Financements libyens: des mails prouvent les mensonges de Sarkozy sur Gaubert

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C’est tout un pan de la défense de l’ex-président qui s’effondre. Une série de mails, dont Mediapart a pris connaissance, démontre que Nicolas Sarkozy a menti concernant la réalité de sa relation avec son homme de l’ombre Thierry Gaubert, qui a perçu en 2006 sur un compte offshore un demi-million d’euros du régime Kadhafi avant d’en retirer une partie en espèces en France.

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Une série de mails, dont Mediapart a pris connaissance, démontre que Nicolas Sarkozy a menti concernant la réalité de sa relation avec son homme de l’ombre Thierry Gaubert, qui a perçu en 2006 sur un compte offshore un demi-million d’euros du régime Kadhafi avant d’en retirer une partie en espèces en France, selon l’enquête judiciaire.

Nicolas Sarkozy et Thierry Gaubert sont tous deux mis en examen pour « association de malfaiteurs » dans l’affaire des financements libyens. L’ancien président français est également mis en examen depuis 2018 pour « corruption », « financement illicite de campagne électorale » et « recel de détournements de fonds publics ».

Thierry Gaubert, proche de Nicolas Sarkozy et Edouard Balladur, au tribunal de Paris, le 15 juin 2020. © AFP Thierry Gaubert, proche de Nicolas Sarkozy et Edouard Balladur, au tribunal de Paris, le 15 juin 2020. © AFP

Thierry Gaubert, qui apparaît comme un discret agent du clan Sarkozy depuis plusieurs décennies, a, par ailleurs, été condamné à quatre ans de prison ferme en juin dernier en compagnie de l’intermédiaire Ziad Takieddine dans l’affaire Karachi, déjà un dossier de financement occulte d’un clan politique (les balladuriens), dont Nicolas Sarkozy était alors un pilier, avec l’argent de pays étrangers (l’Arabie saoudite et le Pakistan).

Datés de 2003 à 2007, les mails Gaubert avaient été saisis en 2011 dans le cadre de l’affaire Karachi, avant de faire l’objet d’un procès-verbal d’exploitation le 24 janvier 2012 puis d’être placés sous scellés dans les archives de la police. Ils mettent aujourd’hui en lumière au moins trois faits d’importance majeure pour l’enquête des juges Aude Buresi et Marc Sommerer dans le dossier libyen :

  • Contrairement à ce que ne cesse d’affirmer Nicolas Sarkozy, que ce soit sur procès-verbal ou dans un entretien donné le 13 novembre à BFM-TV, il n’a pas cessé sa relation avec Thierry Gaubert en 1996. Non seulement les mails Gaubert évoquent des échanges personnels entre les deux hommes bien après, mais il apparaît que Gaubert fournissait fin 2003 des clients au cabinet d’avocats de Nicolas Sarkozy, qui en était « très satisfait ». D’autres documents obtenus par la police ont déjà montré que Nicolas Sarkozy avait personnellement remercié par écrit Thierry Gaubert en 2011 pour un cadeau d’anniversaire.

  • Bien que reconverti dans le privé, Thierry Gaubert a fait l’intermédiaire entre l’homme d’affaires Ziad Takieddine et le ministère de l’intérieur sous Sarkozy (2002-2007). Un mail envoyé en 2003 par Thierry Gaubert à une adresse du ministère de l’intérieur (@interieur.gouv.fr) parle notamment d’« un pli important » que Ziad Takieddine doit remettre à Brice Hortefeux, alors conseiller spécial de Nicolas Sarkozy place Beauvau.

  • Un autre mail, daté de mai 2007, confirme par ailleurs que Thierry Gaubert échangeait avec Ziad Takieddine sur les affaires libyennes. Un mois plus tard, Brice Hortefeux et Thierry Gaubert dînaient ensemble au domicile parisien de Ziad Takieddine, comme Mediapart l’a déjà rapporté.

Ces éléments viennent affaiblir encore un peu plus la ligne de défense de Nicolas Sarkozy dans l’affaire libyenne, qui, à défaut de convaincre les juges d’instruction, prend désormais à témoin l’opinion publique dans une croisade engagée contre l’institution judiciaire à quelques jours de l’ouverture d’un procès contre lui pour « corruption » dans un autre dossier (l’affaire « Bismuth »).

