Les youtubeurs de la haine: un néofascisme débonnaire

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Hérauts d’une bataille culturelle contre le « progressisme », ils distillent – sur le ton de l’humour – un discours néofasciste qui a conquis un public large et jeune.

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Affalés autour d’une table basse, les quatre hommes se rappellent avec nostalgie leurs jeux vidéo préférés. « J’aimerais me refaire un jeu : Men of Valor ! T’allais au Vietnam, tu faisais le ménage ! […] Ton personnage était noir, donc c’était bon, tu pouvais violer des Vietnamiennes », s’esclaffe Papacito. Bruno le Salé se met, lui, à regretter les jeux « où tu pouvais baiser des putes, les buter et tu récupères ta thune, tu vois ». À ses côtés, El Rhayan renchérit à propos d’un autre jeu vidéo : « Le seul moment qui casse les couilles, c’est quand tu dois protéger la meuf. Moi j’essayais de lui mettre des balles dans la tête pour annuler la mission », lance-t-il, provoquant l’hilarité générale. Valek, allongé sur un canapé, pouffe…

Un peu plus tôt dans la vidéo mise en ligne il y a quelques semaines, les quatre youtubeurs, parmi les plus influents de la fachosphère, ont trinqué – morts de rire – autour d’un verre de vin rouge et un plateau de charcuteries « à la progression du halal dans la société française ».

Papacito, Valek, Bruno le Salé, El Rhayan, mais aussi Raptor dissident ou Lapin du futur, sont les soldats d’une bataille culturelle qui passe pour l’essentiel en dessous des radars médiatiques. Ils sont les figures d’une contre-culture dont il est difficile de mesurer l’ampleur mais dont les vidéos font des centaines de milliers de vues, participant à la formation politique d’un public jeune en rupture avec les médias traditionnels.

ON ENVAHIT LA FRANCE - (PAPACITO, VALEK, BRUNO LE SALÉ, EL RAYHAN) © 2 HeuresDeColle

Dans un registre moins « potache » – mais avec les mêmes obsessions identitaires –, Stéphane Édouard ou Julien Rochedy ont aussi su gagner une audience importante par leurs vidéos.

Alors que les partis politiques sont à l’agonie, transformés pour la plupart en réseaux d’élus sans militants ou presque, ils se sont donné pour mission d’entretenir un contre-discours face au « progressisme ». Ils alimentent et popularisent auprès de nouveaux publics les thèses de l’extrême droite, servant sur un plateau au RN le bruit de fond d’un racisme décomplexé et rigolard, d’un néofascisme débonnaire.

Leur marque de fabrique ? Un discours identitaire s’appuyant sur un racisme obsessionnel, la haine des féministes, des homosexuels et de la « droite molle » presque autant que des « gauchistes »… Les classiques de l’extrême droite mais revendiqués avec un humour désinvolte.

Une partie de ces youtubeurs comme Valek (340 000 abonnés à sa chaîne YouTube) ou Raptor dissident (700 000 abonnés) sont issus de la culture des gamers, celle des forum de jeuxvideo.com, où ils ont sévi, et dont ils ont conservé la violence verbale, un culte pour les « punchlines » ponctués par des mèmes issus de jeux vidéo. Dans leurs vidéos, les blagues racistes s’enchaînent avec les codes du stand-up.

Dans la vidéo précédemment citée, un des youtubeurs offre à Papacito des « gâteaux arabes ». S’ensuit une longue digression, entrecoupée de rires, sur l’amour des allocations familiales, où l’on voit la Jasmine de l’Aladdin de Disney, symbolisant l’immigration maghrébine, évoquer son « rêve bleu » avec en incrustation le logo de la CAF.

Ces derniers mois, l’essor des mobilisations antiracistes en France, dans le sillage du mouvement Black Lives Matter, a concentré toute leur haine.

Avec un ton moqueur, Lapin du futur, un youtubeur dissimulé derrière une image de lapin de dessin animé et une voix de synthèse, se dévoue pour expliquer à son public de fans ce qu’il faut penser de ce mouvement né aux États-Unis. « Si je devais résumer Black Lives Matter aujourd’hui avec vous, je dirais que c’est d’abord des Blancs tabassés, des commerces pillés, des œuvres d’art censurées et des statues déboulonnées », tranche-t-il dans sa vidéo intitulée « Quatre gros délires post-Black Lives Matter ».

