«Le Squale, opérations secrètes»: la bombe des écoutes ignorées de Bernard Squarcini

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Mediapart commence, ce dimanche, la publication d’une série d’enquêtes multimédia d’un genre nouveau. Basées sur des interceptions judiciaires ayant visé l’ancien chef des services secrets intérieurs, Bernard Squarcini, nos révélations mettent au jour l’existence d’un État dans l’État, où se mêlent intérêts privés et basse police.

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Mediapart commence, dimanche 12 juillet, la publication d’une série d’enquêtes multimédia d’un genre nouveau. Baptisée « Le Squale, opérations secrètes », cette série repose sur l’exploitation sonore d’écoutes judiciaires qui ont été opérées, au printemps 2013, sur l’un des hommes les plus puissants de France, Bernard Squarcini.

Elles mettent au jour l’existence d’une forme d’État dans l’État où se mêlent intérêts privés et fonctions publiques, basse police, renseignement politique et espionnage économique, parfum mafieux et puissances étrangères.

L'ancien directeur des services secrets intérieurs, Bernard Squarcini, le 18 février 2014, au tribunal de Paris. © FRANCOIS GUILLOT / AFP L'ancien directeur des services secrets intérieurs, Bernard Squarcini, le 18 février 2014, au tribunal de Paris. © FRANCOIS GUILLOT / AFP

Ancien chef des services secrets intérieurs durant le quinquennat de Nicolas Sarkozy (2007-2012), celui que l’on surnomme « Le Squale » s’est très vite reconverti début 2013 dans le renseignement privé, notamment au profit de la multinationale LVMH, dirigée par le milliardaire Bernard Arnault.

C’est à cette même période que Bernard Squarcini a été l’objet, entre les 6 mars et 30 avril 2013, d’interceptions judiciaires réalisées par un service de la police anti-corruption. Ces écoutes ont été ordonnées dans le cadre d’une information judiciaire ouverte fin 2012, un an et demi après la découverte de 1,5 million d’euros en cash dans une mallette appartenant à l’homme d’affaires Ziad Takieddine, de retour de Tripoli (Libye).

L’intermédiaire, par ailleurs personnage central de l’affaire des financements libyens de Sarkozy, sera condamné à 375 000 euros d’amendes pour ne pas avoir déclaré aux douanes les fonds perçus du régime Kadhafi.

Étant apparu dans l’environnement de certains acteurs du dossier libyen, Bernard Squarcini a été la cible de la curiosité des grandes oreilles de la police, qui agissaient alors sous l’autorité du juge Renaud Van Ruymbeke. Mais l’essentiel des interceptions ne sera pas retranscrit, bien qu’enregistré et signalé. La raison : les propos surpris par la police apportaient des informations qui allaient au-delà du seul dossier Takieddine/Libye.

Le 26 juin 2013, une commissaire divisionnaire de la Division nationale des investigations financières et fiscales (Dniff) écrira toutefois un rapport de synthèse à l’adresse du juge Van Ruymbeke pour lui signaler que certains faits découverts dans les bandes Squarcini méritent néanmoins une attention judiciaire particulière. La commissaire note d’ailleurs que si les écoutes n’ont pas été retranscrites, elles restent « retracées à toutes fins utiles ». Comprendre : archivées et disponibles pour une autre enquête en cas de besoin.

Et puis ? Et puis rien.

Le rapport de la commissaire dormira pendant des années dans les archives de la justice, sans qu’aucune enquête soit diligentée sur les faits découverts.

L’intérêt de ces interceptions, telles qu’elles sont sommairement résumées sous la plume policière, est pourtant manifeste : interaction de Squarcini avec le cabinet de l’ancien président Sarkozy pour obtenir au sein de l’État des informations confidentielles sur l’affaire Cahuzac ; utilisation de la police au profit de la multinationale LVMH afin de connaître l’évolution de dossiers judiciaires gênants ; liens avec des policiers pour obtenir des informations sur des enquêtes corses, etc.

Il faudra attendre trois années pour que le rapport soit finalement joint, le 10 mai 2016, à une autre enquête visant cette fois-ci spécifiquement Bernard Squarcini. Confié au juge d’instruction Serge Tournaire et désormais entre les mains de sa successeure Aude Buresi, ce dossier vaut à l’ancien maître espion plusieurs mises en examen, pour des faits soit qu’il conteste, soit dont il exclut le caractère délictueux.

