Droite

Éric Ciotti, la stratégie assumée de l’extrême droitisation

« Grand remplacement », « priorité nationale », amitié assumée avec Éric Zemmour… Éric Ciotti revendique, dans la course à l’investiture Les Républicains pour la présidentielle, une stratégie de la radicalité qui séduit la base militante du parti.

Ilyes Ramdani

15 novembre 2021 à 18h59

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Depuis deux décennies, c’est en tant qu’élu local, député ou président du conseil départemental des Alpes-Maritimes qu’Éric Ciotti a l’habitude d’intervenir sur France Bleu Azur. Mais vendredi, c’est un candidat à l’élection présidentielle qui a l’honneur de l’interview politique matinale de la station. La première question donne le ton. « On sent bien que votre campagne s’accélère, commence le journaliste. Est-ce que vous êtes le nouveau François Fillon ? »

L’interrogation est flatteuse pour l’intéressé et elle acte déjà une première victoire. Il y a à peine trois mois, personne ne l’imaginait participer à la compétition interne à droite. À la rentrée, certains élus Les Républicains (LR) émettaient de sérieux doutes sur sa capacité à rassembler les 250 parrainages d’élus nécessaires. Or le voilà candidat et pas seulement pour la forme. « Je suis persuadée qu’il peut arriver en tête au premier tour », insiste sa directrice de campagne, la sénatrice LR des Alpes-Maritimes Alexandra Borchio Fontimp.

Éric Ciotti fait la campagne la plus droitière des cinq candidats LR à la primaire de la droite. © Photo illustration Sébastien Calvet / Mediapart

Du côté de ses concurrents, on minimise, on fait la moue, on s’en effraie un peu, mais rares sont ceux qui se risquent à balayer l’hypothèse d’un revers de main. « Personne ne connaît le corps électoral, on n’a aucun sondage… C’est totalement imprévisible, comme scrutin », glisse un élu. Du 1er au 4 décembre, ils devraient être environ 120 000 adhérents appelés à voter - dont un tiers ont (re)pris leur carte ces deux derniers mois. Un président de fédération soupire : « On a très peu de visibilité sur les gens qui vont voter dans trois semaines. »

Et si, de ce brouillard, émergeait Éric Ciotti ? Son calcul politique est simple : la base militante est plus à droite que les grands élus LR. En faisant la campagne la plus droitière des cinq candidats, il espère séduire un mouvement largement resserré depuis cinq ans autour de son noyau le plus radical. « La ligne qu’il incarne correspond au profil de l’adhérent type, estime Alexandra Borchio Fontimp. Les adhérents qui sont restés depuis 2017 sont sur cette position de clarté, bien à droite. »

Mercredi soir, à Sannois (Val-d’Oise), c’est ce que semblent dire par leur présence la petite cinquantaine de militants venus l’écouter. En attendant son arrivée, Roland et Éric, deux vieux de la vieille de la fédération locale, discutent. « Lui, au moins, il n’a jamais quitté le parti, même quand tout le monde s’était enfui », salue le premier. Son comparse renchérit : « Il n’a pas changé de discours. On l’entend dire la même chose depuis des années. »

Roland, Éric et les autres n’auront donc pas été surpris d’entendre, ce soir-là, Éric Ciotti faire du Éric Ciotti. En introduction, le candidat fait le constat « avec une infinie tristesse » d’une France qui « décline » et « se dégrade ». Il compte « 500 quartiers aux mains des narcotrafiquants et des islamistes » ; déplore « les check-points » qui pullulent en France « comme à Beyrouth » ; parle d’un pays « qui laisse des lois religieuses devenir plus fortes que les lois de la République ».

À l’aile droite du parti, un espace à préempter

Face à cela, l’enjeu de 2022 serait aussi simple que crucial. « Soit Emmanuel Macron est réélu et le déclin sera irréversible, soit on réussit ensemble le sursaut », prophétise-t-il. Sur la forme, Éric Ciotti promet de « renverser la table », se vante d’être le seul à défendre « des mesures radicales » et assure, dans Le Figaro, être « le candidat qui coupe le robinet d’eau tiède » et refuse « le diktat du politiquement correct ».

Une avalanche de mots destinée à légitimer le créneau politique occupé par l’élu niçois. Tenant depuis quinze ans d’une ligne ferme sur les questions sécuritaires et identitaires, il a continué à muscler son discours à l’occasion de cette compétition interne. Au point de reprendre, les uns après les autres, des concepts et des propositions d’extrême droite.

Ainsi a-t-il surpris en approuvant, lors du premier débat télévisé sur LCI, la théorie du « grand remplacement ». Le voir valider cette idéologie raciste était parfaitement calculé – et a d’ailleurs placé dans l’embarras ses concurrents, relève-t-on avec malice dans son entourage. Dans un autre registre, la « priorité nationale » voulue par Éric Ciotti est un clin d’œil loin d’être involontaire à la « préférence nationale » défendue en son temps par Jean-Marie Le Pen.

Depuis deux mois, la liste est longue des propositions revendiquées comme radicales : création d’un « Guantanamo à la française », suppression de l’aide médicale d’État, suppression des prestations sociales pour les étrangers avant six ans de présence en France, suppression du droit à la scolarisation des enfants en situation irrégulière, rétablissement de la double peine pour les étrangers condamnés, amende de 1 000 euros pour consommation de drogues, retour des peines planchers, suppression des allocations aux parents de mineurs décrocheurs ou délinquants…

Par-delà cette litanie, Éric Ciotti défend ce soir-là la France, son identité, sa « civilisation » et ses « racines chrétiennes » face à la « dictature des minorités ». « Je ne veux pas qu’on vienne nous imposer un mode de vie qui n’est pas le nôtre », clame-t-il. Sur Europe 1, dimanche, Marine Le Pen en riait jaune. « Je n’ai plus de concurrents chez LR, je n’ai que des clones. C’est un concours de celui qui se rapprochera le plus du projet de Marine Le Pen », sifflait la présidente du Rassemblement national (RN).

