Orange en 2013) en tant que personne morale. Tous les avocats de la défense ont demandé la relaxe de leurs clients, même si les peines qu’ils encourent sont légères.

Sur le parvis du tribunal de grande instance de Paris, le 11 juillet, dernier jour du procès France Télécom. © D.I. Sur le parvis du tribunal de grande instance de Paris, le 11 juillet, dernier jour du procès France Télécom. © D.I.

Juste avant d’annoncer qu’elle mettait son jugement en délibéré au 20 décembre, Cécile Louis-Loyant, la présidente du tribunal, a pris une longue inspiration et a parlé aux victimes, aux témoins, aux prévenus et aux avocats. Dans un texte écrit et lu avec intelligence et sensibilité, elle a remercié chacun de son attitude pendant ce long procès, dont le tribunal est « pleinement conscient de l’importance » et du « caractère inédit ».

Tout le monde a droit à un petit salut. Les avocats qui « ont assumé leur mission avec une constante exigence », « en dépit de leur fatigue, de leurs problèmes personnels, en dépit de la canicule, en dépit de leurs antagonismes ». L’accusation, « qui est intervenue au-delà de l’émotion pour rappeler la règle commune et exposer son analyse juridique ». La greffière et l’huissier de justice qui « ont, à chaque audience, accueilli, expliqué, voire rassuré ». Les témoins et experts qui « auront contribué indiscutablement à faire avancer et à enrichir la réflexion ». Les journalistes, « professionnels ou d’un jour » dont le travail a « donné aux propos tenus dans cette salle d’audience une résonance allant bien au-delà des quatre murs qui nous entourent ».

Les prévenus sont remerciés pour leur présence constante. « Vous avez aussi entendu et vous avez aussi écouté, vous avez aussi parlé, précisé, développé, exposé vos pensées, vos actes, vos vérités. » Mais la présidente réserve avant tout son respect aux salariés de France Télécom et aux proches des victimes : « Le tribunal sait le courage que cette mise à nu a nécessité pour dompter la peine. » « Nous avons entendu le chagrin, les silences remplis de souvenirs, les larmes de colère ou de délivrance qui ont pu être et ont été délivrées dans cette enceinte, déposés au pied de cette table de justice et écoutés par chacun d’entre nous », insiste Cécile Louis-Loyant.

Déjà, elle tente d’amortir l’impact que ne manquera pas d’avoir la décision qu’elle rendra dans cinq mois, même si elle fera à coup sûr l’objet d’un appel : « Lourd fardeau que le tribunal emporte aussi dans son délibéré avec lui, mais il devra le déposer à côté de lui. L’émotion n’est pas bonne conseillère et ce n’est pas le droit. Le tribunal espère seulement que ces instants de partage de douleurs les auront rendues un peu plus supportables à ceux et celles d‘entre vous qui les auront partagées. »

« Les médias, ça se venge » 

Si les mots de la présidente auront en effet sans doute contribué à apaiser des familles épuisées par ces audiences tendues, il n’en aura rien été de la plaidoirie erratique et bien souvent méprisante de Jean Veil. Il lui revenait d’ouvrir cette dernière journée de procès. Une poignée de secondes, il a certes dit « à ceux qui sont dans la douleur » combien il partageait « leur chagrin et leur désarroi ».

Mais il s’est très vite écarté de ce passage obligé, pour distribuer les bons et les mauvais points, attaquer les journalistes et les syndicats, et se permettre des digressions dissimulant mal son mépris pour son public du jour. Après tout, si les circonstances réunissant les protagonistes du procès sont certes difficiles, il y a néanmoins « un drame que nous avons tous évité, c’est celui de la guerre sur le territoire national », ose-t-il.

Sa démonstration démarre sur une citation du premier président de la cour de cassation de Paris, lors d’un discours de 2013 consacré à la place de la victime dans le procès pénal. L’idée est simple : il faut prendre garde à ce que la réparation des dommages causés, cantonnée à la justice civile, ne devienne pas « l’objectif en soi du procès pénal ».

« Pousser trop loin une logique qui accorde à la victime, même indirecte, la conduite du procès, se retournera tôt ou tard contre » la justice, avertit Jean Veil, s’appuyant sur un arrêt du Conseil d’État de 2011 qui rappelle que les prérogatives des victimes « ne leur sont reconnues que pour concourir à la recherche et à la manifestation de la vérité ».

Évoquant les proches des victimes, il avertit : « Qu’ils ne pensent pas qu’une décision de justice, quelle qu’elle soit, soit de nature à faciliter ou à réparer l’absence, qui elle, est là pour toujours et qui n’a rien à voir avec le procès que nous vivons depuis deux mois ici. »

Rien à voir ? L’avocat renommé ne prend pas le temps de développer sa pensée, trop pressé de dire tout le mal qu’il pense des journalistes – « Faut pas attaquer les médias, c’est pas bien, et puis les médias, ça se venge » – et de les inciter à lire avec attention le guide de l’Organisation mondiale de la santé appelant les médias à ne pas trop en faire sur les suicides, en raison du risque d’imitation. C’est le même argument qu’avait avancé la SNCF lorsque Mediapart l’avait interrogée en janvier sur la cinquantaine de suicides par an qui frappent ses agents

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