Bernard Arnault (LVMH), en novembre 2007. © Reuters Bernard Arnault (LVMH), en novembre 2007. © Reuters
Il lui est notamment reproché d’avoir usé et abusé de ses anciens réseaux au cœur de la police et des services de renseignements afin d’obtenir illégalement, pour le compte de ses puissants clients, dont LVMH, des informations confidentielles sur d’innombrables sujets.

Dans cette affaire, six personnes ont été mises en examen. Parmi elles, un ancien directeur de la police judiciaire parisienne, un ancien haut magistrat, des agents des services secrets intérieurs (DGSI)… Ils sont présumés innocents.

Du point de vue policier, les investigations ont été confiées, cette fois-ci, à l’Inspection générale de la police nationale (IGPN). Et c’est à elle qu’il est logiquement revenu d’exploiter à nouveau les interceptions réalisées sur la ligne téléphonique de Bernard Squarcini en 2013, mais dans un tout autre contexte judiciaire. Des retranscriptions ont été réalisées et versées à la procédure.

Seulement voilà, Mediapart a découvert que l’IGPN n’avait pas transmis bon nombre d’éléments pouvant apparaître gênants pour Bernard Squarcini et ses proches. Résultat : des informations majeures n’ont pas été exploitées dans la procédure, qui est toujours en cours. En résumé, voilà une enquête ignorante de ses propres éléments factuels.

Poursuivant sa mission d’information du public sur des sujets d’intérêt général, Mediapart a pris la décision de publier, au moyen d’extraits sonores de ces interceptions ignorées, ces faits qui contribuent au débat démocratique sur les pratiques de certains responsables de services de renseignement et de police.

Le premier épisode de notre série « Le Squale, opérations secrètes », publié aujourd’hui, révèle comment la présidence de LVMH a directement demandé à Bernard Squarcini d’« infiltrer » le journal indépendant Fakir du futur député François Ruffin – et comment le maître espion s’y est pris en missionnant un cabinet privé.

L’épisode met également en lumière la puissance du réseau Squarcini, capable de mettre en branle d’un claquement de doigts les services de renseignements ou la police pour calmer l’agit-prop’ d’un journal un peu trop remuant. Le tout, au seul profit de LVMH et de son patron, Bernard Arnault.

Pour son enquête, Mediapart a exclu tout élément susceptible d’attenter à la vie privée de quiconque. Les informations mises au jour ont par ailleurs été confrontées avec les principaux intéressés, dans le souci du débat contradictoire. À ce propos, Bernard Squarcini et le groupe LVMH, respectivement destinataires d’une trentaine et d’une quinzaine de questions circonstanciées, se sont refusés à tout commentaire.

Il va sans dire que la révélation de ces informations ne préjuge de la culpabilité de personne et que tous les protagonistes mentionnés sont présumés innocents.

Il s’agit d’informations brutes telles qu’elles figurent dans les interceptions, dont la révélation contribue au débat sur des sujets d’intérêt général à l’exclusion de toute autre considération. Ces informations ne peuvent être dissimulées à la connaissance du public, les institutions étatiques, notamment policières et de renseignements, intervenant statutairement au bénéfice de la collectivité dans le cadre de missions d’intérêt général.

Lorsque des faits questionnent les pratiques policières et le bien-fondé de leurs interventions, mais aussi l’emprise des intérêts privés sur la chose publique, il appartient au journaliste, dans le respect de sa déontologie, de les publier, pour que le contrôle démocratique puisse s’effectuer pleinement.

Ce faisant, Mediapart remplit son rôle de « chien de garde de la démocratie », selon la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH).

À l’inverse, ne pas publier ces informations serait un crime contre le journalisme. Ainsi que Benjamin Constant l’avait écrit en 1815 dans ses Principes de politique, ouvrage qui porte aussi bien sur la liberté de la presse que sur la responsabilité de la fonction publique, « on ne conjure point les dangers en les dérobant aux regards, ils s’augmentent au contraire de la nuit dont on les entoure ».

Si vous avez des informations à nous communiquer, vous pouvez nous contacter à l’adresse enquete@mediapart.fr. Si vous souhaitez adresser des documents en passant par une plateforme hautement sécurisée, vous pouvez vous connecter au site frenchleaks.fr.

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