4 GROS DÉLIRES POST BLACK LIVES MATTER © LAPIN DU FUTUR

Papacito, de son côté, fait remarquer dans une autre vidéo, que si la mort de George Floyd, tué par la police américaine, a ému le monde entier, « le seul continent qui s’en est absolument branlé, c’est l’Afrique… En fait, des genoux qui écrasent des carotides, c’est les vacances en Afrique. Le reste du temps, c’est l’apocalypse permanente, tu vois ce que je veux dire », avance-t-il avant de décrire le maintien de l’ordre tel qu’il le perçoit « en Afrique ». « Ils arrivent avec du hip hop ghanéen, ils violent tout ce qui bouge de 7 à 80 ans. Ils mettent des coups de machette, ils font du nettoyage ethnique. […] Donc cassez pas les couilles avec le racisme, ça commence à m’agacer », conclut le youtubeur, également auteur à succès chez Ring, la maison d’édition préférée de l’extrême droite.

Valek, dans une vidéo consacrée à « l’antiracisme » et vue 1,2 million de fois, sur un ton mêlant pédagogie et désinvolture, affirme ainsi que « derrière la France, il y 1 600 ans de blancheur et de chrétienté façonnées par Louis VI le Gros […]. Le Gros parce qu’il avait tellement de couilles qu’on ne savait pas si c’était un sceptre ou un sgeg. »

Tournant en dérision un court extrait d’entretien dans lequel le sociologue Éric Fassin explique que « le racisme anti-Blancs n’existe pas pour les sciences sociales », il s’interroge sur la légitimité du sociologue avec des arguments de son cru. « Est-ce qu’il a lancé un raid contre la Normandie ? Est-ce qu’il a déjà porté un truc lourd ? Est-ce qu’il a déjà fait une pompe ? », ricane-t-il, le virilisme de ces youtubeurs, dont beaucoup sont fiers d’afficher une musculature imposante, étant une autre constante de cette sous-culture.

Mais Valek s’essaie aussi, au milieu de ces blagues d’adolescent attardé, à un exercice qui se veut pédagogique, donnant à ses vidéos des accents d’éducation populaire à grand renfort de jargon pseudo-scientifique. Ainsi, s’il faut refuser d’écouter les arguments d’Éric Fassin, c’est qu’il se sert, selon lui, « de la pseudo-subjectivité des sciences sociales pour instaurer un biais cognitif visant à manipuler ou influencer », débite-t-il doctement.

Les contrôles au faciès sont-ils une réalité ? Oui, mais ce n’est pas un problème car ils reposent sur l’observation des « phénomènes empiriques du réel », détaille-t-il. « Si je cherche une voiture d’occasion, je vais éviter de l’acheter à un Albanais car je vais finir au poste pour recel. […] C’est par des phénomènes empiriques du réel que naissent ensuite des phénomènes comme le contrôle au faciès […]. Nous sommes face à un phénomène anthropique, ce sont les informations produites par les interactions sociales entre les individus qui ont mené à ces finalités », développe-t-il. En clair, si les Noirs et les Arabes se font plus contrôler, c’est qu’ils commettent plus de délits. Du bon sens, plaide le youtubeur.

Ras-le-bol de la repentance, cette posture des faibles, conclut-il. « Pour finir, je n’ai jamais eu d’esclaves et tu n’as jamais ramassé de coton. Arrêtez avec vos délires passéistes de la souffrance parce que vous savez bien que pour une majorité d’entre vous [un « vous » qui désigne manifestement les immigrés d’origine africaine – ndlr], si vous restez en France, c’est parce que vous n’avez pas envie de vous faire casser les jambes dans vos pays respectifs, que lorsque t’es malade, t’es bien content de te faire soigner gratuitement au lieu de compter sur le sortilège d’un placebo vaudou », explique-t-il, alors qu’apparaît à l’écran une publicité pour un marabout. « Bref, soyez d’abord français avant d’être une chauve-souris multicolore non binaire », termine-t-il, en montrant une photo de Gay Pride, l’homophobie étant l’autre obsession de ces youtubeurs, qui ne cessent de déplorer la perte des valeurs masculines.

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