Présidentielle 1995: un nouveau million suspect pour Balladur

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Les développements de l'enquête dans le volet financier de l'affaire Karachi placent l'ancien premier ministre Edouard Balladur dans une posture judiciaire de plus en plus délicate s'agissant du financement de sa campagne présidentielle de 1995. Où de nouveaux versements apparaissent... Révélations.

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Les derniers développements de l'enquête des juges Renaud Van Ruymbeke et Roger Le Loire dans le volet financier de l'affaire Karachi placent l'ancien premier ministre Edouard Balladur dans une posture judiciaire de plus en plus délicate s'agissant du financement de sa campagne présidentielle de 1995, selon des documents et témoignages recueillis par Mediapart.

En plus des sept millions de francs suspects versés en espèces au lendemain du premier tour de la présidentielle (qui a eu lieu le 23 avril 1995), dont le trésorier de campagne de M. Balladur a récemment avoué ne pas connaître l'origine, les magistrats s'interrogent désormais sur la provenance douteuse d'au moins deux autres versements. Ils ont été faits deux jours avant, le 21 avril 1995, pour un montant total d'un million de francs, sur le compte de l'association de financement de l'ancien chef du gouvernement français, l'AFICEB.

E. Balladur © Reuters E. Balladur © Reuters
Les juges Van Ruymbeke et Le Loire, épaulés par les policiers de la Division nationale des investigations financières (DNIF), examinent l'hypothèse, évoquée par plusieurs témoins, selon laquelle M. Balladur aurait financé illégalement une partie de sa campagne présidentielle grâce à des détournements d'argent en marge de deux ventes d'armes conclues fin 1994 par son gouvernement. La première – le contrat Agosta, signé le 21 septembre – concerne la vente de trois sous-marins au Pakistan ; la seconde – le contrat Sawari II, signé le 19 novembre – porte sur la livraison de deux frégates à l'Arabie saoudite.

L'enquête des juges a d'ores et déjà pu établir, d'une part, que deux intermédiaires libanais, Ziad Takieddine et Abdulrahman El-Assir, ont été «imposés» à la dernière minute par le gouvernement Balladur dans les négociations de ces deux marchés d'armement pour toucher des commissions injustifiées, et, d'autre part, que quelques mois plus tard les comptes de campagne de M. Balladur ont été abondés, dans des proportions inhabituelles, en argent liquide.

Un document saisi par les polices française et luxembourgeoise laisse par ailleurs apparaître que Nicolas Sarkozy, alors ministre du budget du gouvernement Balladur (1993-95), a validé, fin 1994, la création au Luxembourg d'une structure financière offshore par laquelle ont transité les commissions occultes du contrat des sous-marins pakistanais.

En avril 2010, Mediapart publiait des bordereaux bancaires (disponibles en accès libre sur notre site FrenchLeaks) montrant que le compte de l'AFICEB avait été crédité, le 26 avril 1995, soit donc trois jours après le premier tour de la présidentielle, de plus de dix millions de francs en grosses coupures. René Galy-Dejean, le trésorier de campagne de M. Balladur, défait dès le premier tour, a reconnu, le 15 février dernier, dans le cabinet du juge Van Ruymbeke, avoir lui-même déposé trois des dix millions de francs en question à l'agence du boulevard Haussmann du Crédit du Nord, somme correspondant aux dons des militants.

Concernant les sept millions restants, M. Galy-Dejean avait en revanche avoué au juge son trouble quant à leur provenance: «Je suis incapable de vous dire d'où vient cet argent que je n'ai pas déposé.»

Trois jours plus tard, le 18 février au matin, dans le même cabinet d'instruction au palais de justice de Paris, un nouveau témoin de premier plan a dit cette fois sa «surprise» au sujet de deux autres versements de 500.000 francs chacun, comme le révèle son procès-verbal d'audition dont Mediapart a pu prendre connaissance. Il s'agit d'un certain Alexandre Galdin, assistant du trésorier Galy-Dejean pendant la campagne présidentielle de 1995, interviewé le 6 mars par Le Parisien.

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Révélée en septembre 2008 par Mediapart avec l'article «Vente d'armes: la corruption au cœur de la République», l'affaire Karachi nous a amenés à publier, en mai dernier, un livre-enquête, Le Contrat (éd. Stock).

L'intermédiaire Ziad Takieddine, qui a récemment fait parler de lui à cause de ses troubles relations avec le dictateur libyen Mouammar Kadhafi, avait tenté d'en interdire la publication devant la justice. En vain.

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