«Challenges» invente avec Renault le journalisme connecté au CAC 40!

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Le groupe Renault renfloue le groupe de presse de Claude Perdriel en lui apportant 5 millions d’euros. En remerciement, le magazine Challenges expose en couverture un véhicule connecté de la marque au losange. C’est le dernier épisode de la descente aux enfers de la presse française.

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Il ne manquait plus que cela ! Dans la razzia que les oligarques conduisent pour croquer les uns après les autres tous les titres de la presse française, dans une logique d’influence et non dans une logique industrielle, on en avait pourtant déjà vu beaucoup : un richissime patron du luxe, Bernard Arnault, racheter Les Échos puis Le Parisien ; des patrons des télécoms, Xavier Niel ou Patrick Drahi, racheter Le Monde et L’Obs dans le premier cas, Libération, L’Express, RMC ou BFM dans le second ; une banque, le Crédit mutuel, racheter tous les quotidiens régionaux de la façade Est de la France. Cessons là, car la liste est interminable…

Mais un groupe automobile – dont l’État est par surcroît toujours le principal actionnaire à hauteur de près de 15 % –, croquer un journal ? Cela, non ! Cette bizarrerie, on n’y avait pas encore assisté. Eh bien voilà, c’est chose faite : le groupe Renault vient de racheter 40 % du magazine Challenges. En quelque sorte, le grand retour de la presse au temps du Comité des forges se poursuit. Plus que jamais la presse française, dont les principaux propriétaires n’ont pas le journalisme pour métier, s’englue dans les mœurs poisseuses du capitalisme d’influence ou de connivence.

Les termes de l’accord sont obscurs. Ce qui est certain, c’est que Challenges accumule les pertes depuis plusieurs années (– 3,6 millions d'euros pour la seule année 2016) et que ses ventes sont de plus en plus faibles. Le propriétaire du magazine, Claude Perdriel, qui a longtemps été aussi celui de L’Obs, cherchait depuis plusieurs mois une solution pour éviter la catastrophe.

C’est dans ce contexte que le groupe Renault, dont le PDG est le très controversé Carlos Ghosn, qui engrange bon an mal an près de 15 millions d’euros de rémunérations (y compris celles venant de Nissan), a accepté un deal biscornu pour renflouer le magazine économique. Aux termes de ce deal, Renault prend 40 % du capital du groupe de presse de Claude Perdriel (qui, outre Challenges, comprend La Recherche, Historia, Histoire et Science et Avenir, Le Magazine littéraire restant hors l'accord) et lui apporte 5 millions d’euros, au travers d’une augmentation de capital. En quelque sorte, le groupe Renault – qui n’a naturellement aucun intérêt dans le secteur de la presse – vient sauver le magazine qui était en perdition.

Difficile d’ailleurs de ne pas être suspicieux. Le deal valorise Challenges à 12 millions d’euros, ce qui fait naturellement sourire tous les spécialistes du secteur. À titre de comparaison, en 2015, Xavier Niel, Matthieu Pigasse et Pierre Bergé ont racheté 65 % du capital de L’Obs au même Claude Perdriel pour 13,4 millions millions d’euros.

Claude Perdriel Claude Perdriel
Ceux qui ont organisé ce pacte contre-nature – contraire aux intérêts de Renault, contraire aussi aux logiques d’information – se sont bien évidemment appliqués à lui donner une présentation qui puisse paraître crédible. Dans un éditorial de Challenges, publié par anticipation sur le site internet du magazine, Claude Perdriel essaie ainsi de convaincre ses lecteurs qu’une logique industrielle sous-tend l’accord passé avec Carlos Ghosn.

Voici ce qu’il écrit : « Début septembre 2017, Carlos Ghosn, le PDG du groupe Renault, nous a proposé un projet révolutionnaire : mettre nos contenus à la disposition de tous les possesseurs de voiture Renault. Cette idée lui est venue en réfléchissant aux développements de la voiture électrique et de la voiture autonome connectée. Ces avancées peuvent aussi profiter dès maintenant à l'ensemble des modèles. “Ce projet s'inscrit pleinement dans la stratégie du groupe Renault, qui vise à offrir de nouveaux services connectés et à améliorer l'expérience de ses clients”, nous a-t-il expliqué. Cette idée, si innovante, s'est imposée à nous, sur-le-champ, comme une évidence. Chaque année au lieu de perdre 6 000 points de vente, nous allons retrouver des millions de lecteurs et d'auditeurs potentiels. »

La justification est une aimable plaisanterie. S’il avait voulu conclure un accord industriel pertinent, pour préparer les temps nouveaux de l’automobile connectée, Carlos Ghosn avait-il besoin de s’adosser au groupe de presse minuscule de Claude Perdriel ? S’il fallait offrir une information de qualité à tous les futurs propriétaires de Renault, le choix le plus pertinent était-il celui-là ? La vérité, comme on le devine, est plus banale : dans la petite cour de récréation du capitalisme parisien, Claude Perdriel, qui en est une figure connue, a longtemps fait la manche pour essayer de sauver son magazine. Grâce à des relations d’affaires opaques, dont nous ne connaissons pas le détail, il est parvenu à convaincre Carlos Ghosn de cracher au bassinet. Triste époque pour la presse…

Carlos Ghosn a-t-il accepté lui-même cet accord, qui fait perdre 5 millions d’euros à Renault sans réelle contrepartie ? Martin Vial, qui dirige l’Agence des participations de l’État (APE) et qui siège à ce titre au conseil d’administration de Renault, a-t-il été mis au préalable dans la confidence ? Question plus grave : le soutien énergique que Claude Perdriel a apporté à Emmanuel Macron, bien avant qu’il ne soit assuré de sa victoire présidentielle, lui vaut-il cette bonne fortune d’aujourd’hui ? Quand on revisionne cette vidéo de l’entretien de Claude Perdriel sur France Inter, conduit le 17 octobre 2016 par la journaliste Léa Salamé, on ne peut s’empêcher de se poser la question. C’est à écouter à partir de 13’30’’ :

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