La commission pour réformer l’enseignement des SES fait la part belle à l’économie néolibérale

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La composition du groupe d’experts chargé d’élaborer les futurs programmes de sciences économiques et sociales, dans le cadre de la réforme du lycée, risque d’inquiéter encore davantage les professeurs qui enseignent cette discipline. Mediapart en dévoile la liste, qui fait bonne place aux milieux conservateurs ou patronaux.

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C’est peu dire que les professeurs de sciences économiques et sociales (SES) sont inquiets. Devant le ministère de l’éducation nationale, le 11 avril, ils étaient déjà plusieurs centaines à manifester contre la réforme du lycée voulue par leur ministre de tutelle, Jean-Michel Blanquer, et les conséquences qu’elle pourrait avoir sur l’enseignement de leur discipline. Mais la composition du groupe d’experts chargé d’élaborer les futurs programmes des SES risque de renforcer encore davantage leur mécontentement.

Mediapart est en effet en mesure de révéler une partie de la liste des membres. Et elle n’est guère rassurante, car elle fait une grande place aux milieux conservateurs ou patronaux, qui ont en détestation l’économie politique et l’ouverture au monde que permet la matière, et privilégient la microéconomie et l’entreprise.

Si les professeurs de SES sont déjà descendus dans la rue ce 11 avril, c’est qu’ils ont de nombreux motifs d’inquiétude. Ils sont retracés dans un intéressant compte-rendu établi par Le café pédagogique : « “On veut une place véritable dans le tronc commun de seconde”, nous a dit Erwan Le Nader, président de l’Apses, l’association qui réunit les professeurs de SES. “Les SES sont une matière absente du tronc commun au collège et après la seconde, or elle traite de questions essentielles pour la démocratie comme comprendre la mondialisation, les inégalités entre hommes et femmes, le chômage.” Or 1 h 30 semble insuffisant pour transmettre cet enseignement, même si c’est le volume que les élèves ont actuellement  en seconde. “Une heure trente, c’est actuellement un temps de souffrance pour les enseignants”, nous a dit Patricia Morini, professeure au lycée Claude-Monet de Paris. “On n’a pas assez de temps pour mettre en place la matière, la faire connaître aux élèves.” Si les enseignants sont heureux du passage d’un enseignement d’exploration pratiquement pris par 90 % des élèves au tronc commun, ils estiment que les conditions ne sont pas réunies pour que ça se passe bien. »

Et le site ajoute : « Car une menace plane sur les SES. “On veut conserver l’identité de notre discipline, nous a dit E. Le Nader. Il y a une menace très forte de suppression de la science politique et on veut garder à la fois l’économie, la sociologie et les sciences politiques.” La disparition des sciences politiques semble actée puisqu’un nouvel enseignement de spécialité, qui pourra être confié aux professeurs d'histoire-géo, en proposera. Mais il y a pire encore. La disparition de l’enseignement de gestion en seconde laisse entendre que gestion, droit et comptabilité entreront dans l’enseignement des SES. Et cela ne pourra se faire qu’au détriment d’autre chose, la sociologie pour l’Apses. “Aucune autre discipline n’est menacée comme la nôtre”, nous dit E. Le Nader. Ce constat est vraiment ce qui réunit les manifestants. “On forme des citoyens, pas des gestionnaires”, nous dit P. Morini. Elle craint aussi que les futurs programmes avec les évaluations répétées pour le bac ne changent la façon d'enseigner. “Avec le nouveau programme déjà (de 2010) on court après le temps et les notions. On est prisonniers”, dit-elle. “Si l’on enlève la sociologie, s’il ne reste que l’économie, ça va être compliqué de former les élèves à avoir un sens critique”, nous confie M. Raiess, professeur à Dreux»

Cette très forte inquiétude risque donc d’être encore renforcée quand les professeurs de SES découvriront la liste précise du groupe d’experts chargé d’élaborer les futurs programmes de SES, dans le cadre de la réforme du lycée.

Le nom du président de ce groupe est déjà sur la place publique puisqu’il a pris, en cette qualité, la parole : il s’agit de Philippe Aghion qui, à la faveur d’un entretien avec le quotidien Les Échos publié le 11 avril, a expliqué dans quel état d’esprit il concevait sa mission.

Même si les qualités de Philippe Aghion, professeur au Collège de France, sont indiscutables, le choix qui a été fait de l’installer à la tête d’une telle commission risque pourtant d’alimenter la controverse. L’économiste a en effet joué un rôle majeur dans l’élaboration du programme économique d’Emmanuel Macron pendant la campagne présidentielle. Et le voir aujourd’hui changer de casquette pour décider ce que doivent être les programmes pour les SES peut choquer, car le monde enseignant a toujours considéré, à bon droit, que la nature des enseignements ne pouvait pas être à la merci des politiques et de leurs convictions. Un tel mélange des genres entre les questions scolaires et le champ politique est donc problématique.

