A Annecy, chez Alpine Aluminium, des emplois et un savoir-faire en péril

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Le tribunal de commerce d’Annecy a choisi d’attribuer la Scop Alpine Aluminium à l’ancien repreneur d’Ascometal, un choix qui inquiète une majorité de salariés, au regard du coût social de la reprise et de la menace sur le savoir-faire de cette entreprise. Cette affaire ressemble à une allégorie de la politique industrielle du gouvernement.

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La défense de l’industrie française est une des priorités officielles du gouvernement. La flat tax et la réforme de l’ISF ? C’était pour favoriser « l’investissement productif » ! En octobre dernier, Bercy avait lancé un « pacte productif » visant à soutenir l’industrie nationale avec à la clé de nouvelles baisses d’impôts sur la production et une volonté de faire « travailler plus » les salariés. Mais la réalité du terrain est parfois beaucoup plus complexe.

En Savoie, à Annecy, l’exemple de la petite entreprise Alpine Aluminium vient montrer combien, en réalité, le savoir-faire unique du pays, et les emplois qui l’accompagnent, est parfois mis en danger. Le mardi 3 décembre 2019, le tribunal de commerce d’Annecy a annoncé l’attribution de cette entreprise, qui était jusqu’ici une société coopérative industrielle de production (Scop), à un consortium formé de deux holdings : à la fois Samfi Invest et Industry de Frank Supplisson, ancien chef de cabinet d’Éric Besson et repreneur d’Ascometal. Une décision étonnante parce qu’elle a privilégié une offre moins favorable à l’activité et à l’emploi que sa concurrente, portée par le groupe grec Cosmos, un acteur respecté du secteur de l’aluminium européen.

Le président de la Scop, Grégoire Hamel, fait part de son amertume : « Nous avions clairement fait le choix d’un projet industriel, celui de Cosmos, et nous sommes fortement déçus par la décision du tribunal. » À terme, une partie des salariés craint que ce choix ne conduise à la disparition du savoir-faire unique de cette PME.

Pour comprendre cette situation et les craintes qu’elle suscite, il faut revenir en arrière. Alpine Aluminium est une entreprise qui dispose d’une clientèle locale et nationale solide, à commencer par Tefal (groupe SEB) à qui elle fournit des disques d’aluminium pour ses poêles. L’entreprise réalise aussi des produits d’aluminium laqué pour de nombreuses PME, locales ou non, dans le domaine de la toiture, du bâtiment ou de l’automobile. Alpine dispose d’un procédé intégré, de la fonderie, qui permet la transformation de l’aluminium usagé en plaques, jusqu’au façonnage de disques ou de produits laqués, en passant par le laminage (transformation des plaques en bobines) à froid et à chaud.

Dans un courrier adressé le 4 novembre au juge-commissaire du tribunal de commerce d’Annecy, que Mediapart a pu se procurer, un industriel spécialiste du secteur, ancien dirigeant d’Alpine Industrie, attire l’attention du magistrat sur « le savoir-faire très spécifique de la société dans la fonderie, le laminage, le découpage et le laquage de bobines d’aluminium ». « Ce savoir-faire pointu dans la métallurgie de l’aluminium est reconnu mondialement, ce qui permet des exportations dans le monde entier », ajoute-t-il en notant que cette « multi-expertise très pointue » est « la seule restant en France ». Selon lui, cette compétence « s’intègre parfaitement dans le mouvement actuel d’économie circulaire et de recyclage ».

L’aluminium est en effet recyclable à l’infini et la matière première d’Alpine Aluminium, ce sont les chutes usagées, issues des déchets, et les chutes industrielles. L’enjeu de la sauvegarde d’Alpine Industrie dépasse donc celle de la Scop elle-même. C’est une entreprise qui détient un savoir-faire industriel rare dans le domaine clé du recyclage. La protection de ce savoir-faire est l’enjeu de cette reprise.

