A Berlin, Edouard Philippe fait le SAV des réformes françaises

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Deux jours après la première mobilisation contre les ordonnances réformant le code du travail, le premier ministre Édouard Philippe s’est rendu à Berlin le 15 septembre pour défendre ses réformes. Une opération séduction exclusivement tournée vers les entreprises.

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Berlin (Allemagne), de notre envoyée spéciale.– Surtout, montrer que tout est dans les clous, que les réformes sont bel et bien lancées, que l’objectif de rabaisser le déficit public sous la barre des 3 % du PIB sera tenu. Et ce, peu importe le prix. Vendredi 15 septembre, Édouard Philippe était à Berlin pour son premier déplacement important à l’étranger, après quinze jours de visites en France durant lesquelles il a assuré le service après-vente des ordonnances réformant le code du travail.

Objectif affiché de cet aller-retour outre-Rhin : faire preuve de « pédagogie » auprès du patronat et de l’exécutif allemand, pour leur montrer la « détermination » du gouvernement français – un « gouvernement germanophile », a-t-il précisé en VO – à « transformer » le pays. Une opération séduction exclusivement tournée vers les entreprises, qui intervenait deux jours après la première mobilisation sous la présidence Macron et quelques jours avant une nouvelle série de manifestations, face auxquelles le premier ministre dit vouloir rester « concentré ».

Édouard Philippe face aux représentants des milieux économiques. © ES Édouard Philippe face aux représentants des milieux économiques. © ES

Une semaine plus tôt, le président de la République avait créé la polémique depuis Athènes en déclarant que « la France n’est pas un pays qui se réforme » et en expliquant qu’il ne céderait rien aux « fainéants », terme qui visait, s’est difficilement justifié l’Élysée, « ceux qui n’ont pas fait les réformes pendant quinze ans ». Sur la forme, Édouard Philippe s’est montré plus prudent : « Je ne dirai jamais que mes prédécesseurs n’ont rien fait ou mal fait », a-t-il d’ailleurs indiqué dans la matinée face à une assemblée de représentants des milieux économiques. « Reconnaissons aussi que faute de les avoir annoncés, faute de les avoir expliqués, certains rendez-vous importants ont été des rendez-vous manqués », a-t-il ajouté, évoquant notamment « une fiscalité qui faisait figure d’épouvantail »

Sur le fond, le premier ministre se veut très clair : « Il n’y a pas le début du début du commencement d’une feuille de papier à cigarette » entre Emmanuel Macron et lui, jure-t-on à Matignon. Lui est là pour mettre en œuvre et expliquer les réformes souhaitées par le président. « Et c’est déjà pas mal », sourit l’un de ses proches. C’est dans cet esprit que l’ancien maire LR du Havre, fidèle à l’image d’exécutant qu’il assume depuis sa prise de fonctions, s’est entretenu avec de grands patrons allemands (Allianz, Siemens…), avant de déjeuner en compagnie d’Angela Merkel.

À une semaine des élections législatives, qui devraient voir la chancelière reconduite pour un quatrième mandat à la tête du pays, peu de choses pouvaient ressortir de cet entretien, tant l’incertitude demeure sur les contours de la future coalition. Mais Édouard Philippe est tout de même reparti avec le bon point qu’il était venu chercher. Malgré les dénégations de son entourage, qui assure que « les réformes, on les fait parce que la France en a besoin, on ne vient pas présenter notre copie à l'Allemagne », son déplacement à Berlin avait tout de l’examen de contrôle.

Édouard Philippe et Angela Merkel, le 15 septembre. © ES Édouard Philippe et Angela Merkel, le 15 septembre. © ES

La petite musique des grands « efforts » consentis par la France pour retrouver un peu de « crédibilité » outre-Rhin a rythmé le cours de la journée. Elle semble avoir atteint l’oreille d’Angela Merkel qui a validé, sans prendre aucun risque, ledit examen, en assurant « soutenir les réformes de nos amis français », jusque dans la méthode choisie pour les mener : « Emmanuel Macron a dit très clairement durant la campagne électorale quelles réformes seraient les siennes et avec quel calendrier. De ce fait, il existe une légitimité démocratique énorme. J’estime que cela constitue une très bonne base pour réformer. »

Cela suffira-t-il pour rassurer une Allemagne qui, depuis la crise européenne, s’interroge sur la crédibilité de son interlocuteur français ? Rien n’est moins sûr. « En échange d’une réforme XXL du marché du travail, [Emmanuel Macron] pense pouvoir obtenir de la chancelière, ­Angela Merkel, et de son ministre des finances, Wolfgang Schäuble, une nouvelle étape dans la construction européenne », mais il s’enferme dans « une double impasse », estime l’ancien ministre des finances grec, Yanis Varoufakis, dans une tribune du Monde, cosignée avec James K. Galbraith et Aurore Lalucq.

Depuis son élection, le président de la République a fait de la refondation de la zone euro une priorité. Si la chancelière allemande s’est jusqu’alors montrée ouverte aux pistes de réflexion de Paris, elle s’est toutefois bien gardée d’entrer dans le détail des propositions, campagne des législatives et future coalition obligent. D’autant que son ministre des finances a lui aussi anticipé les prochains débats en instaurant un plan de refonte de la zone euro, selon ses propres modalités. D’autant, aussi, que le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, a tout récemment prononcé un discours qui, sur bien des aspects, ressemblait à une réfutation en règle des idées présentées par la France.

Durant son déplacement, Édouard Philippe n’a pas souhaité s’exprimer plus avant sur les réformes institutionnelles « car le président fera des annonces bientôt en la matière » et que « c’est à lui qu’il appartient de parler de ce sujet ». À peine s’est-il contenté d’évoquer le discours « remarqué » de Juncker, jugeant sa position « intéressante et riche de possibles ». « L’Europe doit se préoccuper de ce qu’elle fait et pas seulement de la façon dont elle fonctionne, a-t-il encore affirmé. On a besoin que ce débat naisse et prospère. On a besoin qu’il s’enrichisse. Mais on a aussi besoin qu’il ne se focalise pas sur la tuyauterie européenne. »

C’est ce même discours qu’il portera d’ici à la fin de l’année, à l’occasion de nouveaux déplacements à l’étranger, notamment en Espagne et en Italie. « Nous sommes dans un moment de bascule, un moment où nous devons faire les bons choix, estime-t-il. J’ai le sentiment que quelque chose est en train de se jouer. Tous nos partenaires ont besoin d’une France forte. » Une façon pour lui de sortir un peu de la « salle des machines » dans laquelle il reste confiné depuis son entrée à Matignon, tandis qu’Emmanuel Macron n’en finit pas de courir à l’étage de la scène internationale.

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