Le propos de Philippe Aghion dans Les Échos est d’ailleurs lui-même tout aussi problématique. Fait pour le moins révélateur, il n’y parle que d’économie et ignore totalement la sociologie et la science politique, qui font pourtant partie intégrante de la discipline. Ensuite, il a de drôles de formules, qui font craindre des choix pédagogiques biaisés. « Il faut que les mécanismes de base soient assimilés, comme dans les autres disciplines. Ensuite, on peut critiquer et comprendre pourquoi, par exemple, les marchés sont imparfaits. » Or, dans sa formulation, il y a toute la conception de l’économisme ambiant que charrie le néolibéralisme : l’économie est une science exacte, dont il faut impérativement connaître les règles de base. Alors que pour beaucoup de professeurs de SES, c’est une conception radicalement inverse qui doit prévaloir : l’économie est une branche des sciences sociales qui ne peut vivre qu’en interaction avec les autres branches ; autrement dit, il n’y a d’économie que politique…

En clair, l’enseignement des SES qui se profile dans le propos de Philippe Aghion est strictement opposé à l’enseignement tel qu’il a été conçu dès l’origine – enseignement où même les règles de base pouvaient être débattues et interrogées.

Philippe Aghion enfonce le clou en faisant cet ajout, qui est tout aussi inquiétant : « Il y a, en France, un problème d’inculture économique. Je l’ai ressenti très fortement durant la campagne présidentielle : ce sentiment que nos concitoyens étaient perméables à des raisonnements économiques outrancièrement erronés, sans esprit critique. » À quels « raisonnements économiques outrancièrement erronés » l’économiste fait-il ainsi allusion ? Il sait qu’il avance en terrain dangereux et n’en dit pas plus. Tout en confirmant le sentiment initial : sous couvert d’un propos faussement réaliste, l’économiste ne veut surtout pas que la discipline garde ce qui a toujours été son statut, celui, au sens noble, de l’enseignement de l’économie politique.

Éloge d'un paradis fiscal

L’exemple cité par Philippe Aghion est d’ailleurs amusant. Notre professeur estime qu’il faut d’abord connaître le fonctionnement de base de la science économique pour discuter certaines de ses conclusions comme la fameuse « efficience des marchés ». Or, précisément, cette théorie fameuse, établie par Eugene Fama, ne se déconstruit pas par cette méthode mais par une prise de distance avec ceux-ci. L’efficience des marchés est en effet une théorie impeccablement ficelée, reposant sur des conditions de base acceptées par la science économique et par un raisonnement mathématique rigoureux. Pourtant, comme le démontre le mathématicien Nicolas Bouleau dans son dernier ouvrage, Le Mensonge de la finance, paru aux éditions de l’Atelier, cette théorie est une « imposture scientifique réussie ». Cette théorie prétend en effet que plus le marché est mathématisé, plus il dit la vérité. « C’est comme si on disait que les individus en bonne santé sont ceux qui mobilisent le plus fort budget de santé », résume Nicolas Bouleau. Mais si l’on juge de cela par la mathématique et la finance, on ne peut s’en rendre compte. Pour cela, il faut s’interroger en effet sur l’aspect humain de l’économie, donc sur son aspect imprédictible, ainsi que sur l’absurdité de la mathématisation à l’extrême des marchés. Lorsque l’économie parle d’économie, elle peut ainsi dire n’importe quoi. 

Selon des informations recueillies par Mediapart, figureront également dans le groupe d’experts deux autres économistes, Pierre-André Chiappori et Georges de Ménil, membre ou correspondant de l’Académie des sciences morales et politiques (ASMP), laquelle a été présidée en 2007 par l’ancien patron de BNP Paribas, Michel Pébereau.

Le choix de l’ASMP comme centre de sélection des membres du groupe d’experts est à lui seul une indication très forte, car il s’agit d’une enceinte très proche des milieux patronaux les plus conservateurs ou néolibéraux. Le 21 mars 2017, l’ASMP avait ainsi déjà publié un volumineux rapport sur l’enseignement des SES, au ton très acerbe, estimant, selon la formule de Michel Pébereau, que cet enseignement actuel était « néfaste » et que la sociologique était « compassionnelle », et préconisant de recentrer l’ enseignement sur la microéconomie, qui serait mieux fondée scientifiquement alors que la macroéconomie serait moins consensuelle (on peut retrouver ici le communiqué publié à l’époque par l’Apses).