Pourquoi la Scop est-elle en difficulté ? Les salariés ont repris l’entreprise en juillet 2015. Cette dernière est alors placée en redressement judiciaire par le fonds d’investissement étasunien AIAC, propriétaire de l’entreprise (qu’elle a alors rachetée à Pechiney) depuis 2006. Il n’y a pas de repreneurs et ce sont donc alors les salariés qui assurent la sauvegarde de leur savoir-faire en acceptant un pacte social durci. Mais les banques ne suivent pas. « Au moment de la reprise, l’État et le mouvement coopératif avaient fortement soutenu le projet en demandant aux banques de compléter le tour de table en s’appuyant sur la garantie foncière très importante de la société. Mais dès la première année, les banques ne tiennent pas leur engagement, ce qui empêche de lancer les premiers investissements qui étaient initialement planifiés », explique Grégoire Hamel.

Dès lors, rien ne se passe comme prévu. Certes, pendant quatre ans, Alpine Aluminium parvient certes à faire croître son chiffre d’affaires de 10 % par an. Le processus intégré de l’entreprise lui permet de faire du « sur mesure » pour répondre aux demandes des clients sur un marché en croissance. Mais l’entreprise est sous-financée, elle ne peut pas investir dans son outil industriel vieillissant, coûteux et de plus en plus dangereux. La rentabilité n’est pas au rendez-vous : la Scop perd près de 600 000 euros sur un chiffre d’affaires de 30,6 millions d’euros en 2018.

À l’été 2019, Alpine Aluminium est frappé par plusieurs drames. En juillet, une explosion survient au niveau du four de ligne de laquage, pour laquelle heureusement aucun blessé n’est à déplorer. Les associés de l’entreprise prennent alors la décision de se placer sous la protection du tribunal de commerce « afin de se donner les meilleures chances pour trouver un repreneur industriel capable de réinvestir dans l’activité », indique un salarié. En août, un nouvel accident survient, mortel cette fois. Un salarié d’une société de prestation extérieure trouve la mort, lors d’une opération menée avec une autre société extérieure dans la fonderie. Il y a treize blessés. Logiquement, la direction prend la décision de stopper l’activité le temps de trouver un repreneur en concertation avec l’administrateur judiciaire. L’entreprise ne peut clairement plus avancer sans investissements massifs.

Un plan de développement, conçu par cette direction sur cinq ans et qui sera adopté par tous les repreneurs par la suite, estime que l’entreprise est viable et dispose d’un fort potentiel pour peu que l’on investisse 10 millions d’euros dans son outil de production. À ces conditions, l’entreprise, poursuivant sa croissance, serait capable de dégager pas moins de 5 % de marge nette au bout de cinq ans. On sait les limites de cet exercice, mais nul n’a remis en cause ces perspectives devant le tribunal et les grands clients de la Scop ont fait savoir leur volonté de poursuivre la collaboration commerciale avec elle. Évidemment, cette possibilité raisonnait à périmètre constant, autrement dit dans le cadre d’un respect des activités actuelles de l’entreprise.

C’est ici que le bât blesse. Car si les deux offres prétendaient réaliser les investissements nécessaires, les conditions étaient fort différentes. La première offre venait donc du groupe grec Cosmos qui est un acteur reconnu du secteur européen de l’aluminium, même s’il reste peu connu en France. Plusieurs évaluations que Mediapart a consultées, dont celles de la Coface (Compagnie française d’assurance pour le commerce extérieur) et d’une banque conseil concluent à la solidité du groupe. « La société bénéficie d’une très bonne réputation tant sur le plan du sérieux que sur la qualité des produits et de l’outil de production », conclut cette dernière banque. Cosmos dispose, selon la Banque nationale de Grèce, la banque centrale hellénique, d’un ensemble de lignes de crédit disponible de 17,5 millions d’euros et d’une trésorerie de 7,5 millions d’euros, soit, au maximum, 25 millions d’euros pour financer l’acquisition.

Le groupe grec entend réaliser les 10 millions d’euros d’investissement en injectant immédiatement 4 millions d’euros dans le capital d’Alpine Aluminium. Sa priorité est de réaliser immédiatement les investissements de sécurité afin de remettre rapidement en état de marche l’outil productif pour reprendre l’activité progressivement jusqu’en juin 2020.

L’idée est donc de sécuriser et de moderniser au fil de l’eau pour permettre la poursuite de la production. Car, du côté des clients, si on se montre pour le moment patient et désireux de poursuivre la collaboration avec Alpine Aluminium, on prévient que cette patience a des limites. Dans les lettres envoyées par plusieurs clients au juge-commissaire, consultées par Mediapart, on évoque une limite de quatre à six mois au-delà duquel ils devront trouver de nouveaux fournisseurs. Et tous de prévenir : les procédures liées à cette recherche sont telles qu’il n’y aura pas de retour en arrière possible. Ce serait alors la fin de l’activité aluminium de l’entreprise.

