Un remaniement faute de mieux

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Après deux semaines de flottement, Emmanuel Macron a dévoilé mardi 16 octobre son nouveau gouvernement. Une équipe constituée pour rassurer les alliés de la majorité et les collectivités territoriales, tout en respectant des « équilibres » politiques de plus en plus difficiles à tenir, tant les candidats aux postes ministériels se font rares.

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Deux semaines pour « trouver le bon équilibre ». Deux semaines de casse-tête politique, de refus et de flottement, pour proposer un gouvernement censé, selon l’exécutif, donner « un second souffle » tout en conservant le même « mandat politique ». Mardi 16 octobre au matin, le remaniement attendu depuis la démission rocambolesque de l’ancien ministre de l’intérieur Gérard Collomb a enfin été dévoilé. Dans la soirée, Emmanuel Macron a tenu à s’exprimer à la télévision pour renouer « le contact direct » avec les Français, en l’occurrence par une allocution enregistrée depuis l’Élysée.

Le chef de l’État souhaitait, selon ses propres mots, « donner le sens profond » de l’action qu’il entend continuer à mener. « Ces derniers mois ont pu rendre moins perceptible ce sens », a-t-il indiqué, admettant que ce qu’il qualifie de « parler vrai » ait pu « déranger ou choquer certains ». Tirant sur la corde de l’humilité, il a expliqué que son nouveau gouvernement devrait, lui aussi, être à l’écoute et qu’il avait pour mission de renouer le dialogue avec les associations et les élus locaux, qui pointent depuis longtemps la surdité de ce pouvoir.

La composition de la nouvelle équipe gouvernementale a pour but d’éviter que ne ressurgissent « les mœurs anciennes et le poison de la division », comme ce fut le cas dernièrement, aux dires mêmes du président de la République. Avec quatre ministres remerciés, huit entrants et six membres du gouvernement changeant de portefeuille ou d’attributions, la « nouvelle architecture gouvernementale », pour reprendre une expression de Matignon, respecterait à les en croire les fameux « équilibres » souhaités par Emmanuel Macron, à commencer par la parité – 16 femmes pour 17 hommes.

Côté politique et pour ne parler que des entrants, cette nouvelle équipe compte deux anciens socialistes (le député LREM Gabriel Attal, désormais secrétaire d’État auprès du ministre de l’éducation nationale, et le nouveau ministre de l’agriculture Didier Guillaume, soutien de Manuel Valls pour la primaire PS) ; un ex-LR, Franck Riester, devenu président du groupe « UDI, Agir et indépendants » à l’Assemblée nationale, qui remplace Françoise Nyssen à la culture ; une figure du MoDem (Marc Fesneau, nommé ministre en charge des relations au Parlement) ; et quelques personnalités issues de la fameuse « société civile ». De quoi rassurer tous les alliés de la majorité, qui commençaient à se sentir sérieusement lésés par la macronie.

Le président du groupe MoDem à l’Assemblée, Marc Fesneau, désormais en charge des relations avec le Parlement. © Reuters Le président du groupe MoDem à l’Assemblée, Marc Fesneau, désormais en charge des relations avec le Parlement. © Reuters

Les choix de l’exécutif concernant la réforme institutionnelle en avaient déjà contrarié plus d’un au sein du MoDem. La récente décision de LREM, prise sans concertation avec son partenaire centriste, d’envoyer Richard Ferrand au perchoir, avait fini de les agacer. En renforçant le poids des troupes « bayrouistes » au sein du gouvernement, Emmanuel Macron s’assure de tractations moins douloureuses en vue des futures échéances électorales. Idem pour Franck Riester, dont la nomination a toutes les chances de sceller le sort de la droite dite « constructive », dont il était l’une des figures de proue et qui hésitait il y a encore peu à présenter une liste autonome aux européennes de mai 2019.

Pour le ministère de l’intérieur, le président de la République a finalement opté pour le choix le moins risqué en nommant l’un de ses fidèles, s’évitant ainsi que Beauvau ne serve de tremplin vers d’autres maisons plus grandes, comme ce fut le cas dans le passé. Christophe Castaner, qui a d’ores et déjà annoncé qu’il quitterait la présidence du parti LREM pour se consacrer pleinement à son nouveau portefeuille, n’hérite en revanche pas du titre de « ministre d’État » de Gérard Collomb. Il ne sera pas non plus « numéro 2 » du gouvernement, comme l’était son prédécesseur, et n’arrive qu’en dixième position dans l’ordre protocolaire, « ce qui ne change rien à l’importance de son ministère », tente de rassurer l’Élysée. Mais qui en dit long sur le poids politique du nouveau « premier flic de France ».

