Après l’élection américaine, la gauche française en tire des leçons contradictoires

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Nécessité d’aller chercher l’électorat centriste, ou au contraire, de radicaliser son message pour opposer une alternative claire à la droite ? Insoumis, socialistes, écologistes et intellectuels classés à gauche, interrogés par Mediapart, livrent des interprétations contraires du scrutin états-unien.

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Un raz-de-marée d’électeurs (dix points de plus de participation qu’en 2016), un président sortant, populiste milliardaire, dégagé par le vote populaire, une gauche américaine en plein renouveau idéologique… La défaite de Donald Trump a résonné avec force au sein d’une gauche française qui se cherche en vue de 2022.

À un an et demi de la présidentielle, comment les gauches partisanes et intellectuelles de ce côté-ci de l’Atlantique analysent-elles le scrutin états-unien ? Si comparaison n’est pas raison, l’élection de Joe Biden, et surtout l’éviction de Trump, ont donné du grain à moudre, tant sur le plan stratégique qu’idéologique, à un camp en mal de boussole. Tour d’horizon en trois questions.

Le 7 novembre, après la victoire de Joe Biden, devant la Maison Blanche à Washington DC. © Olivier DOULIERY / AFP Le 7 novembre, après la victoire de Joe Biden, devant la Maison Blanche à Washington DC. © Olivier DOULIERY / AFP

  • L’arrivée de Biden à la Maison Blanche : une bonne nouvelle ?

De La France insoumise au PS, le départ de Donald Trump de la Maison Blanche a été, partout, accueilli avec un grand « ouf » de soulagement. De là à célébrer la victoire du centriste Joe Biden, c’est une autre histoire…

Au PS, on se félicite assez franchement de l’arrivée au pouvoir de ce proche d’Obama et de sa future vice-présidente, Kamala Harris : Martine Aubry a fait part de sa « grande joie », la maire de Rennes, Nathalie Appéré, y voyant l’espoir d’une « Amérique apaisée ».

Interrogé par Mediapart, Julien Bayou, secrétaire national d’Europe Écologie-Les Verts (EELV), pointe que la décision du futur nouveau président américain de réintégrer l’accord de Paris sur le climat « n’est pas un geste anodin ». Et que l’accession à la Maison Blanche d’un nouveau président favorable à la fin du pétrole et opposé à de nouveaux forages de schiste (lire ici) « peut créer une atmosphère favorable, y compris en France. Souvenez-vous que l’année précédant 2017, on avait enchaîné le Brexit et l’élection de Trump : toutes les catastrophes étaient possibles ! ».

Du côté d’une gauche plus « radicale », l’élection du candidat démocrate est en revanche loin d’apparaître comme un phare dans la nuit. « Oui, Trump est battu, mais il n’est pas parti ! Biden arrive, le combat continue », a commenté Olivier Besancenot, porte-parole du NPA, le soir des résultats définitifs.

Plus étonnant, alors que Jean-Luc Mélenchon s’était longuement épanché sur la primaire américaine pour soutenir avec force le candidat de l’aile gauche Bernie Sanders, il s’est, cette fois, contenté d’un tweet lapidaire : « Trump a perdu. C’est une bonne nouvelle. Biden gagne. Il réintégrera l’accord de Paris sur le climat. C’est un bon point. Mais quel que soit le président américain, la France doit redevenir indépendante des États-Unis. » Quelques jours plus tôt, son numéro 2, le député Adrien Quatennens, avait d’ailleurs entonné le refrain du « bonnet blanc et blanc bonnet » : « Il n’y aura pas de changement majeur entre “l’Amérique d’abord de Trump” et “l’Amérique devant” de Biden », déclarait-il sur Sud Radio.

À La France insoumise, l’eurodéputé Younous Omarjee, qui dit n’avoir « pas d’illusion sur Biden », fait néanmoins entendre une musique un peu plus optimiste que ses camarades : « La défaite de Trump a autant de valeur et de portée symbolique que la victoire d’Obama en 2008. Battre un fasciste dans les urnes, d’autant plus quand il est sortant, ça n’arrive pas tous les jours ! Sa défaite est donc très importante, y compris pour la France : s’il avait été réélu, l’extrême droite de Marine Le Pen aurait été boostée pour 2022. »

  • Radicaliser son discours ou se recentrer ?

