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Mediapart mer. 27 juil. 2016 27/7/2016 Dernière édition

Le préfet de «l’affaire du cap Nègre» est limogé par Nicolas Sarkozy

15 juin 2009 | Par Erich Inciyan

En août 2008, Nicolas Sarkozy s'était toutefois invité à une AG des copropriétaires du cap Nègre (au Lavandou) pour appuyer la position de sa belle-famille, les Bruni-Tedeschi, lesquels possèdent une splendide résidence dans cette commune. Requis par le président pour s'occuper de cette affaire du plus haut intérêt, le préfet du Var avait soutenu mordicus l'intervention des Bruni-Sarkozy. Mais, un an plus tard, ce dossier de tout-à-l'égout n'est toujours pas réglé. Et le préfet en question, Jacques Laisné, vient d'être muté par un décret signé Nicolas Sarkozy. Sans autre raison apparente et sans nouvelle affectation... Enquête.

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En août 2008, Nicolas Sarkozy s'était invité à une assemblée générale des copropriétaires du cap Nègre (Var) pour appuyer la position de sa belle-famille, les Bruni-Tedeschi, lesquels possèdent une splendide résidence dans cette commune du Lavandou. Requis par le président pour s'occuper de cette affaire du plus haut intérêt, le préfet du Var avait soutenu mordicus l'intervention des Bruni-Sarkozy. Mais, un an plus tard, ce dossier de tout-à-l'égout n'est toujours pas réglé. Et le préfet en question, Jacques Laisné, vient d'être muté sur un décret signé par Nicolas Sarkozy. Sans autre raison apparente et sans nouvelle affectation, cela ressemble fort à une punition.

Avec le retour de l'été, le sort du préfet du Var est donc scellé. «M. Jacques Laisné (...) sera réintégré dans son corps d'origine», se contente de signaler le décret présidentiel, publié au Journal officiel du 5 juin. Deux jours plus tôt, le conseil des ministres avait été encore plus elliptique. «M. Hugues Parant, préfet de Meurthe-et-Moselle, est nommé préfet du Var», notait son compte-rendu (ici, dans les Mesures individuelles), sans même mentionner le préfet Laisné.

Ce dernier, bizarrement, ne reçoit pas de nouvelle affectation territoriale ; il devra se contenter de rejoindre la Cour des comptes. Dans les couloirs feutrés de la «préfectorale», il se murmure toutefois que la brutalité de cette éviction serait liée à l'implication du chef de l'Etat dans cette très locale affaire de propriétaires qui secoue le cap Nègre (révélée par Var Matin puis détaillée dans Le Monde2).

A la recherche d'une explication officielle sur cette drôle de mutation, Mediapart a fait le détour par les arcanes de l'administration préfectorale. Joint en ses bureaux toulonnais, le préfet Laisné a confirmé son départ. Mais l'intéressé n'a «strictement rien à dire» sur une décision qui relève «traditionnellement de la discrétion du gouvernement. Point barre».

Même fermeté, à l'Elysée : «Aucun commentaire.» Même si le décret est signé de la main du président Sarkozy ? Oui. «C'est le ministère de l'intérieur qui gère le corps préfectoral.» Direction la place Beauvau, donc, où l'on évoque d'abord la routine d'«un mouvement préfectoral» inscrit ce jour-là au conseil des ministres. Mais, fait-on remarquer, un sort exceptionnel a été réservé au préfet Laisné puisque tous ses collègues ont obtenu – eux – une affectation. «On vous rappelle», annonçait la place Beauvau, lundi matin. On attendait encore, après la publication de l'article dans l'édition de 13h de Mediapart.

La réaction est venue de la ministre de l'intérieur, lundi soir sur France Info. «Fantasme», a assuré Michèle Alliot-Marie. Le prochain départ du préfet Jacques Laisné n'est «en rien une sanction», selon la ministre, et n'est pas lié à cette histoire d'assainissement d'eau. «M. Laisné retourne dans son corps d'origine, c'est-à-dire la Cour des comptes, après avoir exercé plusieurs postes préfectoraux», a ajouté la ministre. Sur ce point, on remarquera que la préfecture du Var - le cas de Jean-Charles Marchiani étant exceptionnel - conduit souvent à d'autres responsabilités préfectorales (Daniel Canepa ou Charles-Noël Hardy sont devenus préfets de région). Il y a donc bien lieu de s'interroger sur le sort réservé au préfet Jacques Laisné, au delà de tout «fantasme».

Faute de mieux, il faut alors examiner de plus près la piste du tout-à-l'égout du Lavandou pour éclairer ce qui, nous dit-on dans les milieux préfectoraux, relève de la «mise au placard» d'un haut fonctionnaire de l'Etat. On l'exclut d'autant moins que les interventions, prouvées et répétées, du président de la République dans ce dossier varois d'assainissement des eaux nourrissent le soupçon.

