Marie, violée à 9 ans, souffre encore du jugement

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Marie a aujourd’hui 37 ans. Quand elle avait entre 9 et 12 ans, le gardien de son immeuble l’a pénétrée à plusieurs reprises. L’homme a reconnu les faits, il a été condamné. Mais pas pour viol. Elle explique pourquoi elle ne s’est jamais remise de cette décision.

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Marie, c’est ainsi qu’elle souhaite être nommée, nous a contactés après l’article publié sur Sarah. Elle est venue au rendez-vous avec son jugement, qui date de 1992, pour nous dire que 25 ans plus tard, elle ne s’est pas remise, non seulement des rapports sexuels qui lui ont été imposés, mais de la décision judiciaire, qu’elle n’a jamais comprise. L’homme qui lui a imposé des relations sexuelles pendant deux ans et demi, alors qu’elle avait entre 9 et 12 ans, a été condamné pour attentat à la pudeur sur une mineure (devenu l’atteinte sexuelle sur mineurs dans le nouveau code pénal de 1994), pas pour viol. Il a été condamné à un an de prison, dont six mois avec sursis.

« J’avais 9 ans. Je vivais dans le Xe arrondissement de Paris, et ma mère m’envoyait souvent chez le gardien car elle dormait beaucoup. Elle était cassée, sous médicaments, elle buvait. Mon père travaillait la nuit.

Le gardien avait une femme et un petit garçon, de 6 ans. Ils vivaient dans deux loges séparées. Une avec leur chambre, l’autre avec la cuisine et la salle de bains. Au début, ça se passait quand sa femme nettoyait les escaliers, c’étaient des attouchements. Je ne me suis pas défendue. Je ne voulais pas embêter encore plus ma mère. J’avais aussi une peur bleue que mon père soit au courant. C’était comme si c’était de ma faute.

Ça s’est reproduit plusieurs fois. Parfois, c’était au prétexte de jeux, pour que son fils ne voie rien : il faisait comme s’il cherchait quelque chose dans ma poche. Et puis, après les attouchements dans la salle de bains et la cuisine, ça a été l’acte sexuel dans la chambre. Il m’a dit : “Si tu le racontes, je dirai à ton père que ta mère ramène des hommes la nuit.” C’était vrai : elle en ramenait parfois, pendant que mon père travaillait.

Moi je n’avais qu’une peur : que mes parents divorcent. D’autant que mon père avait déjà trouvé des bouteilles d’alcool derrière le canapé. J’ai d’abord pensé à protéger ma mère.

À la maison, on ne disait pas nos sentiments, nos angoisses. C’était vu comme une faiblesse. Mon père avait des phrases très définitives. Alors que je subissais déjà les actes du gardien, je l’ai un jour entendu dire à ma mère à propos d’un collègue à lui : “De toute façon, une femme qui se fait violer, c’est de sa faute.” Il disait aussi : “Même ton pire ennemi, tu ne le dénonces pas.”

J’ai eu besoin de me soulager et j’en ai parlé à une copine, la fille de la boulangère. Elle-même en a parlé à sa mère, qui lui a dit de ne plus jamais me parler. J’ai perdu cette copine.

J’avais toujours l’espoir que ça ne se reproduirait pas. Mais ça recommençait. Sans le savoir, ma mère m’envoyait en enfer. Il y avait un acte complet, une fois par mois. Et puis, un jour, c’est allé plus loin. Il m’a orienté face au lavabo, il s’est mis derrière. J’ai pleuré. Ça n’a rien changé. Ça n’a pas duré longtemps. Lui était grand, moi toute petite. Autant j’avais tout supporté, autant là, je n’ai pas pu. Pendant dix jours, je ne pouvais plus aller aux toilettes, j’avais trop mal. Ma mère ne comprenait pas, elle me donnait du microlax (un laxatif). On a cru qu’il allait falloir m’hospitaliser.

