Isabelle Thomas et Guillaume Balas: «Le PS n’est plus l’outil pertinent»

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Dans un entretien à Mediapart, les eurodéputés Isabelle Thomas et Guillaume Balas expliquent les raisons de leur départ du PS. Proches de longue date de Benoît Hamon, ils rejoignent son « Mouvement du 1er juillet », et disent leur désaccord européen avec La France insoumise.

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Isabelle Thomas et Guillaume Balas semblent soulagés, ce mardi 7 novembre, à l'heure d'annoncer leur choix de quitter un parti qui a occupé une majeure partie de leur vie. Pour la quinqua ex-icône de la gauche mitterrandienne et des manifs de 1986 contre la loi Devaquet comme pour le quadra ex-dirigeant de l'Unef des années 1990, le constat est sans appel. « La vie a quitté le PS », disent de concert dans un entretien à Mediapart les deux eurodéputés, membres du groupe social-démocrate à Strasbourg.

Après avoir tous deux traversé les quinze dernières années dans l'entourage plus ou moins distant de Benoît Hamon, au sein du Parti socialiste, et avoir été parmi ses proches conseillers de campagne lors de la dernière présidentielle, les voici à nouveau prêts et motivés pour le suivre, pour « renouveler le logiciel des gauches » et « taper le cœur du système ». Ils vont désormais contribuer à esquisser un nouveau mouvement, à la finalité encore incertaine, qui se précisera (un peu) le 2 décembre prochain lors d'une convention nationale. Le chemin qu'ils entendent tracer sinue entre les vieux partis aujourd'hui en voie de décomposition, mais aussi, alors qu'ils affirment leur désaccord européen avec Jean-Luc Mélenchon, dans l'ombre d'une France insoumise (FI) autrement plus visible médiatiquement et présente à l'Assemblée.

Isabelle Thomas et Guillaume Balas. © Blog de Guillaume Balas Isabelle Thomas et Guillaume Balas. © Blog de Guillaume Balas

Mediapart : Être eurodéputé social-démocrate, est-ce que cela a encore un sens aujourd’hui ?

Guillaume Balas : Ce qui est certain, c’est qu’il faut inventer quelque chose de radicalement nouveau, qui ressemble à une gauche démocratique, écologique et sociale de notre temps. Et qui réponde aux mutations actuelles du capitalisme et à trois de ses aspects centraux : la fin du productivisme comme modèle de société soutenable, qui est le cœur du système et non une modalité de celui-ci ; les mutations du travail, à travers l’explosion de la numérisation et des biotechnologies, qui transforment le rapport de force historique sur lequel s’appuyait le socialisme traditionnel, le capital n’ayant plus autant besoin du travail humain ; et la question démocratique.

Isabelle Thomas : La question démocratique est aujourd’hui essentielle au niveau européen. Face au titan des multinationales, les États-nations ne sont pas à la bonne taille pour résister. L’échelon européen est le plus pertinent, car il est un marché que les multinationales ne peuvent ignorer. On le voit sur la fiscalité, qui est la pierre angulaire d’une démocratie : les plus grandes entreprises sont celles qui paient le moins d’impôts et s’affranchissent des règles, au point de faire diktat. C’est exactement pareil sur les problématiques sociales.

Guillaume Balas : Face à ce capitalisme de plus en plus puissant et technologique, il faut s’organiser pour taper le cœur du système, et cela induit nécessairement de renouveler le logiciel des gauches. Celui de la social-démocratie est épuisé, c’est indéniable. Mais il n’est pas le seul. L’écologie politique et la radicalité mouvementiste le sont tout autant. Il s’agit désormais de tirer le meilleur de chaque culture pour créer du nouveau et être dans une logique de renaissance et de refondation, en s’appuyant sur la société et la jeunesse.

Cet espace que vous définissez n’est plus un objectif réaliste pour le PS français ?