À un an et demi de l’élection présidentielle française, la question stratégique – comment conquérir le pouvoir ? – a cristallisé la plupart des réflexions de la gauche française après le 3 novembre. Et là encore, les enseignements – sans doute pas étrangers aux ambitions politiques des uns et des autres – divergent.

Quand certains voient dans la permanence du vote Trump (qui a gagné 10 millions de voix par rapport à 2016) l’illustration que seule une ligne radicale pourra creuser l’écart avec le duo Macron-Le Pen, d’autres considèrent que la victoire de Biden plaide pour aller chercher l’électorat centriste.

Pour ces derniers, les choses sont simples : Biden a fait le job. Il a rassemblé plus d’électeurs en valeur absolue que jamais, et récupéré les États perdus par Hillary Clinton en 2016 (Pennsylvanie, Michigan ou Wisconsin), la candidate démocrate ayant alors pâti d’une sous-mobilisation de son électorat. Malgré son profil très classique, le prochain président états-unien a également réalisé de très bons scores dans l’électorat noir, féminin, issu des classes populaires. « Force est de constater qu’il y a quatre ans, Clinton avait perdu parce qu’elle incarnait l’establishment, et qu’aujourd’hui, le côté establishment de Biden n’a pas rebuté les électeurs », souligne l’eurodéputé EELV David Cormand, sans pour autant extrapoler sur la lecture à donner de ce constat.

Mathieu Lefèvre, cofondateur de More in Common, un collectif international de chercheurs travaillant sur la polarisation du débat public dans plusieurs pays, lui, n’hésite pas à l’affirmer clairement : « Il ne fait aucun doute qu’un candidat plus radical de type Sanders se serait fait éclater lundi soir ! » Le Franco-Américain pointe que dans l’État clef de Pennsylvanie d’où Biden est originaire, et en Arizona, où la famille de son ami, le sénateur McCain [le candidat républicain en 2008 – ndlr], a fait campagne pour lui, c’est l’équation personnelle qui a permis de faire la différence.

Au PS, la numéro 2 du parti, Corinne Narassiguin, qui fut résidente américaine de 1999 à 2013, n’est pas loin de penser la même chose : « Biden est parvenu à récupérer la “Rust Belt”, cette zone industrielle du nord du pays touchée par la mondialisation. Certes, il a été aidé par la gestion calamiteuse du Covid de Donald Trump, certes, il n’a pas le souffle d’Obama. Mais vu le nombre de voix qu’il a rassemblées, on ne peut que reconnaître qu’il a été le candidat qu’il fallait. »

Chez les Verts, où Yannick Jadot, possible candidat en 2020, entend rallier les déçus du macronisme, les proches de l’eurodéputé n’hésitent pas à faire le parallèle : « La victoire de Biden est due à l’intelligence de la gauche radicale qui a compris qu’elle devait soutenir un centriste si elle voulait l’emporter, dit un de ses partisans qui ne souhaite pas être cité nommément. Certes, en France, le centre est encombré par Macron. Mais proposer une candidature trop “gauchiste” en 2022 ne fera que renforcer ce centre macroniste. Et ce n’est pas parce que je dis qu’il faut s’adresser aux centristes qu’on doit mettre de l’eau dans son vin au niveau des propositions ! »

Sans surprise, l’interprétation est radicalement inverse du côté des insoumis. Mis à part Younous Omarjee qui souligne que le score de Biden est supérieur en nombre de voix à celui d’Obama en 2008 (« ce qui en fait un candidat au final pas si mauvais que ça ! »), l’entourage de Jean-Luc Mélenchon voit surtout le verre à moitié vide.

Rappelant la victoire sur le fil de Biden, la reconquête mal engagée du Sénat par les démocrates, et l’étonnante percée du vote Trump dans l’électorat « latinos » au Texas ou en Floride, le député insoumis Éric Coquerel analyse : « Ce qu’il faut retenir de l’élection américaine, c’est que la trumpisation des esprits n’est pas propre aux USA, et que le seul moyen d’y mettre un coup d’arrêt, c’est de proposer un contre-récit tout aussi fort. L’alternative à Trump aurait été incarnée par quelqu’un d’encore plus à gauche, la victoire aurait été plus franche. » Pour l’eurodéputée La France insoumise Manon Aubry, Biden n’a pas convaincu l’électorat trumpiste, « faute d’avoir créé un contre-projet sur les questions économiques et sociales ».

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