Pourquoi la gauche n’est plus immunisée contre le racisme

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«Aujourd'hui encore, être blanc en France conserve une signification et une portée sociales.» Pour Laurent Lévy et Michel Dreyfus, auteurs de deux livres parus fin 2009 sur la gauche face au racisme et à l'antisémitisme, le désarroi du PS et de l'extrême gauche devant ces problématiques est aujourd'hui palpable: affaire de la burqa, du voile à l'école, propos de Georges Frêche, malaise autour de la candidature NPA d'Ilham Moussaïd aux régionales... Entretien croisé.
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«Aujourd'hui encore, être blanc en France conserve une signification et une portée sociales.» Pour Laurent Lévy («La gauche», les Noirs et les Arabes, aux éditions La Fabrique) et Michel Dreyfus (L'Antisémitisme à gauche, à La Découverte), auteurs de deux livres parus fin 2009 sur la gauche face au racisme et à l'antisémitisme, le désarroi du PS et de l'extrême gauche face à ces problématiques est aujourd'hui palpable. Pour l'historien Michel Dreyfus, s'il n'existe pas à proprement parler d'antisémitisme de gauche, l'antisémitisme à gauche demeure une réalité, même s'il convient de relativiser son ampleur. Affaire de la burqa, du voile à l'école, propos de Georges Frêche, malaise autour de la candidature NPA d'Ilham Moussaïd aux régionales... «Le fait que l'extrême gauche soit traversée par ces questionnements est une marque supplémentaire (...) de la montée persistante de l'islamophobie en France», confient par ailleurs les deux auteurs. Entretien croisé.

Vos deux livres sont sortis fin 2009, à quelques semaines d'intervalle. Pourquoi un tel intérêt pour les questions du racisme et de l'antisémitisme à gauche?
Michel Dreyfus.- Mon ouvrage est le fruit d'un travail de trois ans. Initialement, je ne pensais pas aller jusqu'à la période contemporaine, je pensais m'arrêter en 1980, à l'attentat de Copernic. C'est en travaillant sur les attitudes des gauches par rapport au conflit israélo-palestinien que j'ai été rattrapé par l'actualité.
Laurent Lévy.- Mon livre porte sur la période 2003-2005. Les questions qu'il aborde sont liées aux débats qui ont traversé la gauche radicale mais pas seulement, à propos de la querelle du foulard à l'école en 2003-2004, puis de l'appel des indigènes de la République en 2005. On a vu alors surgir des différends très lourds, exprimés en des termes très violents, entre des gens dont on pouvait pourtant penser qu'ils avaient tout pour s'entendre. Et contrairement à ce que l'on disait à l'époque, à savoir que ces débats creusaient des divergences, il m'a semblé au contraire qu'ils révélaient des divergences qui étaient tues, pas vues, pas analysées, qui subsistent aujourd'hui.

Y a-t-il véritablement une contribution théorique de la gauche au racisme et à l'antisémitisme? Vous dites notamment, Michel Dreyfus, que de par sa rivalité avec Marx, Proudhon était bel et bien antisémite...
M.D.- Oui, je le dis pour Proudhon, qui a des explosions de haine antisémite contre Marx. Mais ce n'est pas fondamental dans son système de pensée. De manière plus générale, je me suis beaucoup interrogé sur l'existence d'un antisémitisme à gauche, ou bien un antisémitisme de gauche, ce qui voudrait dire qu'il a bien un antisémitisme spécifique, et qu'il pourrait y en avoir un de droite. J'en suis arrivé à la conclusion que, dans cette affaire, la gauche est bien plus responsable de s'être laissé prendre à des préjugés, des idées reçues, mais qu'elle n'a pas inventé quelque chose de véritablement spécifique.
Peut-être la gauche a-t-elle aujourd'hui tendance à considérer l'affaire de l'antisémitisme dans ses rangs comme quelque chose de résolu. Pour elle, le grand tournant, c'était l'affaire Dreyfus, et sans doute fait-elle preuve d'une trop grande indifférence depuis à l'égard de cette question.
Pour le racisme, la question est tout autre.

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Cet entretien croisé de près de deux heures, enregistré à Mediapart mardi 16 février, peut se décomposer comme suit:

-Page 2 & 3 : L'antiracisme, le PCF et le PS face aux immigrés.

-Page 4 : La construction de l'islamophobie en France.

-Page 5 : L'antisémitisme à gauche et son rapport à Israël.