Dans son offre, Cosmos semble prendre en compte cette contrainte tout en promettant formellement « qu’aucune machine ne redémarrera sans la mise en conformité préalable ». Malgré l’état lamentable du site, ce calendrier ne semble pas délirant. Le rapport d’expertise en sécurité remis le 17 novembre à l’administrateur judiciaire précise que tout repreneur devrait « a minima supporter les coûts fixes du site ainsi que les coûts de mise en conformité pendant une période de 4 à 6 mois ». Cela correspond au calendrier proposé par Cosmos.

Dans ces conditions, le groupe grec entend donc pouvoir poursuivre l’activité avec le portefeuille de clients, et sur le marché actuel. Proposant même des économies d’échelle sur le plan commercial et de l’achat des matières premières, il peut donc logiquement s’engager à conserver les 91 salariés du site d’Alpine Aluminium, y compris les actuels CDD. Ce projet a obtenu le soutien de la direction, du comité d’entreprise et de 68 % des salariés. Certes, il existe toujours un risque dans ce type de cession à un groupe étranger, en termes de financement comme de futures délocalisations, mais sur le papier, il semble répondre aux priorités de préservation du savoir-faire industriel français unique en Savoie.

Les contours de l’offre portée par Frank Supplisson

L’autre offre, celle de Samfi et Industry, qui a été choisie par le tribunal de commerce d’Annecy, est assez différente. Elle propose de mettre le site de fonderie, autrement dit le cœur de l’activité d’Alpine Aluminium, à l’arrêt pendant neuf mois. Il s’agit d’abord de dépolluer et de rénover les bâtiments pour 5 millions d’euros avant de reprendre le programme d’investissement de 10 millions d’euros prévu dans le plan de développement de l’entreprise. Dans cette offre, la dépense prioritaire concerne donc le site avant l’outil productif.

Pour Frank Supplisson, contacté par Mediapart (et dont on peut lire l’intégralité des réponses sous l’onglet Prolonger), ce délai est logique et « serré », car « l’usine est dans un état d’extrême vétusté ». Et de citer notamment la présence de Chrome 6, un métal lourd très dangereux dans l’atelier laquage ou la défaillance de la station d’épuration. Pour lui, le délai de neuf mois est « serré ». « La priorité doit aller à la sécurité des salariés. Continuer à les faire travailler dans une usine aussi dangereuse est irresponsable », conclut-il. Dès lors, « le calendrier de relance de ces activités dépend du calendrier de remise en état du site », confirme Frank Supplisson.

Pendant cette période incertaine, les 49 salariés repris seront temporairement reclassés. « Les salariés repris se verront proposer des postes en détachement chez les industriels du bassin d’Annecy, pour la durée des travaux », confirme Frank Supplisson. Par la suite, le repreneur promet que les activités laminage et façonnage seront relancées. Selon l’offre des repreneurs, il s’agit du « cœur de l’exploitation » de la société, mais, en interne, on affirme que l’essentiel de la marge est réalisé principalement sur les activités « en amont », autrement dit la fonderie. L’industriel spécialisé dans la lettre déjà citée précise ainsi que « l’exploitation maximale de la fonderie est l’un des éléments clés du succès futur ». Elle permet de mieux valoriser les chutes internes et venant d’ailleurs, dans un projet d’économie circulaire porté notamment par Tefal. Sans la fonderie, cette particularité disparaît et met en péril non seulement le savoir-faire, mais aussi le projet économique d’Alpine Aluminium.

