Elysée: je commémore donc je suis

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Intense activité commémorative à l’Élysée. Un 11 Novembre européen vendredi et samedi, puis le souvenir des victimes du terrorisme, ce lundi 13 novembre. Dans ce domaine, Emmanuel Macron reste dans les pas de François Hollande. Plus le temps passe et plus les présidents parlent d’eux-mêmes en saluant l’Histoire.

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Théoriquement, c’est une spécialité du chef. Il se pose en commémorant. Dans la pratique, c’est aussi un symptôme : le récit du passé compense les silences du présent. La commémoration des moments historiques ou des grands hommes et femmes qui ont fait la France, a toujours été l’apanage de ceux qui gouvernent, qu’ils soient rois, dictateurs ou présidents. Elle est aussi devenue une espèce de session de rattrapage. Une expression de force de la part des pouvoirs faibles.

En s’emparant du roman national, le premier dirigeant espère incarner la France, et sa fonction du même coup. L’exemple est François Hollande, qui en avait fait son domaine privilégié. Au printemps 2014, entre l’anniversaire du débarquement de juin 44 et celui de la guerre 14-18, il avait par exemple programmé plus de quinze rendez-vous. Plus il était contesté, plus ses sondages plongeaient, et plus il courait les cérémonies, comme s’il voulait se rattraper aux branches de l’histoire de France…

Et moi et moi et moi…

Emmanuel Macron n’en est pas encore là, mais la dimension commémorative est forte depuis le début de son quinquennat. Sa manière de s’emparer de l’Histoire pour se raconter lui-même essaie de s’inspirer du général de Gaulle. Chef de la France libre, de Gaulle s’autocélébrait quand il scellait la réconciliation franco-allemande avec Adenauer en 1962, et s’installait lui-même au Panthéon quand il y faisait entrer Jean Moulin, au milieu des envolées lyriques d’André Malraux, le 19 décembre 1964…

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Dans le même esprit (et moi, et moi, et moi), Emmanuel Macron, président à peine élu, a donné un faste inattendu et baroque aux cérémonies du 14 Juillet, en recevant Donald Trump. Il s’est posé en médiateur du monde, avant d’accorder une importance particulière à son premier 11 Novembre, pour postuler à la fonction de relanceur de l’Europe.

De quoi a-t-il parlé vendredi, au Hartmannswillerkopf, avec son homologue allemand Frank-Walter Steinmeier, sinon de la leçon que représente l’Europe d’aujourd’hui, dans ce monument national construit en 1932, pour honorer la mémoire des milliers de soldats allemands et français tombés entre début 1915 et 1918 ?… Au contraire de Chirac qui se posait en observateur actif quand il a reconnu la responsabilité de l’État français dans la rafle du Vél’ d’Hiv’, Macron célèbre son action en convoquant la mémoire…

Cette captation de l’Histoire au service des tactiques politiques n’est pas l’exclusivité du président de la République. Le grand marché des commémorations est le miroir permanent des ambitions ou des ego. Dans ce capharnaüm, chacun veut trouver sa trace. Ces temps-ci, tout le monde se prend pour Clemenceau ; Édouard Philippe, qui songe à son ancien parti : « Clemenceau m’inspire, comme Churchill. Il a préféré rester fidèle à ses idées plutôt qu’à son camp » ; et Nicolas Sarkozy, qui rumine ses déboires dans un accès de modestie très caractéristique : « Clemenceau a été un sacré ministre de l’intérieur avant d’être un très grand président (...). Le destin est cruel, parce qu’un an après avoir gagné la guerre, il a été battu à l’élection présidentielle. Mais on a oublié le nom de celui qui l’a battu. »

Du consensus aux déchirements

Mais comme le disait hier matin sur France Inter l’historien Pascal Blanchard, spécialiste de l’Empire colonial français, les politiques ont beau se mêler d’Histoire pour la récupérer à leur profit, cette Histoire leur échappe, et les rattrape au tournant. Elle oppose sa tragédie aux petits accommodements tactiques.