Isabelle Thomas : Ça fait 35 ans que je suis au parti. Cela fait longtemps que je m’interroge et que je doute de l’utilité de ses analyses. Désormais, il est difficile d’y trouver une analyse, et ce qui a longtemps été son fondement, l’esprit critique, a disparu. Il faut être lucide, le PS n’est plus l’outil pertinent. Le déclic final a évidemment été le quinquennat de François Hollande et son addition de renoncements sur les principes essentiels, économiques et sociaux comme moraux. La campagne de Benoît Hamon a été une bouffée d’oxygène, malgré le résultat, qui outre l’absence de préparation du parti, a aussi bien montré qu’aujourd’hui l’étiquette PS est rédhibitoire.

Guillaume Balas : Personnellement, j’ai désormais la conviction qu’il faut s’investir pleinement dans le « Mouvement du 1er juillet » de Benoît Hamon. Et pour pouvoir le faire, je constate que l’appartenance au PS est un empêchement. Il y a une ambiguïté à vouloir être dans les deux endroits, qui dessert in fine les deux organisations. J’ai adhéré à 17 ans et j’en ai 45 aujourd’hui, mais même si je pourrais faire la longue litanie psychologisante des reniements, des déceptions individuelles ou collectives, je pense que ce n’est pas la bonne approche. La réflexion doit avant tout être politique : face au capitalisme, le PS est obsolète de par sa nature même, et ce qui le sauvait stratégiquement – être malgré tout le principal parti à gauche, donc l’endroit où mener la bataille en externe comme en interne – n’a plus lieu d’être.

Et ce qui est proposé aujourd’hui, et qui peut se résumer à savoir si François Hollande et ses amis vont garder la main sur l’appareil, ça ne peut plus être moteur à gauche. Surtout si cela se termine par devoir passer un compromis avec François Hollande et ses proches pour garder la maison… J’ai encore assisté à quelques réunions au sein du parti, mais en termes de dynamique, il faut bien constater que la vie a quitté le PS.

Isabelle Thomas : Le PS ne parle plus à personne. Pendant longtemps, quoi qu’on en pense, il était le lieu du débouché politique. Les guerres picrocholines sur l’orientation et le programme, dans lesquelles on peut s’abîmer, ça avait encore du sens quand le parti faisait 40 % de l’électorat. Mais là…

Vous êtes l’un et l’autre issus du mouvement social de la jeunesse et êtes bien placés pour voir à quel point le PS s’est progressivement distancié du mouvement social et de la jeunesse. N’avez-vous pas vous-mêmes une part de responsabilité ?

Isabelle Thomas : On ne peut pas dire qu’on a laissé faire. On a essayé d’infléchir l’orientation, à chaque étape, en essayant d’éviter cette dérive. Mais on avait toujours des victoires à opposer, comme sous Jospin, sur l’Europe, même s’il a ratifié le traité d’Amsterdam au bout de trois mois, la couverture maladie universelle ou les 35 heures. Du mandat de Hollande, contrairement à celui de Jospin, il n’y a rien à sauver.

Guillaume Balas : Il ne s’agit pas de dire : “Je suis un pur, et comme le PS trahit toujours, je m’en vais.” Il faut reconnaître qu’il y a aussi eu pour nous une sorte de facilité à être dans l’aile gauche du PS et de profiter de ses avantages “bourgeois”, surtout quand il fonctionne à la proportionnelle. Partir du PS, c’est une façon de tirer les leçons d’un constat : le parti socialiste n’est plus socialiste. Plus de rapport critique au capitalisme, aucune vision de l’égalité réelle et de comment on la construit, son virage écologiste est essentiellement du greenwashing, la question démocratique n’intéresse plus… Sur ces sujets, avec trois bouts de ficelle, une équipe extrêmement réduite pendant la primaire et une campagne électorale impréparée, Benoît Hamon a tracé un chemin de reconstruction de la gauche. Désormais, le « Mouvement du 1er juillet » doit devenir un levier suffisant pour obliger tout le monde à bouger à gauche.

Isabelle Thomas : Il ne s’agit pas de remplacer un parti hégémonique par un autre parti hégémonique mais de mettre en cohérence divers projets et faire émerger une alternative. Pour l’instant, on est en train de construire une colonne vertébrale. Il reste à mettre de la chair, du muscle et du nerf autour.

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Isabelle Thomas et Guillaume Balas ont été interviewés le mardi 7 novembre dans un café parisien, l'entretien a duré un peu plus d'une heure.