Dans un premier projet de reprise de ces mêmes repreneurs, auquel Mediapart a pu avoir accès, il était indiqué qu’Alpine Aluminium devait reconnaître « ne pas être compétitif » dans les activités amont et proposait de les abandonner. Mais « après analyse, compte tenu de la production de disques à partir de tôles, qui génère d’importantes chutes sur place, ce petit atelier fonderie permet de refondre ces chutes sur place de manière économiquement pertinente », explique Frank Supplisson. Cela étant, dans ce projet, il faudra initialement avoir recours à une fourniture extérieure de plaques d’aluminium. Dans leur offre, les repreneurs proposent d’avoir recours à une autre entreprise, Trimet, basée à Saint-Jean-de Maurienne. Contactée par Mediapart, cette entreprise indique être prête à « négocier un accord commercial » pour une éventuelle fourniture de plaques et confirme avoir transmis des « cotations » de ses produits, mais dément avoir « accepté de participer au projet » comme l’écrivent les repreneurs dans leur offre déposée au tribunal de commerce. Frank Supplisson maintient cependant disposer « d’un devis très détaillé et très compétitif ».

La crainte de la majorité des salariés d’Alpine Aluminium avec cette offre, c’est que l’activité aluminium ne soit plus en mesure de répondre à la demande des clients, car on a vu combien ces derniers ont lancé une course contre la montre. La perte de clients durant la remise complète à neuf de l’usine risque d’être définitive. Si, en parallèle, la marge est insuffisante parce que les activités les plus rentables sont stoppées et qu’Alpine Aluminium n’entre plus dans le cadre de projets d’économie circulaire, on comprend que l’avenir de cette activité s’annonce délicate. Mais, pour Frank Supplisson, « aucun des clients d’Alpine Aluminium n’a Alpine Aluminium pour seul fournisseur, quel que soit le produit ». Mais si les clients ne dépendent pas d’Alpine, l’inverse est loin d’être vrai.

D’autant que se pose aussi la question de la main-d’œuvre. Les repreneurs ne sauvegardent que 49 des 91 salariés du groupe. Mais puisqu’ils reprennent sur le papier le plan de développement de l’actuelle direction réalisée avec 91 salariés, ne va-t-il pas se poser un problème de moyens ? « Les 49 salariés repris ont été identifiés comme disposant des savoir-faire essentiels industriels de l’entreprise, afin d’être à même de participer à la relance de l’usine une fois celle-ci rénovée », affirme Frank Supplisson en soulignant l’importance du chômage technique dans l’entreprise ces dernières années. Mais se pose aussi une autre question clé : puisque les salariés seront employés temporairement ailleurs, n’y a-t-il pas un risque qu’une partie d’entre eux ne restent dans leur « nouvelle » entreprise ? Or, former un ouvrier dans cette activité est complexe et long, pas moins de six mois selon les spécialistes. Dès lors, l’activité aluminium pourrait bien alors être en danger, faute de compétences. Frank Supplisson élude : « Le risque que certains d’entre eux prennent des postes dans d’autres entreprises de la région est préférable au risque de les exposer à des dangers aussi lourds pour leur sécurité et leur santé. »

In fine, beaucoup de salariés redoutent donc que ces deux repreneurs ne souhaitent pas vraiment, malgré leurs assurances, conserver en l’état l’activité d’aluminium. Dès lors, la reprise viendrait surtout permettre le lancement d’une autre activité qui modifierait la nature de l’entreprise.

Car le projet de Samfi et Industry propose de créer une holding, Alpine Industry, qui aura deux filiales : Alpine Aluminium qui reprendra l’activité historique de la Scop et Alpine Steel qui sera en charge d’une nouvelle activité. Alpine Steel aura pour but de réaliser sur le site une activité de façonnage de produits en acier pour le secteur de la construction. Un métier qui aurait du potentiel dans la région en raison notamment des futurs chantiers du Lyon-Turin. Les repreneurs envisagent de créer 100 emplois sur cette nouvelle activité.

Mais ce secteur est étranger à l’activité actuelle. Or, l’expert industriel déjà cité dans sa lettre au tribunal précise que « l’ajout d’activité n’ayant aucune relation avec la transformation d’aluminium ne fait aucun sens ». Pour une raison simple : avec une activité aluminium en croissance, il faut conserver des capacités de stockage « suffisantes et nécessaires ». Rapidement, les deux activités pourraient se faire concurrence en termes d’espace, amenant les dirigeants à devoir choisir entre les deux activités. Or, on a vu combien l’activité aluminium est fragile dans ce projet. Mais si Alpine bascule sur des activités acier, on ne serait plus dans une reprise, mais bien dans une liquidation qui ne dit pas son nom et qui, en passant, aura mis fin à ce « savoir-faire unique » évoqué plus haut.

