Affaire de Karachi: un témoin pointe le rôle particulier de Sarkozy

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Interrogé dans l'affaire de Karachi, un témoin important, l'ex-directeur financier et administratif de la Direction des constructions navales (DCN), a pointé le rôle particulier joué par Nicolas Sarkozy, en sa qualité de ministre du budget dans le gouvernement Balladur, dans le cadre de la signature du contrat Agosta – la vente par la France de trois sous-marins au Pakistan en 1994. Selon le juge Marc Trévidic, qui a interrogé Gérard-Philippe Menayas le 9 novembre, ce contrat pourrait avoir un lien, direct ou indirect, avec l'attentat de Karachi, qui a coûté la vie à onze employés français de la DCN en mai 2002. M. Menayas a également évoqué le versement de rétrocommissions en marge du contrat Agosta, notamment au profit de l'un des frères de Benazir Bhutto.

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Le juge Marc Trévidic, en charge de l'enquête sur les causes de l'attentat de Karachi, qui a coûté la vie à onze employés français de la Direction des constructions navales (DCN) en mai 2002, vient de recueillir un témoignage important. Le 9 novembre, l'ancien directeur financier et administratif de la DCN, Gérard-Philippe Menayas, a pointé le rôle particulier joué par Nicolas Sarkozy dans le cadre de la signature du contrat Agosta – la vente par la France de trois sous-marins au Pakistan en 1994. Ce contrat pourrait avoir un lien, direct ou indirect, avec l'attentat, selon plusieurs éléments de la procédure judiciaire.
Nicolas Sarkozy était alors le ministre du budget d'Edouard Balladur (1993-1995), dont le gouvernement est à l'origine de ce marché d'armement de 838 millions d'euros. 4% du montant devaient être versés en commissions à des agents d'influence au rôle pour le moins trouble. Devant le juge, M. Menayas a évoqué, sans le citer nommément, M. Sarkozy à qui «le plan de financement» du contrat Agosta (y compris la rémunération des intermédiaires) aurait été nécessairement «soumis» en sa qualité de ministre du budget.
M. Menayas a également fait état du versement, en marge du même contrat, de rétrocommissions au bénéfice de destinataires français et pakistanais. Car s'il n'existe pour l'heure aucune preuve matérielle d'un lien entre les dessous financiers du contrat Agosta (et les soupçons de corruption qui en découlent) et l'attentat, l'enquête a d'ores et déjà permis de mettre en lumière les pratiques qui sont au cœur de certains grands marchés d'armement internationaux. Avec, en l'occurrence, le spectre du financement illégal de la vie politique française en toile de fond.
Ancien haut fonctionnaire de la direction du Trésor, Gérard-Philippe Menayas a d'abord expliqué au juge Trévidic dans quelles conditions les dirigeants de la DCN, via sa filiale commerciale DCN International (DCNI), lui avaient imposé deux intermédiaires libanais, Ziad Takieddine et Abdul Rahman El-Assir. Il fallait manifestement les rémunérer, rapidement et en conséquence, dans le cadre du contrat pakistanais, a expliqué en substance M. Menayas. Dans une précédente audition, l'ancien dirigeant de la DCN avait déjà affirmé que MM. Takieddine et El-Assir avaient «été imposés à la DCNI par le pouvoir politique [français]».
A nouveau convoqué par le juge, il s'est fait plus précis le 9 novembre: «Avant que le contrat ne soit signé, M. Takieddine m'a été présenté par M. Castellan et M. Aris [respectivement président et vice-président de DCNI]. M. Castellan m'a emmené dans un appartement avenue Henri-Martin où se trouvaient M. Takieddine et M. El-Assir. » Cette première rencontre aurait eu lieu «au moment de la signature du contrat, aux alentours de septembre 1994».
Leur apparition in extremis – le contrat a été signé le 21 septembre 1994 – est pour le moins surprenante. «Takieddine et El-Assir sont apparus assez tard dans le panorama. D'habitude, les agents sont identifiés beaucoup plus en amont. S'agissant du contrat pakistanais, les négociations avaient débuté en mars 1994. Cela s'est donc fait assez vite», a expliqué M. Menayas.
Le témoin a souligné une autre anomalie de taille portant sur les prétentions financières exorbitantes et les modalités de paiement des deux intermédiaires. M. Menayas est allé jusqu'à les qualifier de «hors normes». «Habituellement, les paiements des consultants se font au prorata des paiements du client», a-t-il précisé. C'est-à-dire que les versements sont échelonnés.