À ce titre, les cérémonies du 11 Novembre et celle d’aujourd’hui 13 novembre, à propos de la tragédie du Bataclan, se court-circuitent mutuellement. La première est consensuelle, personne ne trouve à y redire, quand la seconde est déchirante. La première a cent ans, la seconde est actuelle. Le 13 Novembre rappelle un événement présent dans les esprits, gravé dans la chair des victimes, et renvoie la France à un ennemi pas seulement extérieur. Autant le 11 Novembre raconte le réveil d’une nation unanime placée au bord du gouffre (taxis de la Marne, Verdun, etc.), autant le Bataclan place le pays devant ses divisions…

Le regard sur la Grande Guerre n’a cessé d’évoluer, passant de la geste héroïque à l’évocation de l’horreur et de l’absurdité, mais on a toujours célébré la réalité d’une union nationale allant jusqu’au sacrifice. Au contraire, le terrorisme qui a frappé de Charlie au Bataclan, puis du Bataclan à Nice et ailleurs, rappelle avec la cruauté la plus implacable et la plus angoissante qu’il n’y a pas sur le même sol une seule Histoire, mais plusieurs, qui cohabitent ou qui s’affrontent. Macron, qui s’est posé en bâtisseur de paix les 10 et 11 novembre, est contraint de s’imposer en chef de guerre quarante-huit heures plus tard…

Il ne suffit plus que les pouvoirs décident de choisir dans l’Histoire un événement marquant pour que cet événement devienne un symbole partagé. Depuis 1995, quelque chose a changé dans l’esprit des commémorations. Comme le notait encore Pascal Blanchard, jusqu’alors les chefs d’État français mettaient en relief un moment clé pour lequel, en général, on était mort pour la France.

Avec la commémoration du Vél’ d’Hiv’, on s’est souvenu de Français morts non pas « pour », mais « par » la France. Chirac a ouvert la porte à la reconnaissance des mémoires antagonistes qui travaillent le pays, bien au-delà du consensus officiel. Mémoire de l’esclavage, mémoire de la colonisation, mémoire de la guerre d’Algérie, l’Histoire dont les pouvoirs politiques s’efforcent de présenter la somptueuse unité est devenue un espace d’affrontements, parce qu’elle est diverse, et que les récits s’affrontent.

Comme l’actualité, l’Histoire n’est pas factuelle. Elle est le résultat de choix, de hiérarchies et de mises en perspective. En bref, de commentaires. Les uns se souviendront des lois sociales de la Libération et les autres voteront des lois qui les abrogent. Les uns célébreront l’abolition de la peine de mort, les lois sur l’avortement, le droit de vote des femmes, et les autres s’avanceront en se drapant dans les racines chrétiennes.

Artifices et bulletins de vote

C’est ainsi que l’Élysée prépare avec le plus grand soin, pour 2018, le centenaire de la fin de la Grande Guerre, mais qu’il a renoncé à se souvenir des cinquante ans de Mai 68. C’est ainsi que l’histoire de l’esclavage, lentement, s’impose dans l’histoire de France au point de provoquer des polémiques sur les statues de Colbert. C’est ainsi que les témoins, acteurs, ou héritiers des événements tragiques du 17 octobre 1961, au cours desquels 150 à 200 Algériens furent tués à Paris, continuent d'en appeler à la mémoire officielle. C’est ainsi qu’une bataille oppose ceux qui réclament que la France n’oublie pas les déchirures de sa diversité, à ceux qui refusent toute idée de repentance.

Telles sont les commémorations officielles, toujours lisses et impeccables dans leurs ordonnancements, toujours pétries de discours unanimistes, toujours orchestrées par le chef du moment qui réclame que le pays se ressoude derrière sa trace. Mais l’idée qu’elles puissent apaiser les divisions est illusoire. Le serial commémorateur François Hollande a eu beau discourir à tous les courants d’air, le vent de l’Histoire l’a quand même emporté.

C’est que l’artifice se voit comme le nez au milieu de la figure. Nul n’est dupe des mises en scène, même quand elles ont de l’allure. Aucune cérémonie n’a changé un bulletin de vote, car les leçons du passé n’effacent pas les affrontements présents.

À cet égard, les cérémonies d’aujourd’hui, à propos du Bataclan, ne maîtriseront ni les questions ni les défis que le terrorisme impose aux démocraties. Quant à la lecture européenne de la guerre 14-18 par Emmanuel Macron, elle ne viendra pas à bout de la méfiance qui s’est installée : « La meilleure réponse, c’est l’Europe », s’est écrié le chef de l’État. Certes, mais cette réponse résume-t-elle la cruauté réservée à la Grèce, telle que la raconte Yanis Varoufakis dans son récit formidable, Conversations entre adultes, publié aux éditions Les Liens qui libèrent ?

Certes, mais la fraternité nouvelle entre les peuples du vieux continent doit-elle supporter plus longtemps le dumping social et fiscal ? Certes, mais les pincettes avec lesquelles sont traités les exilés fiscaux doivent-elles faire oublier cet autre impôt infligé jusqu’à la folie à l’époque des tranchées ? L’impôt du sang. À cette époque, ceux qui voulaient s’y soustraire, les déserteurs, n’étaient pas dispensés de taxe pour revenir au front. Ils étaient fusillés…

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