Frank Supplisson rejette ces objections. Pour lui, le site est suffisamment vaste pour assurer le stockage des deux activités. Il affirme que « les synergies sont multiples » : « Les ateliers de forge ou d’usinage par exemple peuvent concerner à la fois l’aluminium et l’acier. » Mais il reconnaît à demi-mot que l’avenir n’est pas seulement à l’aluminium : « Historiquement, cette usine des Forges de Cran [ancien nom d’Alpine Aluminium – ndlr] a déjà connu beaucoup plus d’activités que la seule production de tôle laquée. » Interrogé sur la possibilité d’utiliser le site pour la location d’espace à d’autres entreprises, il assure que « la grande majorité de l’activité restera en propre ». Ces propos rassurent à moitié sur l’avenir du savoir-faire industriel particulier d’Alpine.

Les interrogations que soulève le choix du tribunal de commerce

Pour toutes ces raisons, le choix du duo Samfi et Industry par le tribunal de commerce a pu surprendre. Sur le plan financier, ce duo affiche certes une réelle solidité. Pour financer ce projet qui coûterait 20 millions d’euros au total, ils disposent de 33 millions d’euros disponibles. Mais on a vu que Cosmos était aussi solide de ce côté et sa rentabilité dans l’aluminium (6 % de marge nette) est plutôt rassurante de ce point de vue. Surtout, alors que Cosmos propose d’emblée de recapitaliser l’entreprise à hauteur de 4 millions d’euros, Samfi et Industry ne placent que 10 000 euros de capital dans un premier temps et promettent, ensuite, de l’augmenter. Frank Supplisson affirme qu’une augmentation d’un million d’euros est en cours et que d’autres suivront.

Certes, comme le souligne une source de Bercy, « les reprises d’entreprises par les entreprises étrangères sont plus difficiles » et on pointe du doigt « plusieurs dossiers de reprise actuellement avec des industriels grecs où l’on attend l’argent parce que, finalement, on se rend compte que l’affaire n’était pas si belle ». Reste que cette réserve demeure étonnante en regard du discours sur « l’attractivité » et les « investissements étrangers » que ne cesse de porter le gouvernement.

Sur le plan social, Cosmos, soutenu par deux tiers des salariés, propose de sauver l’existant et de pérenniser l’activité et l’emploi. Samfi et Industry, eux, proposent de créer en tout 149 emplois, mais cela est soumis à plusieurs conditions : le maintien de l’activité aluminium, le développement de celle de l’acier et leur cohabitation harmonieuse. Certes, Samfi et Industry affirment vouloir payer 8 000 euros par emploi non créé dans l’activité acier. Mais il n’empêche : c’est lâcher la proie pour l’ombre en matière sociale, car Cosmos, lui, offre 10 000 euros par emploi non conservé. Surtout, les emplois créés par les repreneurs choisis s’accompagnent d’un risque sur le savoir-faire, comme on l’a vu.

Enfin, en matière industrielle, l’offre de Samfi et Industry n’est pas une reprise réellement centrée sur le secteur de l’aluminium et, du reste, ce duo ne connaît guère ce marché. C’est un projet d’investisseur qui entend réorienter assez radicalement l’entreprise. C’est un projet qui met en danger la dernière richesse d’Alpine Alu, ses salariés, au profit d’une activité qui a sans doute du potentiel mais pourrait être créée ailleurs sans mettre en danger le secteur de l’aluminium. On peut alors s’interroger si la nécessité de la poursuite de l’activité qui doit motiver le tribunal a été ici prise en compte.

Le seul élément clairement en faveur de Samfi et Industry concerne le prix d’acquisition du terrain. Ces sociétés proposent de le reprendre à un million d’euros contre un euro pour Cosmos qui préfère concentrer ses ressources sur l’activité. C’est sans doute le prix à payer pour un vrai projet industriel. D’autant que cet élément ne peut, dans le cadre de la procédure normale, l’emporter sur la poursuite de l’activité et l’emploi. Deux éléments où Cosmos présente des garanties immédiates, à la différence de Samfi et Industry. Pourtant, l’administrateur judiciaire, le procureur et donc, finalement, le tribunal, ont choisi le dossier porté par Samfi et Industry.