Cela faisait deux ans et demi que ça durait mais jusque-là, je n’avais jamais eu de séquelles. Peu de temps après, un jour où mon père n’était pas là, j’ai écrit une lettre où j’ai tout décrit, sauf le rapport anal. J’ai glissé la lettre sous la porte du salon, où était ma mère, et je me suis enfermée dans ma chambre. Je l’ai entendue ouvrir l’enveloppe, je me souviens encore du son. Elle est sortie du salon, m’a appelée, mais moi, je restais enfermée. J’avais tellement honte que je ne voulais pas ouvrir. Je ne voulais pas qu’elle voie mon visage. Je ne voulais pas que mon père soit au courant. J’avais peur qu’il me voie comme une femme et non plus comme un enfant. Ma mère m’a dit : “Il ne saura rien.” Je l’ai crue.

Elle m’a conduite au commissariat pour porter plainte et on a été orientées vers la brigade des mineurs. Ils ont été durs. L’un m’a dit : “Vous savez, avec tous les enfants qui fabulent, on est obligés d’être comme ça.” Dans ma première déposition, je n’ai pas parlé du rapport anal.

J’ai été à l’institut médico-judiciaire de l’Hôtel-Dieu pour des examens et je me souviens très bien m’être dit, avec mes mots d’enfant : “Je suis née ici, à l’Hôtel-Dieu. Et je meurs au même endroit.” On ne me croyait pas plus que ça, malgré mes déchirures de l’hymen. “Ça peut se faire avec un simple stylo”, m’a dit un policier. Un autre m’a demandé si ça m’arrivait de dormir avec mon père. Il m’a expliqué que, souvent, les victimes d’incestes accusent quelqu’un d’autre pour protéger celui qu’elles aiment malgré tout. Là, ma mère a pété les plombs.

Comme le gardien niait en bloc lors de son interrogatoire, il y a eu une confrontation. Je ne voulais pas, j’avais peur d’être face à lui. Quand vous êtes jeune, ce n’est pas facile. Un adulte est toujours plus fort.

Et puis, plus tard, il a fini par avouer, peut-être à cause de la pression. Il n’a reconnu que deux rapports sexuels. Mais c’était déjà un immense soulagement. Avant, je me disais qu’on ne me croyait pas.

À l’école, j’avais dû m’absenter. J’étais en CM2, et ma professeure a été mise au courant. Du jour au lendemain, elle ne m’a plus parlé, ne m’a plus interrogée. Je ne comprenais pas. Je me disais : elle croit que c’est de ma faute ? Que je mens ? J’étais perdue.

Un jour, ma mère m’a annoncé qu’elle avait dû en parler à mon père, qu’elle n’avait pas eu le choix. Je ne voulais plus rentrer à la maison. Mais il n’a rien dit. Ne m’en a jamais parlé. Comme s’il ne s’était rien passé.

Mon père, c’est celui qui s’est le plus occupé de moi. J’étais fille unique, j’étais en école privée, j’apprenais le violon, je faisais de la danse classique. Je pense que ça a été le jour le plus dur de sa vie. Il n’est pas venu au procès, qui est arrivé très vite. Ce n’est pas un reproche, je crois qu’il n’en était pas capable. C’était trop fort pour lui.

L'audience s'est déroulée à huis clos. C’était l’inconnu et j’avais déjà eu ma dose avec les flics. J’avais très peur. Je me disais que j’allais voir des gens insensibles. Avant le procès, l’avocat m’avait montré la salle et il m’avait dit : “Essayez de ne pas le regarder en face, de ne pas vous laisser intimider.

Je ne sais même plus combien de temps a duré le procès. Il a été condamné à un an de prison dont six mois avec sursis, ce qui couvrait juste sa période de détention provisoire. Je me souviens seulement de ce que ma mère m’a dit à la fin : “La justice n’est pas juste.”

Le jugement prononcé après l'audience du 22 mai 1992.

Moi je me suis dit : Tout ça pour ça ? Est-ce que ça valait vraiment le coup ? Ma copine ne me parlait plus, ma maîtresse ne me parlait plus, mon père ne comprenait pas pourquoi j’avais été si souvent chez le gardien…

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