A Grigny, des élections sans électeurs

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Dans les quartiers populaires, l'abstention reste forte et l'électorat difficile à mobiliser. La ville de Grigny ne fait pas exception. 

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L'affaire finit par être prévisible. D’une élection à l’autre, l’abstention tutoie des sommets dans les quartiers populaires. Grigny (Essonne) ne fait pas exception. Les raisons invoquées pour ne pas voter par les habitants de cette commune de 27 000 habitants se ressemblent. La défiance à l'égard d'une classe politique perçue comme déconnectée et opportuniste, une élection locale illisible à l'enjeu flou, un manque d'information, une campagne transparente, un désenchantement persistant, un fort sentiment d'abandon, d’autres préoccupations considérées comme plus vitales ou le manque d’envie ont entamé toute volonté de participer à ce scrutin.

À Grigny, l’abstention s'élève à 68,9 %, ce qui signifie que moins d'un électeur sur trois s'est déplacé aux urnes. Au premier tour, la liste Front de gauche, conduite par le communiste Pierre Laurent, est apparue comme la première force politique de la ville. Elle a recueilli 30,07 % des suffrages exprimés. La liste menée par le président socialiste de l'Assemblée nationale, Claude Bartolone, arrive en deuxième position avec 19,97 % des voix et le FN représenté par Wallerand de Saint-Just obtient 17,73 %. Ces trois listes sont qualifiées pour le second tour, dimanche 13 décembre, et celle portée par Claude Bartolone a fusionné avec celle des écologistes et celle du Front de gauche. Dans la ville voisine d’Évry, la ville de Manuel Valls, la liste Bartolone arrive en tête, avec 36,42 % des suffrages exprimés. La deuxième position échoit au Front national, qui obtient 18,72 % des voix.

À Grigny, quatre jours après le premier tour, Omar Dawson, fondateur de l’association Grigny Wood, qui vise à sensibiliser les jeunes à la politique et à les accompagner dans leur insertion sociale, ne croit pas en une percée du Front national, ni même que cela pourrait inciter les habitants à voter : « Le FN a toujours emporté 500 ou 600 voix (544 à Grigny sur 3 236 votants). Il a toujours été utilisé comme un épouvantail mais le système est fait pour qu’il n’y ait pas d’alternatives. » Il revendique l’envie de créer un « mouvement d’éducation populaire avec du fond et du contenu ». Pour lui, les facteurs d'explication de l'abstention sont multiples. Il remarque un fort désintérêt chez les électeurs potentiels, peu au fait des enjeux des régionales et « lassés du ping-pong entre droite et gauche ». C'est pour cela que depuis les municipales de 2008, il présente une liste citoyenne, seul moyen à ses yeux de permettre aux habitants des quartiers de se sentir concernés et de s'impliquer dans la vie politique en votant. La proximité et le fait d'avoir grandi à Grigny facilitent le « travail de terrain », insiste-t-il. 

De fait, dans la ville, lorsque la discussion s’engage, les habitants n’ont pas grand-chose à dire sur le scrutin à proprement parler. La campagne semble être passée inaperçue, les quelques affiches électorales placardées çà et là rappellent son existence. Très vite, le débat glisse plutôt sur la situation sociale qui, à les entendre, ne cesse de se dégrader. La préoccupation principale demeure le chômage. La commune est déshéritée, les chiffres sont éloquents : le revenu médian annuel des habitants de Grigny est évalué à 10 082 euros quand il s'élève à 19 785 euros au niveau national.

Skander Imtiaz, 34 ans, conseiller emploi qui vit à Grigny-2, l'un des trois quartiers prioritaires de la ville, confirme la forte désaffection des Grignois pour la chose publique : « Il y a un rejet de la politique, qui semble éloignée du quotidien. Les gens réclament de l’emploi, un logement, de la formation pour pouvoir fonder une famille. On s’en fout de l’ANRU [l'Agence nationale de rénovation urbaine], les habitants n’attendent pas qu’on repeigne leur frigo mais qu’ils puissent le remplir. La seule chose que ce gouvernement a fait c’est le mariage pour tous, ce qui n’était pas une priorité et a juste permis de détourner l’attention. » 

Avec 44,5 % de pauvres, Grigny est la commune où ce taux est le plus élevé de France, selon l’Insee. La ville compte aussi trois quartiers prioritaires : Grigny-2, le Plateau et La Grande Borne. Dans ce quartier, la Poste est fermée depuis un an, obligeant ses habitants à se replier sur le bureau situé près de la mairie. Quelques commerces subsistent dans ce quartier éclaté en une multitude de sous-quartiers : on peut y voir une boucherie, un taxiphone, deux pharmacies, un magasin d'alimentation.  

La Grande Borne à Grigny © Wikimédia La Grande Borne à Grigny © Wikimédia

Tête de la liste Front de gauche dans le département, Philippe Rio, par ailleurs maire de la ville, a choisi de se retirer pour le second tour, à l'occasion de la fusion de sa liste avec celles du PS et des écologistes. Il concède que son électorat est « difficile ». D'autant que la nature des régionales ne permet pas d'intéresser facilement les électeurs. Ils ont le sentiment, analyse-t-il, que quoi qu'il advienne, cela ne va pas changer leur vie. Durant sa campagne, dit-il, il s’est échiné à démontrer le contraire et à expliquer l’impact quotidien du conseil régional en matière de transports, de subventions attribuées aux associations. Il n'y a pas de lycée à Grigny, les élèves sont obligés de se rendre dans les communes voisines pour étudier, alors que précisément la construction de ces établissements dépend de la région. Philippe Rio, lors de ses rencontres, cite en exemple le passage au tarif unique du Pass Navigo mis en œuvre par la région qui « a permis une économie de 65 euros par mois, avec ça on remplit son frigo ce qui est loin d'être négligeable quand la moitié des familles ici vivent sous le seuil de pauvreté »

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