Car Frank Supplisson affiche un passé qui ne fait pas l’unanimité. Selon l’offre de reprise qui a convaincu le tribunal, c’est lui qui devrait assurer la direction opérationnelle de la nouvelle société Alpine Industries. Conseiller au cabinet des ministres de l’industrie de 2004 à 2007, il a rejoint le cabinet de Nicolas Sarkozy lors de son arrivée à l’Élysée en 2007, puis celui d’Éric Besson. Il devient d’ailleurs son directeur de cabinet au ministère de l’industrie en 2010. Mais son principal fait d’armes en matière industrielle, et celui qui inquiète aujourd’hui une majorité de salariés d’Alpine Aluminium, c’est la reprise d’Ascometal en mai 2014, réalisée en partie aussi avec Samfi Invest.

Ascometal était un aciériste de 1 700 employés sur six sites industriels. À l’époque, l’entreprise avait été reprise par Frank Supplisson avec l’appui des salariés et de Bercy et l’accompagnement de Guy Dollé, l’ancien patron d’Usinor. Des garanties importantes avaient été accordées sur l’activité, les sites et l’emploi. Mais quelques mois après la reprise, le repreneur demandait des dérogations à son offre au tribunal pour fermer notamment le site du Cheylas, en Isère, que Frank Supplisson s’était engagé à ne pas fermer pendant deux ans et qui a baissé le rideau en février 2015. 

Interrogé par les salariés d’Alpine Aluminium le 22 novembre dernier, Alain Suarez, secrétaire du comité d’entreprise et délégué syndical du site du Cheylas, a indiqué que « rapidement les commandes clients ont baissé » notamment parce que le repreneur avait licencié le service commercial. Il précise que le directeur du site a « fini par avouer que la décision de la fermeture avait été prise dès septembre 2014 », donc trois mois après la reprise officielle à la barre du tribunal. « Le site du Cheylas était un grand site industriel. Nous avions une aciérie, des laminoirs, des parachèvements… Il y avait des grands halls, avec des grandes surfaces. Tout cela est devenu un site de locations occupé par différentes entreprises, en grande partie pour du stockage de matériaux de BTP », précise l’ouvrier qui indique que les machines, elles, ont été vendues, notamment à des ferrailleurs. Avant la reprise, Frank Supplisson avait qualifié de « fous » ses concurrents à la reprise qui condamnaient le site du Cheylas.

Quant au reste du groupe Ascometal, le bilan n’est guère plus réjouissant. Les salariés d’Alpine Aluminium ont également entendu le représentant des salariés du groupe lors du redressement judiciaire de 2014, Yann Amadoro. « Le gros problème de l’offre de monsieur Supplisson était qu’elle n’était pas assez nourrie financièrement pour assurer la reprise de la société », assure-t-il. Le repreneur a alors eu recours à des lignes de crédits coûteuses auprès de fonds spéculatifs britanniques. Selon cet autre syndicaliste, « Monsieur Supplisson n’avait aucun projet pour le Cheylas : il l’a laissé dans le champ de reprise pour se démarquer des autres repreneurs potentiels ».

Frank Supplisson défend cependant son bilan dans cette affaire : « Le site Ascometal du Cheylas devait fermer début 2014 et les procédures de licenciement étaient déjà lancées. En mai 2014, une seule offre de reprise conservait le site du Cheylas : la mienne. Si je n’avais pas été là le site aurait été liquidé dès mai 2014. Ce site est en cours de réindustrialisation, avec 60 emplois industriels créés sur place, principalement dans le domaine des matériaux. »

Dans la foulée, le repreneur vend le fleuron du patrimoine d’Ascometal devenu Asco Industries : deux centrales hydroélectriques. Mais les quelque 40 millions d’euros récupérés à ce moment-là n’auraient pas été investis dans l’entreprise. « L’argent des centrales a en partie servi à rembourser les actionnaires dans le cadre d’un accord de conciliation », indique le représentant du personnel. Résultat : « Les effectifs ont continué à fondre, les investissements qui avaient été promis et qui étaient nécessaires n’étaient pas là et les résultats ont continué à se dégrader », résume Yann Amadoro. En 2016, c’est l’aciérie de Dunkerque qui est fermée sous couvert d’une réorientation stratégique.