Accusé de toutes parts par la justice, Nicolas Sarkozy a choisi sa stratégie : accuser la justice. « Je suis stupéfait : est-ce que la France est un État de droit ? », a ainsi interrogé Nicolas Sarkozy, le 13 novembre, sur BFM-TV. L’ancien président appuie son indignation médiatique sur un revirement miracle, bien que partiel, de l’intermédiaire Ziad Takieddine. Ruiné et en cavale après sa condamnation dans l’affaire Karachi, celui-ci a affirmé à Paris Match et BFM-TV que ses aveux de 2016 accusant Sarkozy auraient été « arrangés » par les juges.

Cette assertion ne résiste pourtant pas à l’examen des faits. En 2016, l’homme d’affaires s’était d’abord confié à la presse (Premières Lignes et Mediapart), puis à la police et, enfin, aux juges, sans jamais varier, comme l’a rappelé le Parquet national financier dans un communiqué ayant fait litière, jeudi 12 novembre, de cette nouvelle version soudaine. Cela n’empêche toutefois pas Nicolas Sarkozy de prendre pour argent comptant ce que dit désormais Ziad Takieddine, qu’il traitait, il y a encore quelques jours, de « menteur patenté », de « fou » et d’« escroc ».

Mais au-delà des postures, la contre-offensive de Nicolas Sarkozy, un mois après sa mise en examen pour « association de malfaiteurs », peut en réalité s’expliquer par la place centrale prise désormais par son ancien collaborateur Thierry Gaubert dans le dossier libyen – et les mensonges de Nicolas Sarkozy pour tenter de s’en détacher face aux preuves accumulées par l’enquête en dehors des déclarations de Takieddine.

Mouammar Kadhafi et Nicolas Sarkozy, le 10 juillet 2009, en Italie, au sommet du G8 © Reuters Mouammar Kadhafi et Nicolas Sarkozy, le 10 juillet 2009, en Italie, au sommet du G8 © Reuters
En effet, Thierry Gaubert a touché en février 2006 sur un compte secret aux Bahamas 440 000 euros directement envoyés, via Ziad Takieddine, par le régime Kadhafi, comme le démontrent plusieurs documents bancaires obtenus par les juges. Une partie des sommes a ensuite été retirée en cash en France, avant et après la présidentielle de 2007.

Ce virement Gaubert, mentionné dans les motifs de la dernière mise en examen de Nicolas Sarkozy, est des plus embarrassants pour l’ex-chef de l’État. L’argent libyen a, en effet, été envoyé par un dignitaire de Tripoli, Abdallah Senoussi, que ses deux plus proches collaborateurs, Claude Guéant (son directeur de cabinet) et Brice Hortefeux (son ministre délégué), ont rencontré secrètement à Tripoli les jours et semaines précédents.

Ces rendez-vous du premier cercle de Sarkozy avec Senoussi ont eu lieu dans le dos des autorités diplomatiques françaises. Pour cause : chef des services secrets militaires et beau-frère de Kadhafi, Senoussi est un terroriste d’État condamné en France pour l’attentat contre l’avion de ligne DC-10 d’UTA (170 morts) et fait l’objet d’un mandat d’arrêt international depuis 1999.

Confronté par les juges aux preuves, Nicolas Sarkozy n’a pas eu d’autre choix que de lâcher sur procès-verbal Brice Hortefeux et Claude Guéant, qualifiant leur comportement en Libye de « faute »

L’équipe Sarkozy, au premier rang de laquelle son propre avocat personnel, Me Thierry Herzog, et Claude Guéant, est par ailleurs soupçonnée d’avoir opéré plusieurs diligences entre 2005 et 2009 pour tenter de faire sauter le mandat d’arrêt français visant Senoussi, l’homme du virement Gaubert. Plusieurs documents en attestent.

On comprend mieux dès lors pourquoi Nicolas Sarkozy, depuis des mois, veut faire croire à une absence de relations avec Thierry Gaubert. Le Journal du dimanche, propriété du groupe Lagardère, dont Nicolas Sarkozy est membre du conseil de surveillance, et principal avocat médiatique de l’ex-président, avait même écrit que les deux hommes n’avaient « plus aucun contact » depuis 1996.

