Au procès des attentats de janvier 2015, l’émotion des policiers

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Une demi-douzaine de policiers ayant croisé les frères Kouachi en bas de Charlie Hebdo ont témoigné, avec émotion, des traumatismes qu’ils conservent cinq ans après, et évoqué le souvenir d’Ahmed Merabet, leur collègue abattu par les terroristes.

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Biceps très développés dans son tee-shirt noir, Vincent B. raconte qu’il s’était caché, ce jour-là, derrière un buisson quand il a alors aperçu d’autres policiers. « J’ai essayé de leur faire signe mais personne ne me voyait… » Le gardien de la paix de 28 ans ne parvient plus à aligner un mot.  

Les cheveux gris, la chemise retroussée aux manches, Mathieu B. nettoie de son index la tranche en verre de la barre de la cour d’assises pour évoquer « le sentiment de peur persistante » et « les flash-backs envahissants ». Ses yeux rougissent.  

Vingt ans de métier et le crâne rasé, David C. témoigne, un mouchoir dans son poing serré. « Des situations périlleuses, j’en ai connu. Du sang, j’en ai vu mais là, non… »

Géraldine B. décrit la scène, les mains dans les poches. Et pourtant quand elle parle de « l’après », sa voix se brise. « Cela a été très, très, très, très compliqué… J’ai consulté un psychologue, un psychiatre. J’ai suivi une thérapie, j’ai pris des traitements. J’étais contre mais je n’ai pas eu le choix… » Elle étouffe un sanglot. « On apprend à vivre avec. Ça fait partie de soi, il faut l’accepter. »

« Ça », c’est le 7 janvier 2015. Lundi, au neuvième jour du procès des attentats de ce funeste mois, une demi-douzaine de policiers ayant croisé la route des frères Kouachi, après que ceux-ci eurent massacré onze personnes dans l’immeuble de Charlie Hebdo, sont venus témoigner. Plutôt baraqués, vêtus de tee-shirt ou de polo noirs pour la plupart, presque tous en jeans, ces hommes et femmes dont la rue est le terrain ne jouent pas les fiers-à-bras dans le prétoire. Au contraire, ils expriment leurs regrets, énumèrent les maux qui les assaillent depuis.

Équipage de la BAC en civil, unité de VTT, patrouille en tenue, ils étaient les primo-intervenants. Tous, ils ignoraient que l’hebdomadaire satirique se trouvait sur leur secteur. Tous, quand ils ont répondu à l’appel, ignoraient qu’ils allaient se retrouver face à des terroristes. Et c’est ce qui frappe dans leurs témoignages : la disproportion entre des policiers du quotidien et des hommes armés et préparés à commettre des actes de guerre.

Hommage au policier Ahmed Merabet à l'endroit où il a été abattu par les deux terroristes. © ERIC FEFERBERG / AFP Hommage au policier Ahmed Merabet à l'endroit où il a été abattu par les deux terroristes. © ERIC FEFERBERG / AFP

Ce matin-là, aux environs de 11 h 20, un message radio a signalé des coups de feu aux trois policiers qui constituent la patrouille VTT. « Quand nous sommes arrivés, la rue était très calme, se souvient Géraldine B. Je me suis dit rue Nicolas-Appert, il n’y a pas de banques, pas de bijouteries, pas de magasins. C’est mercredi, jour des enfants, ça doit être des jets de pétards. »

Puis, un de ses collègues exhibe son brassard et crie « POLICE-POLICE ». Géraldine se retourne et aperçoit deux hommes encagoulés et armés qui font feu. Sur eux. « C’était des tirs précis, coup par coup. J’entends mon collègue me dire ‘“Cours, cours !’’ Je lâche mon vélo. Je cours et là j’entends le sifflement des balles. » Géraldine B. mime les bruits de détonations sourdes : « POUM-POUM-POUM. » Elle parvient à se mettre à couvert. « Ça tirait, ça tirait. J’ai dit : “Putain, je vais mourir.” »

Pris pour cible en même temps que l’unité de VTT, les membres de l’équipage de la BAC se dispersent aussi. D’un ton neutre, Jean-Sébastien B., le chef de bord, déroule à la barre le récit des événements, le regard baissé : « Ça m’a paru très long. J’étais plaqué contre un mur, il suffisait que je bouge pour [que les terroristes] me voient. Je ne savais pas où étaient les collègues, ils étaient jeunes et moi j’étais impuissant. J’ai eu peur de les avoir perdus… »

Les « collègues » ne sont pas perdus. Restée à une dizaine de mètres du tueur encagoulé no 2, celui qui porte un baudrier marron, Élodie S., 25 ans à l’époque, fait feu à trois reprises. Ses projectiles ratent leur cible. La policière se replie.

