Violences sexuelles: plongée dans l’enfer de salariées de McDo

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« Le ketchup va bien avec ton rouge à lèvres de pute »

Léonardo*, jeune homme trans et ancien salarié d’un des restaurants de la chaîne dans la région de Toulouse, se souvient de son entretien d’embauche. « Je suis arrivé, sous mon ancienne identité féminine. Le directeur m’a dit : “J’espère que tu aimes faire le ménage, et que t’es pas une princesse, parce que l’hygiène, c’est important chez nous.” » Selon lui, « le directeur a ordonné à tous ses employés et managers de ne jamais [l]’appeler Léonardo, sinon sanction ».

Un récit confirmé par l’une de ses anciennes collègues, Hélène*, qui ajoute : « Dès mon arrivée au McDo, j’ai pu également remarquer des comportements sexistes venant d’un cadre. Lorsqu’il passe à côté des employées, il nous bouscule et ne s’excuse jamais… Il appelle les femmes “miss” ou “mistinguette”, à croire que notre seule identité est d’être une jeune femme sans nom qui vaille la peine d’être retenu. »

Au bout de deux mois de contrat, la période d’essai de Léonardo est rompue par l’employeur.

© Pauline Rsl

Delphine ne s’est pas du tout sentie soutenue par la hiérarchie quand elle a dénoncé « le harcèlement sexuel » dont elle se disait la victime.

En septembre 2015, entre deux concours, Delphine travaille dans un restaurant McDonald’s des Yvelines. « À midi, j’étais plutôt avec des collègues dont c’était le seul travail. Ils étaient plus vieux que ceux du soir. Parmi eux, il y avait K., qui avait une soixantaine d’années. » K. aurait commencé à se montrer de plus en plus insistant avec la jeune femme. Il lui disait régulièrement qu’il voulait sortir avec elle, boire des verres, aller au restaurant.

Puis, rapidement, les invitations se sont transformées en propos et gestes à connotation sexuelle, dans le cadre du travail, prétend Delphine : « Au vu et au su des équipiers et des managers, en cuisine et en salle de pause, la drague timide est devenue lourde. Puis, après mes multiples refus, elle s’est transformée en harcèlement. En plein service, il est arrivé à K. de se toucher les parties génitales par-dessus le pantalon, tout en ayant des propos salaces. »

Louis* travaille depuis dix ans au même McDonald’s. Il se souvient de K. « Il était comme ça, mais pas qu’avec elle, avec beaucoup de filles… Il allait voir les équipières, il leur disait : “ Viens, bisous, bisous.” C’était récurrent et plusieurs filles s’en sont plaintes », rapporte le salarié, qui précise que, depuis quelques années, K. ne travaille plus dans le restaurant.

« Dans ce McDo, il n’y avait pas que K. qui avait des propos déplacés. Je sais qu’un manager contactait des équipières et leur demandait des photos d’elles nues. Il a été viré mais longtemps après. C’était un problème global », se souvient Amélie*, qui a travaillé pendant deux ans dans le même McDonald’s appartenant à un franchisé.

Quelques jours avant sa démission, Delphine décide d’informer la direction. La directrice lui tend un formulaire type, la jeune femme décrit en dix lignes des mois de propos et de gestes répétés, sur une table du McDonald’s, durant l’une de ses pauses. Elle n’a jamais été recontactée.

« À aucun moment je ne me suis sentie protégée, ni par les managers, ni par la directrice. Et pour la plainte papier que j’ai faite, j’ai eu l’impression de mettre un petit papier dans une boîte à idées que personne n’ouvrira jamais. »

"On me disait tout le temps de sourire, et je ne pense pas qu’on le demandait aux garçons", affirme Jennifer, ancienne équipière polyvalente au McDonald’s de Grenade-sur-Garonne. MANAN VATSYAYANA / AFP "On me disait tout le temps de sourire, et je ne pense pas qu’on le demandait aux garçons", affirme Jennifer, ancienne équipière polyvalente au McDonald’s de Grenade-sur-Garonne. MANAN VATSYAYANA / AFP

Certaines équipières jugent le sexisme si prégnant dans certains restaurants qu’elles quittent rapidement leur poste.

Shéhérazade* n’a tenu qu’un mois dans un McDonald’s de Lyon en 2017. Il y a d’abord eu la répartition des tâches qu’elle jugeait injuste. « Le manager me mettait toujours aux tâches les plus ingrates, comme le ménage. Pour asseoir leur domination, certains managers usent de leur pouvoir de nous assigner à certaines tâches. »

La jeune femme évoque des remarques désobligeantes, de la pression et toutes les fois où elle est rentrée du travail en pleurant. Fatiguée, la jeune femme décide de poser sa démission à peine un mois après le début de son contrat.

« Un manager et un coéquipier m’organisent un bizutage de départ en me jetant du ketchup dessus. C’était mon dernier jour de travail et le manager m’a lancé : “Le ketchup va bien avec ton rouge à lèvres de pute.” »

Dans le mail que nous a adressé McDo France, l’enseigne indique : « La méritocratie, l’égalité des chances, le respect de chacun, et la non-discrimination sous toutes ses formes sont les clefs de voûte des valeurs de McDonald’s. […] Ces valeurs prennent corps dans nos 1 490 restaurants, implantés dans tous les territoires, qui reflètent toute la diversité de notre pays. »

Si vous avez des informations à nous communiquer, vous pouvez nous contacter à l’adresse enquete@mediapart.fr. Si vous souhaitez adresser des documents en passant par une plateforme hautement sécurisée, vous pouvez vous connecter au site frenchleaks.fr.

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Alerté par plusieurs salarié·e·s et par le collectif McDroits, ainsi que par l’association React, Mediapart a enquêté pendant deux mois sur le management dans certains restaurants McDonald’s, en partenariat avec le site d’information StreetPress. En tout, nous avons récolté plus de 78 témoignages de salariés qui décrivent tous un environnement de travail difficile. Quarante d’entre eux nous ont été communiqués par le collectif McDroits.

Dans le cadre de ces enquêtes, nous avons épluché plusieurs dizaines de documents administratifs ou judiciaires, et nous avons échangé avec près d’une soixantaine de personnes, des équipiers polyvalents, des managers, des directeurs, des franchisés, des salariés du siège, des avocats ou encore des syndicalistes. Tous les témoignages recueillis n’ont cependant pas pu être cités.

De nombreux et nombreuses salarié·e·s, décrivant un management de la terreur, ont préféré rester anonymes. Pour cet article, plus d’une quinzaine d’entre eux ont cependant consenti à livrer à Mediapart des attestations.

Nous avons contacté toutes les personnes mises en cause dans chacun de nos articles. Plusieurs cas cités dans nos articles font mention de dossiers toujours étudiés par la justice. Tant qu’elles ne sont pas condamnées, les personnes mises en cause sont présumées innocentes.

McDonald’s a répondu à deux reprises à nos questions, l’ensemble de leurs réponses sont à consulter dans l’onglet Prolonger. Ils ont cependant refusé de répondre sur les cas individuels évoqués dans nos articles.

*Les prénoms ont été modifiés.

Les articles de nos confrères de Streetpress : 

Sexisme, grossophobie et harcèlement, 78 employés de McDonald's brisent l'omerta 

Management par la terreur au siège français de McDonald's