À ses marottes, Éric Ciotti a ajouté un volet économique empreint du libéralisme le plus classique. « Chaque année, nous gagnons la coupe du monde des impôts », lance-t-il à un parterre de militants qui n’en pense pas moins. D’où sa proposition d'une « flat tax », instaurant un taux unique d’imposition à 15 % (dont ne seraient exemptés que ceux qui touchent moins d’un Smic), à laquelle il faut ajouter la suppression de l’impôt sur les successions, celle de 250 000 emplois de fonctionnaires et le passage – pour ceux qui resteront – aux 39 heures payées 38.

Alain Juppé se disait droit dans ses bottes ; Éric Ciotti, lui, est à droite dans ses gros sabots. Sa campagne s’adresse avant tout à son électorat de droite dure, anti-macroniste, plutôt bourgeois et séduit par la rhétorique identitaire du moment. Tant pis pour les angles morts : il faut se lever tôt pour l’entendre parler de santé, d’écologie, d’éducation ou de culture. 

La stratégie n’est pas dénuée de sens. Éric Ciotti a un espace à cranter à l’aile droite de LR, dont les représentants les plus en vogue ont laissé passer le train de la primaire (Bruno Retailleau, David Lisnard mais surtout Laurent Wauquiez). Le format de la compétition a tout pour l’avantager. Sa fidélité au parti, que Xavier Bertrand et Valérie Pécresse viennent de réintégrer, joue en sa faveur. Tout comme sa connaissance des arcanes. L'ancien bras droit de Christian Estrosi - dont il est aujourd'hui le plus grand contempteur - dirige la plus grosse fédération de France, celle des Alpes-Maritimes (8 500 adhérents). Il aussi est président de la commission nationale d’investiture, après avoir été en charge des fédérations à la direction de LR.

Soir après soir, il rappelle qu’il était de ceux qui ont soutenu François Fillon jusqu’au bout, s’en prend aux « traîtres » qui ont causé sa défaite et se revendique volontiers de la « droite Trocadéro », en référence au fameux meeting du 5 mai 2017. À Sannois comme au siège du parti, où il rencontrait deux heures avant une vingtaine de militants des Jeunes Républicains, on lui donne volontiers du « Éric » et même du « cher Éric ».

Éric dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas.

Alexandra Borchio Fontimp, sa directrice de campagne

Au vu des questions que lui posent les jeunes adhérents présents, la radicalité de son discours est loin d’être un repoussoir. « Allez-vous poursuivre le combat mené par Donald Trump face à la Chine ? », lui demande l’un d’eux. D’autres l’interrogent sur sa vision de la légitime défense, sur la suppression du droit du sol ou sur la lutte contre la fraude sociale.

« Éric dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas, assure sa directrice de campagne Alexandra Borchio Fontimp. Je ne connais pas beaucoup d’adhérents LR qui sont contre ses propositions. Partout où il va, on sent l’adhésion des militants. Une fois sur deux, les gens se lèvent à la fin pour lui dire bravo. »

Les militants LR de Sannois applaudissent Eric Ciotti en réunion publique, le 10 novembre. © IR

En déplaçant le centre de gravité de la campagne à droite, Éric Ciotti place ses concurrents dans l’embarras. En septembre, dans Le Figaro, il les défiait : « Je m’engage sur une ligne de clarté rejetant toute forme d’alliance avec le macronisme. J’attends de mes concurrents qu’ils prennent le même engagement. » Une proposition restée lettre morte.

Lundi 8 novembre, sur le plateau de LCI, sa validation de la théorie du « grand remplacement » a précédé un concours de formules alambiquées des quatre autres candidats pour cacher leur gêne. Et voilà que la campagne LR vit au rythme des positions d’Éric Ciotti, poussant les cinq candidats à rivaliser de radicalité. Encore vendredi, Michel Barnier a profité d’un déplacement ultramarin pour proposer la suppression du droit du sol à Mayotte et en Guyane. 

L’élu de Nice n’a pas tardé à dénoncer, sur Twitter, la mollesse d’une telle mesure. « Je suis le seul candidat à prôner l’abrogation du droit du sol, le seul à prôner le droit du sang, a-t-il écrit en direction de l’ancien commissaire européen. Si on remet en cause le droit du sol à Mayotte, on doit le remettre en cause partout. Les ravages de l’immigration de masse sont visibles partout. »

Il y a bien un concurrent qu’Éric Ciotti épargne, mais il n’est pas candidat au congrès LR. Encore ce vendredi sur France Bleu : « Éric Zemmour est un ami. Je tends la main à ses électeurs. » Il a déjà dit plusieurs fois qu’il voterait pour le polémiste d’extrême droite s’il se retrouvait face à Emmanuel Macron. Là encore, c’est en connaisseur du peuple de droite que l’élu niçois fait feu de tout bois. Récemment, un président de fédération nous disait : « On a de plus en plus de militants qui nous disent qu’ils vont soutenir Zemmour. » C’est à eux qu’Éric Ciotti s’adresse.

Ilyes Ramdani


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