Fin 2016, Frank Supplisson quitte Asco Industries qui va être placé à nouveau en redressement judiciaire en novembre 2017 et repris par un groupe industriel suisse en 2018. Mais la reprise n’inclut pas Ascoval, une aciérie située à Saint-Saulve, près de Valenciennes. En mars 2019, Frank Supplisson est alors candidat à la reprise de ce site, mais doit faire face aux salariés et à l’opposition ouverte de Xavier Bertrand, pourtant élu Les Républicains (LR) comme lui. Dans La République du Centre, le président de la région Hauts-de-France est sans ambiguïté : « Monsieur Supplisson, c’est celui qui a planté en partie l’affaire avec Ascometal. Je sais ce qu’en pensent les salariés, ils ne sont pas chauds, moi non plus. » Finalement, Ascoval sera repris par British Steel, puis, après la faillite de l’entreprise, par Olympus Steel.

À quoi joue Bercy ?

Ce passé inquiète une grande partie des salariés et des partenaires d’Alpine Aluminium. Ils notent certains points communs, notamment avec le cas du Cheylas : une faible capitalisation de départ de l’entreprise, la suppression prévue du service commercial et un site dont les bâtiments seront rénovés avant l’outil industriel. Frank Supplisson et Alain Samson, président de Samfi, se sont engagés à ne pas vendre les terrains pendant vingt ans. Mais, comme on l’a vu, il est possible de louer des bâtiments industriels rénovés comme espace de stockage.

Une expertise immobilière du site réalisée par la société Frérault, que Mediapart a consultée, souligne que les terrains sont situés dans un « bassin économique dynamique ». « Toutefois, l’environnement immédiat du site est destiné à muter et à devenir un quartier mixte […] peu propice aux industries lourdes », estime l’expertise, qui conclut : « Une reconversion du site apparaît alors plus opportune. » Serait-ce cette « reconversion » qu’annonce la priorité donnée à la rénovation du bâtiment de fonderie ? En tout cas, Frérault estime que la reconversion pourrait faire passer la valeur du site de 19,4 millions d’euros aujourd’hui à 28,6 millions d’euros.

Tous ces éléments permettrait de dessiner une vision des repreneurs choisis par le tribunal de commerce : le rachat bon marché, même en prenant en compte le prix de sa réhabilitation, d’un terrain très bien placé et bien valorisé, pour mener un autre projet industriel que celui d’Alpine Aluminium. L’affaire est plus intéressante que de monter une entreprise d’acier de construction ex nihilo.

Mais on serait ici dans un scénario de quasi-liquidation de l’actuelle activité et du savoir-faire et de reconversion du site. C’est bien ce scénario que la majorité des salariés craigne aujourd’hui.

Enfin, un dernier élément les inquiète à propos de Frank Supplisson. Ce dernier est président (LR) de l’agglomération de Montargis, dans le Loiret, et il est au cœur d’une affaire trouble. En novembre 2018, il aurait ainsi signé, en tant que président de l’agglomération, deux contrats de location d’appartements à la société Le Bon Gîte dont il est le gérant et l’actionnaire avec… Samfi Invest. Révélée par un blogueur local, l’affaire a donné lieu en août dernier à l’ouverture d’une enquête préliminaire contre X pour prise illégale d’intérêts. Frank Supplisson affirme qu’il n’y a là rien d’illégal.

Tous ces éléments auraient dû, selon une grande partie des salariés d’Alpine Aluminium, qui ont manifesté le 23 novembre, alerter le tribunal de commerce. Du moins, cela pourrait amener à douter des capacités des repreneurs à sauver l’activité et l’emploi. Le 26 novembre dernier, leurs représentants demandent une réouverture des débats sur deux points : l’absence de transmission des éléments financiers de Cosmos au tribunal et les entretiens réalisés avec les anciens d’Ascométal, certifiés exacts par ces derniers. Les débats sont alors bien rouverts, notamment, précisent les attendus de l’ordonnance, en raison de « la communication de nouveaux éléments concernant les expériences de reprise de société par Frank Supplisson et notamment de la société Ascometal ». Mais le jugement du 3 décembre ne fait aucune allusion à ces nouveaux éléments.

