Racisme: une école de commerce ouvre une enquête interne sur un «blackface»

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Lors d’une course organisée en 2019 par des étudiants de l’EM Lyon, certains se sont maquillés tout en noir, tandis que d’autres alertaient sur un « “blackface” pouvant être mal interprété », d’après des informations recueillies par Mediapart. La direction de l’école annonce une enquête interne.

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L’EM Lyon est l’une des meilleures écoles de commerce de France. Son site internet rappelle qu’elle a même intégré, en 2020, le « top 10 » mondial des meilleurs masters en management, d’après l’un des classements qui font référence. Mais un rang aussi élevé ne vaccine pas contre des attitudes discriminatoires chez les étudiants, comme le démontre un épisode découvert par Mediapart.

Il remonte à septembre 2019. En cette rentrée, le bureau des sports (BDS) de la filière BBA (licence de management) de l’EM Lyon, dont le campus se trouve à Saint-Étienne, organise une « Spartan Race », sorte de course d’obstacles aux accents de parcours du combattant : les participants doivent grimper à la corde, ramper dans la boue, gravir un haut mur…

L’événement est organisé par la liste BDS Pem’Thers (jeu de mots entre EM Lyon et panthères) et rassemble une centaine de nouveaux étudiants. En tout, cinq listes s’affrontent, qui se présentent à l’élection du prochain bureau des sports. « C’est une manière de se faire connaître autour d’un challenge sportif. Les listes montrent leurs muscles », raconte une source étudiante.

La liste « Extrem », composée d’une dizaine d’étudiantes et d’étudiants, est de la partie. Son slogan, affiché sur sa page Instagram, annonce la couleur : « Push yourself to the extreme », qu’on pourrait traduire par « repoussez vos limites jusqu’à l’extrême ».

Alors qu’une bombe de peinture corporelle est remise à chaque équipe pour identifier ses membres (jaune, vert, rouge, etc.), la liste Extrem dispose de la couleur noire. Juste avant le top départ, presque tous ses membres s’en mettent quelque part, sur les jambes, les bras, etc.

Lors de la Spartan Race à l'EM Lyon, en septembre 2019. © Document Mediapart Lors de la Spartan Race à l'EM Lyon, en septembre 2019. © Document Mediapart

Certains se griment intégralement le visage, évoquant aussitôt, pour plusieurs étudiants présents, un « blackface », cette pratique raciste de plus en plus souvent épinglée, notamment aux États-Unis – où le terme désignait, au XIXe siècle, la tradition des comédiens blancs se peignant le visage en noir pour caricaturer et moquer les personnes de couleur noire.

En France, en 2017, le footballeur international Antoine Griezmann, fan de la NBA, a ainsi créé la polémique en se grimant en joueur de basket noir des Harlem Globetrotters, perruque incluse. Le sportif avait rapidement fait son mea culpa : « Je reconnais que c’est maladroit de ma part. Si j’ai blessé certaines personnes, je m’en excuse. »

Le terme « blackface » s’est depuis largement popularisé. Ainsi, lors de la Spartan Race à l’EM Lyon, l’un des étudiants présents, qui préfère rester anonyme, explique à Mediapart que « certains membres de la liste Extrem ont alerté les étudiants qui se peignaient en noir en leur disant qu’un “black face” pouvait être mal interprété ».

Ce jour-là, par précaution, certains membres de la liste décident de ne pas se grimer en noir de la tête aux pieds, se peignant seulement une partie du visage. Malgré des mises en garde répétées, une partie de la liste va tout de même concourir ainsi maquillée pendant quatre heures, selon différentes sources assistant à l’événement.

Il apparaît par ailleurs que la liste Extrem est la seule à s’être autant peint la peau, visage compris, d’après des vidéos consultées par Mediapart.

L’un des participants va même plus loin : « Il s’est mis à imiter un singe, à se gratter les aisselles comme un chimpanzé, ça a duré seulement quelques minutes mais c’était gênant », se rappelle un témoin, qui préfère lui aussi rester anonyme. « Je ne pense pas que cet étudiant soit raciste, il ne s’est pas rendu compte de la portée de ses gestes », juge cette source. Sollicité par Mediapart, l’intéressé n’a pas souhaité répondre à nos questions. Voici la photo :

 © Document Mediapart © Document Mediapart

Sur le site de l’EM Lyon, l’école affiche pourtant son attachement à la notion de diversité, « enjeu pour progresser collectivement ». « Nous œuvrons pour valoriser la diversité car elle enrichit nos valeurs et celles des managers de demain que nous formons sur nos campus. »

La culture toxique des associations dans les écoles de commerce françaises, qu’elles soient prestigieuses ou non, est régulièrement pointée du doigt. Violences sexistes et sexuelles, homophobie, racisme… : les directions de ces écoles ferment trop souvent les yeux lorsque leurs étudiants dérapent. C’est que leur classement dans les palmarès internationaux est en jeu, et prendre des mesures contre ces dérives suppose de reconnaître qu’elles existent.

Interrogée sur la Spartan Race et ce « blackface », la direction de l’EM Lyon affirme à Mediapart tout découvrir. Elle annonce avoir lancé une « enquête interne pour établir et, le cas échéant, comprendre le déroulement des faits que [nous] décriv[ons] ». Et se désolidarise de l’événement : « Cette activité, extérieure à l’école, a été organisée par les étudiants eux-mêmes. Aucun membre de la direction de l’école ou de sa faculté n’est jamais présent ou impliqué dans l’organisation, l’animation ou encore le financement de ce type d’événements » (voir l’intégralité de la réponse sous l’onglet Prolonger). Pour illustrer son engagement contre le racisme, la direction indique avoir organisé une conférence avec la Licra en novembre 2019.

Après la Spartan Race en question, c’est en tout cas la liste Extrem qui a remporté l’élection du BDS et reste, aujourd’hui encore, responsable de la vie sportive de la filière BBA.

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