Édouard Philippe et Christophe Castaner. © Reuters Édouard Philippe et Christophe Castaner. © Reuters
Un secrétaire d’État, bien plus aguerri que Christophe Castaner sur les questions de sécurité et de renseignement, a d’ailleurs été nommé pour l’épauler. Il s’agit de Laurent Nuñez, jusqu’alors patron de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), où il avait été placé en juillet 2017. Ce préfet de 54 ans vient allonger la longue liste des secrétaires d’État, qui sont aujourd’hui au nombre de 13, soit un de plus que dans le dernier gouvernement. Cette nouvelle équipe de 35 membres, premier ministre inclus, compte également 21 ministres, contre 19 précédemment. On est loin, très loin, de la promesse initiale d’Emmanuel Macron de constituer « un gouvernement de 15 membres maximum, très ramassé ».

Comme tous ses prédécesseurs avant lui, le président de la République a donc grossi son gouvernement au fil des remaniements. Lui qui assurait le 5 mai 2017 dans Mediapart Live qu’il nommerait « un gouvernement qui a vocation à durer » a déjà procédé à quatre changements d’équipe depuis le début du quinquennat. Avant les sorties de Jacques Mézard, Françoise Nyssen, Stéphane Travert et Delphine Gény-Stephann, sept ministres avaient déjà claqué la porte, sur fond d’affaires et d’ambitions personnelles, parmi lesquels deux ministres d’État (Nicolas Hulot et Gérard Collomb). Trois des cinq portefeuilles régaliens – la défense, la justice et l’intérieur – ont été touchés par ces remaniements successifs.

Toutes les « bonnes prises » de 2017 ont aujourd’hui disparu du paysage, qu’il s’agisse du célèbre Nicolas Hulot, de l’ancienne directrice des éditions Actes Sud Françoise Nyssen, ou encore de l’escrimeuse Laura Flessel, quintuple médaillée olympique, elle aussi très populaire. Emmanuel Macron et Édouard Philippe, qui s’étaient fait fort de « bousculer » les schémas classiques en faisant disparaître certains intitulés et champs ministériels, renouent aujourd’hui avec ces mêmes schémas, en faisant évoluer les attributions de certains de leurs ministres. Les mots « jeunesse », « logement » , « ville » et « discriminations » font ainsi leur apparition dans les intitulés.

Jacqueline Gourault. © Reuters Jacqueline Gourault. © Reuters
Tout comme celui de « collectivités territoriales », qui concerne trois ministres, dont une de plein exercice : Jacqueline Gourault, Julien Denormandie et Sébastien Lecornu. L’Élysée insiste sur « la volonté du président de la République de reprendre et de renforcer les relations du gouvernement avec les collectivités », relations hautement conflictuelles depuis plusieurs mois déjà.

Ancienne sénatrice MoDem, la nouvelle ministre de la cohésion des territoires et des relations avec les collectivités territoriales, jusqu’alors ministre auprès du ministre de l’intérieur, sera d’ailleurs la seule à avoir la tutelle sur les collectivités locales alors que cette responsabilité était auparavant partagée avec Beauvau. Face à la colère des élus locaux, l’exécutif cherche désespérément à redresser le tir. « Il y a parfois des raisons objectives de crispation, parfois c’est juste de la politique, expliquait-on à Matignon, peu de temps avant le remaniement. On n’a pas réussi à convaincre et à rassurer certaines personnes que nous étions girondins. Comment le faire ? Une partie de la réponse sera dans le remaniement. »

« Enfin les collectivités territoriales ont des interlocuteurs désignés ! Il va leur falloir du courage pour combler le fossé qui s’est creusé entre l’État et le terrain », a réagi sur Twitter le président de l’Assemblée des départements de France, Dominique Bussereau. « Ça ne doit pas être seulement un symbole, nous attendons des actes sur l’association des territoires aux politiques qui les concernent », a ajouté celui des régions de France, Hervé Morin.

Après deux semaines d’attente, durant lesquelles Édouard Philippe a assuré l’intérim au ministère de l’intérieur, c’est une équipe sans relief qui a été présentée dans la matinée de mardi. Fini, les anciennes stars de la télévision et les personnalités un peu chic venues de la culture ; fini aussi, les poids lourds politiques. Pour constituer son gouvernement, Emmanuel Macron est allé chercher des personnalités inconnues du grand public ou qui, pour celles qui exerçaient déjà un mandat, n’avaient jamais franchement brillé au sein de leur ancien parti. « C’est un retour aux sources, un gouvernement d’experts, avec moins de logiques individuelles », plaide Matignon.

Confronté à un sérieux problème de ressources humaines, le chef de l’État fait avec ce qu’il a. Et comme Mediapart l’écrivait début septembre, il n’a pas grand-chose, ce qui explique en partie pourquoi ce remaniement a traîné en longueur. Sans surprise, l’Élysée assure qu’il n’en est rien et que le retard à l’allumage tient surtout au fait que le président de la République tenait à « accompagner » les ministres sortants, qu’il a tous reçus « il y a une dizaine de jours ». Emmanuel Macron continue de changer les personnes, tout en martelant qu’il faut « garder le cap » des politiques. Mais ceux qui sont susceptibles de les défendre se font de plus en plus rares.

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Cet article a été amendé dans la soirée de mardi, après l’allocution télévisée d’Emmanuel Macron.