«Le président se montrait ouvertement partisan du tout-à-l'égout»

Résumons donc les épisodes précédents: le 16 août 2008 (entre la crise géorgienne et un voyage officiel en Afghanistan), le chef de l'Etat s'était invité à l'AG annuelle des copropriétaires du domaine du cap Nègre. Cet intérêt marqué de Nicolas Sarkozy pour ce petit bout du Lavandou, où il se plaît à séjourner avec son épouse dans le château de la famille Bruni-Tedeschi, avait connu un épisode précédent: un mois plus tôt, un arrêté ministériel avait interdit le survol des lieux – des raisons de sécurité, pourquoi pas ?

Mais cette fois, l'implication du président de la République avait pris un tour carrément privé. S'imposant à la réunion de copropriété, le président avait appuyé les positions de sa belle-famille dans une querelle de voisinage tournant autour d'un vieux problème d'égouts.

«Nicolas Sarkozy s'était présenté comme le gendre, mais sa fonction de président de la République lui collait à la peau. Comme il était arrivé en retard, on avait dû revenir sur le dossier d'assainissement qui l'intéressait et qui avait été clos avant son arrivée», se souvient aujourd'hui Jacques Huetz, l'un des propriétaires participant à cette assemblée. Devant des participants ébahis, «Monsieur Gendre» avait soutenu les intérêts de sa belle-famille (favorable au raccordement au réseau municipal, moyennant de gros travaux) dans un projet d'assainissement qui cristallise les oppositions depuis son lancement en 2003 par la commune du Lavandou.

«Ce jour-là, nous avions trouvé que l'intervention de M. Sarkozy était un peu chargée. Le président se montrait ouvertement partisan du tout-à-l'égout», déplore Jacques Huetz, qui anime une «association de défense du domaine du cap Nègre» farouchement opposée à cette perspective.

Mais les adversaires du tout-à-l'égout n'avaient encore rien vu. Trois jours plus tard, le 19 août, une réunion avait été organisée par Nicolas Sarkozy au château des Bruni-Tedeschi. Liste des invités: le préfet Jacques Laisné, la directrice de l'Equipement, le maire (UMP) du Lavandou et les représentants de la cinquantaine des propriétaires du cap Nègre. «Toutes les autorités – le président de la République, le préfet et le maire – s'étaient prononcées clairement en faveur de la solution du tout-à-l'égout», explique Jacques Huetz.

Un compte-rendu de cette réunion l'atteste, qui avait été diffusé dès le lendemain dans les boîtes aux lettres du cap Nègre (une synthèse sous l'onglet Prolonger). Des promesses de lourdes subventions publiques avaient même été faites pour ce domaine privé, tandis que le préfet avait évoqué une éventuelle exécution d'office des travaux.

«Ces méthodes sont inadmissibles. M. Sarkozy est certainement compétent dans certains domaines, mais il est nul sur celui-ci», fulmine toujours Jacques Huetz. Cet octogénaire distingué, ancien directeur de recherches au CNRS et professeur de physique à l'Ecole centrale, n'a pas supporté cette intrusion du plus haut personnage de la République dans un dossier privé. «Aux côtés du chef de l'Etat, le préfet s'était montré très virulent en faveur du tout-à-l'égout», rapporte enfin Jacques Huetz, quand Mediapart l'informe du récent départ forcé de Jacques Laisné.

Car aujourd'hui, à l'approche des vacances estivales au cap Nègre et de la prochaine AG des copropriétaires, ce malheureux problème d'égout n'a pas été réglé – tandis que celui du haut fonctionnaire est scellé. Y a-t-il un lien possible? Le bouillant animateur de l'association des opposants au tout-à-l'égout n'est pas loin de le croire. «Depuis les réunions du mois d'août, la position du préfet a semblé évoluer, très en retrait de ce qu'elle avait été», estime Jacques Huetz. Il en veut notamment pour preuve une lettre (un extrait est reproduit plus bas) dans laquelle le représentant de l'Etat dans le Var considérait que le raccordement du cap Nègre relève de la seule autorité municipale.

 Promesses présidentielles ou pas, ce même courrier notait qu'une seule aide publique (de faible ampleur par rapport aux coûts estimés des travaux) avait été votée par le conseil général au titre du Lavandou. «A mon sens, le préfet a évolué dans un sens qui nous est beaucoup plus favorable, et nettement moins aux ordres de M. Sarkozy», commente Jacques Huetz. A bien des égards, le courrier du préfet semble s'apparenter davantage à un rappel du droit et des choses, sur un dossier d'assainissement comme le département en compte une demi-douzaine.

Dans son discours d'investiture à la candidature présidentielle, Nicolas Sarkozy avait eu cette phrase magnifique, le 14 janvier 2007 devant le congrès de l'UMP: «La démocratie irréprochable, ce n'est pas une démocratie où les nominations se décident en fonction des connivences et des amitiés mais en fonction des compétences.» L'ex-préfet du Var, son successeur et tous leurs homologues républicains en méditent à présent la portée.