Conflit d’intérêts: la réunion qui trahit le numéro 2 de l’Elysée

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En mars 2017, quelques mois après avoir quitté Bercy, Alexis Kohler s’est retrouvé du côté du privé pour y défendre la cause de MSC, le croisiériste où il est allé pantoufler. L’ancien secrétaire d’État Christophe Sirugue, ébahi, a confirmé l’information à Mediapart.

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Fin mars 2017, Alexis Kohler est de retour à Bercy. Six mois après avoir abandonné ses fonctions, l’ancien directeur de cabinet d’Emmanuel Macron – quand celui-ci était ministre de l’économie –, retrouve le ministère des finances. Mais cette fois, il y revient en tant que directeur financier de l’armateur italo-suisse MSC (Mediterranean Shipping Company), le groupe de transport maritime et croisière, contrôlé par son cousin Gianluigi Aponte, où il a trouvé refuge après avoir quitté la fonction publique. (voir notre enquête).

La présence d’Alexis Kohler est sans doute jugée indispensable ce jour-là pour faire face aux services de l’État ; il faut faire entendre jusqu’au sommet la voix des croisiéristes, MSC et Royal Caribbean, clients des STX France, très hostiles depuis le début à une reprise des chantiers navals de Saint-Nazaire par le groupe public italien Fincantieri. Il ne s’agit pas pour eux de sauver un site et un outil industriels exceptionnels, de préserver des savoir-faire uniques.

Alexis Kohler © Reuters Alexis Kohler © Reuters
Leur préoccupation est ailleurs : le regroupement des chantiers navals français et italiens signifie pour eux la fin d’une concurrence et d’une guerre des prix qui leur a été si profitable – chaque chantier acceptant rabais et remise jusqu’à l’extrême limite de la ligne de flottaison pour emporter des commandes et maintenir leur activité.

Lors de cette réunion de travail, les croisiéristes, selon nos informations, présentent un plan B : ils proposent de monter au capital du chantier français, afin de bloquer l’offre de Fincantieri. L’engagement financier est tout à fait à leur portée : les chantiers de Saint-Nazaire ont été mis à prix 86 millions d’euros par le tribunal de commerce de Séoul chargé de la faillite de STX.

Alexis Kohler qui, quelques mois auparavant était du côté de l’État, se retrouve désormais aux côtés des groupes privés pour les aider à défendre leurs intérêts. La cause de MSC manifestement lui tient à cœur. Interrogé sur les motifs qui l’ont poussé à assister à cette réunion, le secrétaire général de l’Élysée ne nous a pas répondu avant la parution de cet article (voir boîte noire).

Rarement mélange des genres a été aussi poussé. Comment est-il possible qu’à quelques mois d’intervalle Alexis Kohler se retrouve d’un côté puis de l’autre de la barrière ? C’est la question que se posent des hauts fonctionnaires de Bercy à ce moment-là. L’ancien secrétaire d’État à l’industrie, Christophe Sirugue, confirme nos informations et sa surprise.

Chargé alors du dossier de Saint-Nazaire qui occupe quotidiennement son ministère depuis que le groupe sud-coréen STX a été déclaré en faillite au printemps 2016, il n’en revient pas en découvrant la présence d’Alexis Kohler à Bercy comme représentant de MSC. « C’était une réunion de travail avec les membres de mon cabinet, à laquelle je n’ai pas assisté. J’avoue que nous avons été tous très surpris de découvrir le nom d’Alexis Kohler dans la délégation des armateurs. Au point que mes services ont demandé l’avis de la commission de déontologie pour vérifier s’il pouvait y participer, s’il n’y avait quelque incompatibilité. Formellement, rien ne s’opposait à sa présence », raconte aujourd’hui l’ancien ministre, reconverti dans le privé. Très étonné par cette situation.