C’est faux.

Les mails Gaubert, envoyés ou reçus depuis son compte à la Caisse d’épargne, où il travaillait alors, sont limpides et explicites — Mediapart les avait déjà évoqués dans un article publié en 2012. En voici quelques exemples :

  • Le 6 décembre 2003, 17 h 8, message de Thierry Gaubert à son patron aux Caisses d’épargne, Charles Milhaud. Le sujet est « Arnaud Claude », l’associé de Nicolas Sarkozy dans son cabinet d’avocats : « NS [Nicolas Sarkozy – ndlr] me demande de vous transmettre ses remerciements pour le dossier que vous venez de lui confier. »
  • 6 décembre 2003, 18 h 28, message de Charles Milhaud à Thierry Gaubert : « Vous a-t-il dit de quelle affaire il s’agissait. »
  • 8 décembre 2003, 11 h 55, message de Thierry Gaubert à Charles Milhaud : « En fait NS a constaté sur un tableau récapitulatif que le volume d’activité avec CF [Crédit foncier, filiale de la Caisse d’épargne – ndlr] a doublé (7 dossiers) en quelques semaines et en était très satisfait. »

Ce n’est pas tout. Selon cette même série de mails, Thierry Gaubert et « NS » se voient.

  • 10 décembre 2003, 10 h 23, message de Thierry Gaubert résumé par les policiers : « Gaubert indique qu’il vient de participer au petit-déjeuner avec NS à l’hôtel Prince de Galles avenue Georges V. »

Mais Thierry Gaubert travaille aussi secrètement pour le ministère de l’intérieur, selon les mails, apparaissant comme l’un des points de contact de Ziad Takieddine avec l’équipe Sarkozy.

  • 21 octobre 2003, 15 h 45, message de Thierry Gaubert au secrétariat d’Hortefeux résumé par les policiers : « Gaubert indique qu’il doit remettre un pli important à BH de la part de ZT et que celui-ci souhaite lui en parler. »
  • 15 novembre 2003, 11 h 35, message de Ziad Takieddine à Thierry Gaubert : « Takieddine dit qu’il n’a pas de nouvelles de Brice. » Réponse de M.  Gaubert, deux minutes plus tard : « Gaubert lui dit qu’il va appeler Brice. » Parfois, c’est Brice Hortefeux qui demande que Takieddine le rappelle.

Les relations de Thierry Gaubert avec Brice Hortefeux et Ziad Takieddine, parfois les trois ensemble, n’ont jamais cessé par la suite, y compris bien après 2007, comme le prouvent d’innombrables documents (photos, mails, écoutes téléphoniques, agendas, articles de presse, etc.) versés à l’enquête libyenne.

Les agendas de Brice Hortefeux, devenus pièce à convictions dans le dossier, portent également la trace d’un déjeuner prévu, en mai 2005, entre Thierry Gaubert et Nicolas Sarkozy.

Ils montrent, en outre, que Brice Hortefeux a bien pris part aux questions financières liées à la campagne présidentielle de 2007 de Nicolas Sarkozy, contrairement à ce qu’il avait assuré en mars 2018 devant les enquêteurs, et que le nom ou les initiales de Thierry Gaubert apparaissent au total à près d’une trentaine de reprises en 2005 et 2006, souvent à des moments-clés de l’affaire libyenne.

Brice Hortefeux a notamment dîné avec Thierry Gaubert en juin 2007 au domicile de l’intermédiaire Ziad Takieddine, celui-là même qui avait envoyé les fonds libyens un an plus tôt sur un compte caché dans un paradis fiscal.

Contactés, ni l’avocat de Thierry Gaubert, ni la porte-parole de Nicolas Sarkozy, ni Brice Hortefeux n’ont souhaité faire de commentaires.

Sur BFM-TV, Nicolas Sarkozy a déclaré pour se défendre du soupçon qui le vise dans l’affaire libyenne : « Je ne suis pas un pourri. » Ce qui n’est pas sans rappeler le célèbre « I am not a crook » de Richard Nixon prononcé par le président américain en plein scandale du Watergate. 

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