Le troisième membre de la BAC (le quatrième retenu pour une mission n’a pas pu venir témoigner), David C. avec son mouchoir dans la main, raconte qu’il était le chauffeur ce jour-là. Depuis son véhicule, il assiste à la fusillade, voit passer Élodie en courant.

« Je me fige. Je suis prostré et je me plaque contre ma voiture. Je n’ai aucune info. Je saisis mon arme, je retire mon brassard. Je repasse des messages pour obtenir des infos, j’essaie de passer par les ondes. » Depuis une première alerte à propos d’un blessé au rez-de-chaussée du 10, rue Nicolas-Appert, ces ondes sont saturées par des questions émanant du district ou de la préfecture de police de Paris. Aucun message émanant du terrain ne passe.

Et, dans la rue, toujours les coups de feu. « La 7,62, ça tape fort ! Ça fait beaucoup plus de bruit que le 9 mm. On prend conscience que c’est pas un règlement de comptes. On se doute que c’est très, très grave. » La munition de calibre 7,62 est celle utilisée dans les Kalachnikov AK-47, le 9 mm est le calibre des pistolets semi-automatiques en dotation dans la police. « C’est le chaos total », conclut David C. Mais déjà, une nouvelle scène de guerre se dessine.

Chérif et Saïd Kouachi, sortant des locaux de Charlie Hebdo où ils ont assassiné onze personnes. Dans quelques instants, ils vont s'en prendre aux policiers arrivant dans la rue. © Reuters Chérif et Saïd Kouachi, sortant des locaux de Charlie Hebdo où ils ont assassiné onze personnes. Dans quelques instants, ils vont s'en prendre aux policiers arrivant dans la rue. © Reuters
La Citroën C3 des terroristes démarre. Elle s’est engouffrée dans l’allée Verte, où seul un véhicule à la fois peut passer, quand arrive en sens inverse un véhicule sérigraphié, un gyrophare sur le toit. La voiture de police, une Renault Mégane, fait des appels de phares. La C3 s’arrête. 

Le tueur encagoulé no 2 sort côté droit et prend position entre la portière et l’habitacle. Un pied dehors, un pied dedans. Il fait feu. 

Le tueur encagoulé no 1 sort côté gauche et prend position entre la portière et l’habitacle. Un pied dehors, un pied dedans. Il fait feu. 

Le pare-brise de la voiture sérigraphiée s’étoile. À l’intérieur, des bris de verre tombent sur les policiers. Mathieu B., le chef de bord, hurle : « C’est eux ! C’est EUX ! » Mathieu B. riposte en tirant à travers son propre pare-brise. « Je ne pouvais pas tirer en utilisant la fenêtre, ça m’exposerait donc je décide de tirer avec la main droite au-dessus de ma tête – je voyais juste le haut du capot de la C3 », justifie-t-il, dépité. « Sur ce moment-là, on ne peut que subir. À aucun moment, on a eu les moyens de riposter vraiment… » Signifiant là que les policiers ne pouvaient pas rivaliser en termes de puissance de feu avec les terroristes. 

Quand les Kouachi commencent à les mitrailler, le chauffeur, Alban L.B., stagiaire à l’époque, se couche sur sa boîte de vitesses et entame une marche arrière jusqu’au boulevard Richard-Lenoir, où la Renault Mégane percute une voiture en stationnement. À l’audience, il décrit « une pluie de morceaux de verre dans le véhicule », passe sous silence sa marche arrière en aveugle.

« Le véhicule ne redémarre pas et eux [les terroristes – ndlr] sont bien vivants. On fait le choix de sortir du véhicule. On se met à couvert, on attend que le véhicule remonte, il tourne à droite, je les impacte deux fois dans mon souvenir et puis ça trace. » Les pneus crissent, la C3 fonce sur le boulevard.

Quelques policiers se réunissent sur le terre-plein central, ils ignorent que la C3 a fait demi-tour.

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