Christophe Sirugue n’est pas le seul à Bercy à avoir été étonné par cet avis de la commission de déontologie, selon nos informations. À rebours de la jurisprudence et de ses règles, celle-ci a accepté de se déjuger et de revenir sur son avis défavorable rendu en 2015. Grâce à l’attestation d’Emmanuel Macron assurant que son directeur de cabinet s’était toujours déporté sur le dossier STX, la commission de déontologie a autorisé en octobre 2016 Alexis Kohler à rejoindre MSC, comme il le demandait déjà un an auparavant. Car le seul groupe privé qu’il envisage de rejoindre est celui qui appartient à sa famille.

De plus, cette autorisation a été accompagnée de conditions « très allégées », semble-t-il. La commission de déontologie n’a pas répondu à notre deuxième demande d’avoir accès à ses avis sur Alexis Kohler. Mais selon nos informations, celle-ci n’a posé qu’un nombre très restreint d’interdictions : elle aurait limité les interdictions de contact d’Alexis Kohler aux seuls anciens membres du cabinet d’Emmanuel Macron et encore sur les sujets concernant STX. « Au maximum, cela concernait une dizaine de personnes », rapporte un témoin.

 Depuis des années, la commission de déontologie fait preuve d’une très grande compréhension sur les allers-retours entre public et privé chez les hauts fonctionnaires. Le pantouflage semble être désormais la règle naturelle de la haute fonction publique : rester plus de dix ans sans aller dans le privé est considéré comme un échec dans la carrière des hauts fonctionnaires de Bercy. Le brouillage entre le public et le privé est devenu complet dans les hautes sphères de la fonction publique, et en particulier à Bercy.

Le gouvernement est le premier à encourager ces mouvements, théorisés comme une « modernisation managériale de l’État ». « Il est à mon avis utile pour la qualité du gouvernement, qu’il y ait des hauts fonctionnaires qui connaissent le monde de l’entreprise. Cela ne peut rendre les textes meilleurs et les décisions publiques meilleures également », a insisté Benjamin Griveaux, secrétaire d’État, porte-parole du gouvernement, lors des questions au gouvernement le 9 mai, en réponse à une question sur les éventuels conflits d’intérêts d’Alexis Kohler.

Mais la commission de déontologie s’est montrée encore compréhensive dans le cas d’Alexis Kohler. Elle a rendu un avis sur mesure. En limitant son interdiction à quelques personnes seulement, elle lui a accordé en fait un libre accès à Bercy. L’ancien directeur de cabinet d’Emmanuel Macron a pu continuer à avoir des contacts avec tous les services du ministère. Mais peut-on refuser quelque chose au plus proche collaborateur d’Emmanuel Macron, dont la candidature à la présidentielle est alors massivement soutenue par toute la haute fonction publique, Trésor et inspection des finances en tête qui sont prêts à mettre à sa disposition leur temps et les moyens de l’État, comme le confirment nombre de mails dans les Macron Leaks ?

Formellement, Alexis Kohler respecte donc l’avis de la commission de déontologie, même en se rendant à la réunion au ministère de l’industrie pour défendre les intérêts de son nouvel employeur, MSC. Il s’en tient aux règles, comme le service de presse de l’Élysée le rappelle dans la seule réponse qu’il nous a adressée suite à nos questions : « Alexis Kohler a toujours respecté et respecte toujours l’ensemble des règles légales et réglementaires qui encadrent l’exercice des activités et des responsabilités qui s’appliquent aux fonctionnaires. Il a notamment toujours informé sa hiérarchie des situations dans lesquelles il aurait pu se trouver en conflit d’intérêts, s’est toujours déporté pour éviter lesdites situations et a toujours respecté les avis de la commission de déontologie. »

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J’ai adressé une courte liste de questions à l’intention d’Alexis Kohler au service de presse de l’Élysée le vendredi 11 mai. Au moment de la parution, aucune réponse ne nous avait été adressée. Nous en manquerons pas de faire état de la réaction de l’Élysée, si – et dès que – celle-ci nous parvient.