En remontant à 2008, on retrouve un rapport de la même source et sur la même tonalité. En clair, avec Jean-Michel Blanquer, ce sont les milieux patronaux qui sont les mieux placés pour élaborer l’enseignement des SES.

Pierre-André Chiappori, qui va entrer dans ce groupe d’experts avec Philippe Aghion, fait ainsi partie de la section IV de l’ASMP, dédiée à l’économie politique. Dans cette section, qui comprend huit membres, on relève en particulier les noms de l’ex-numéro deux du Medef, Denis Kessler, qui veut déconstruire le programme du Conseil national de la résistance; Bertrand Collomb, l'ex-patron de Lafarge, le groupe impliqué dans le financement de Daech en Syrie; l’ancien président du Medef Yvon Gattaz; Michel Pébereau, ainsi que l’économiste Jean Tirole, qui a mené de longue date un combat contre le pluralisme des sciences économiques à l’université.

Mais si Pierre-André Chiappori tolère un tel compagnonnage au sein de cette instance néo-patronale qu’est l’ASMP, c’est qu’il a lui-même des engagements qui vont en ce sens. En 1997, il devient ainsi professeur à l’université de Chicago. Et il le doit au parrainage du très conservateur économiste Gary Becker, célébré en son temps par le prix de la Banque de Suède en mémoire d’Alfred Nobel.

Les lycéens qui apprendront les SES refaçonnées par Pierre-André Chiappori pourront aussi se reporter avantageusement à un intéressant entretien que ce dernier a accordé voilà quelque temps au site internet Politique internationale, portant sur… la principauté de Monaco. Alors qu’on lui demandait s’il s’agissait d’un « paradis fiscal », l’économiste a cette réponse : « La question est plutôt : quelle est la structure fiscale la plus efficace, c’est-à-dire celle qui fournit les recettes désirées en créant le moins de distorsions dans l’économie réelle ? De ce point de vue, l’impôt sur le revenu (comme d'ailleurs l’ISF) est économiquement coûteux : il réduit les incitations au travail, à l’innovation, à la prise de risque. La principauté a fait le pari de s’en passer et de fonder le financement de l’État sur d'autres sources – taxes indirectes, mais aussi impôt sur les sociétés et taxes sur les transactions immobilières. C’est une stratégie tout à fait raisonnable compte tenu des spécificités de l’économie monégasque et, en particulier, du rendement élevé des taxes indirectes et de ce besoin primordial d'attractivité. »

« L’impôt sur le revenu (comme d’ailleurs l’ISF) est économiquement coûteux » : avec cet éloge du paradis fiscal qu’est Monaco, l’expert pourra assurément prémunir le groupe de travail contre les « raisonnements économiques outrancièrement erronés » qui peuvent parfois venir polluer les esprits lycéens.

Avec Philippe Aghion et Pierre-André Chiappori, il y a encore un dénommé Georges de Ménil (78 ans) qui va faire son entrée dans le groupe d’experts. Un intéressant personnage lui aussi, qui est sans doute révélateur de ce que Jean-Michel Blanquer attend de cette commission. Figurant dans la liste des « correspondants » de la même 4e section de l’ASMP, c’est lui qui a initié et présenté le rapport de 2017 de l’ASMP. Baron d’empire et héritier de la multinationale du pétrole Schlumberger, il aurait, si l’on croit Le Monde, fait partie de ceux qui ont quitté la France en 1981. Dans cet article consacré à la création de l’école d’économie de Paris, on lisait en effet ceci : « Enfin, une fondation de droit américain, l’American Foundation for the PSE, contribue pour un million d’euros. Son président, Georges de Ménil, directeur d’études à l’Ehess depuis 1978, a un profil atypique à l’université. Cet héritier de la famille Schlumberger fait partie de ceux qui ont quitté la France pour les États-Unis en 1981, au lendemain de l’élection de François Mitterrand. »

Le seul qui fait exception, c’est Jérôme Gautier, professeur au Centre d’économie de la Sorbonne, qui entrera aussi dans ce groupe d’experts, mais y sera donc très minoritaire. À titre d’illustration, très révélatrice, l’Association française d’économie politique (AFEP), qui mène un combat courageux pour la défense du pluralisme à l’université, n’est pas associée à cette réflexion. La commission comporterait aussi trois sociologues (mais aucun politiste !), trois inspecteurs, quatre ou cinq enseignants – ce qui est très peu pour quatorze membres.

De quoi ce groupe d’experts va-t-il donc accoucher ? À examiner sa composition, on peut craindre le pire…

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