Certains se sont, par ailleurs, posé beaucoup de questions sur la procédure. Samfi Invest et Industry ont régulièrement amélioré leurs offres, déclenchant de nouveaux délais. La lenteur de cette procédure a conduit à un affaiblissement de l’offre de Cosmos auprès de l’administrateur judiciaire qui a pris, à partir de l’audience du 19 novembre, et contre l’avis de la majorité des salariés, une position favorable au duo. La direction avait pourtant obtenu de Cosmos une amélioration de son offre concernant la durée d’inaliénabilité du terrain, portée de 5 à 10 ans.

Une des questions qui se pose est alors celle du rôle joué par Bercy. Au début de la procédure, alors qu’aucune offre sérieuse ne s’était encore présentée, la direction a été reçue par le délégué interministériel aux restructurations d’entreprises, Marc Glita. Frank Supplisson a fait part de son intérêt peu après. Toutefois, selon une source de Bercy, « il est faux de dire que Frank Supplisson est le candidat du gouvernement », mais on reconnaît avoir évoqué le sujet avec « un conseil » de l’investisseur. De son côté, Frank Supplisson affirme ne pas être « l’homme de Bercy ». Il convient juste d’avoir travaillé avec les autorités, comme dans toute reprise, mais assure que son intérêt pour Alpine Aluminium ne lui a pas été soufflé par Bercy.

Depuis, le gouvernement s’est fait très discret sur la question. Aucune réponse n’a été apportée, par exemple, à une demande de transmission à Bruno Le Maire des éléments concernant l’expérience du repreneur à Ascoval. Le 3 décembre, le député du groupe La France insoumise François Ruffin a posé une question écrite au ministre le 3 décembre dernier pour s’inquiéter de l’offre de reprise et d’un éventuel « nouveau Whirlpool » ou « nouveau Ecopla » en Savoie. Il demandait la position du gouvernement sur ce dossier. Il n’a pas reçu de réponse de Bercy. Selon nos informations, un appel de la filière aluminium n’a pas été davantage pris en compte.

Selon une source proche de Bercy, le gouvernement a préféré se ranger à l’avis du tribunal de commerce. « Alpine Aluminium est une entreprise qui a déjà consommé 10 millions d’euros d’argent public sans réussir à se redresser », indique cette source. « La direction actuelle n’a cessé de réviser les besoins d’investissement à la hausse et aujourd’hui, on a une usine en ruines dans laquelle il y a eu des accidents dont un mortel », ajoute la même source qui « ne voit pas trop ce qu’il y a à reprendre dans l’entreprise ». Cette attitude est étonnante alors même que, malgré cette dégradation de l’outil industriel, des offres sérieuses se sont manifestées, à la différence de ce qui s’était passé en 2015. C’est bien la preuve que cette « ruine » a, d’une façon ou d’une autre, du potentiel.

Dans ces conditions, l’attitude de Bercy peut s’expliquer par un choix implicite : le risque de transformation industrielle de l’entreprise que portent Samfi et Industry serait le prix à payer pour la sécurisation complète et future du site. La sécurisation et la dépollution du site sont évidemment incontournables et il revient aux autorités de s’assurer qu’elle sont réalisées. Mais il semble que, plutôt que d’accompagner la montée en gamme du site de production d’aluminium, on ait préféré prendre le risque d’un affaiblissement de cette production.

À cela s’ajoute une forme de défiance vis-à-vis de la direction actuelle et du projet de Cosmos, très largement victime d’un « délit de sale gueule » parce que grec, dans cette affaire. Car entre un industriel grec sans réseau en France et l’ancien haut fonctionnaire français Frank Supplisson et son entregent, la partie était sans doute d’emblée déséquilibrée. Bercy n’avait donc aucune envie de soutenir le choix de la majorité des salariés dans cette affaire. Le retrait du gouvernement ne signifie ainsi pas sa « neutralité ».

Le projet des repreneurs n’est certes pas absurde sur le plan économique et industriel, mais il ne donne pas la priorité au savoir-faire développé par Alpine et ses salariés. En cela, il semble en contradiction avec les priorités affichées de la politique officielle de l’exécutif, de la défense du savoir-faire industriel unique, qui est la source de la vraie compétitivité française, à celle de l’économie circulaire. La réalité est donc que le gouvernement a préféré une logique d’investisseur à une logique industrielle. Cette affaire Alpine Aluminium pourrait bien apparaître comme une allégorie de l’ensemble de la politique de ce gouvernement.

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