Loi Blanquer: les regroupements écoles-collèges supprimés au Sénat

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Le rapprochement entre les écoles et les collèges, prévu dans le projet de loi Blanquer, a été supprimé par les sénateurs avec l’accord du ministre, contraint de reculer face à la polémique que cette disposition a suscitée auprès de la communauté éducative et des syndicats.

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La mobilisation a (pour le moment) porté ses fruits. Vendredi, lors du dernier jour d’examen du projet de loi dite pour une école de la confiance, les sénateurs ont visiblement entendu la rue et ses réticences sur un point fort polémique de la future loi. Ils ont donc supprimé, conformément au vote du Sénat en commission, l’article six quater qui prévoit la possibilité de rapprocher des écoles et des collèges, sans opposition du ministre de l’éducation nationale qui s’en est remis à la « sagesse » des sénateurs.

Jean-Michel Blanquer. © Reuters Jean-Michel Blanquer. © Reuters

Le LR Jacques Grosperrin a toutefois défendu un amendement proposant une nouvelle rédaction, avec des garde-fous, notamment que cela ne se fasse que sur la base du volontariat, qu’un directeur soit maintenu dans chaque site et que cela soit voté à l’unanimité par toutes les parties, conseil d’administration du collège et conseil d’école inclus. Cet amendement « de compromis » a finalement été retiré par son auteur, à l’issue d’un long débat fort intéressant – c’est à souligner.

Il faut dire que cette disposition a eu une existence tourmentée. Introduite dans le texte en commission des lois à l’Assemblée nationale, sur une proposition de la députée Cécile Rilhac (LREM), cette mesure a été pensée pour les écoles rurales qui pourraient ainsi développer des projets communs avec le collège.

Ces « établissements publics des savoirs fondamentaux », adoptés le 19 février à l’Assemblée nationale, devaient regrouper sous un même îlot administratif les classes d’un collège et d’une ou plusieurs écoles situées dans le même bassin de vie. Parents, enseignants, directeurs d’école, syndicats et élus locaux se sont alarmés de ce projet, y voyant là l’occasion de supprimer des postes et de mettre à mal celui de directeur.

Et les sénateurs, de droite comme de gauche, ont semble-t-il été sensibles à la contestation. Ceux-ci ont pu à loisir développer les défauts d’une proposition qui introduit un changement majeur dans l’école. Jean-Michel Blanquer a justifié la mise en place d’un tel rapprochement pour introduire « un continuum » entre l’école primaire et le collège.

Les arguments des sénateurs, tous bords confondus, sont souvent identiques. La sénatrice socialiste Marie-Pierre Monier craint que la mise en œuvre « d’établissements XXL » n’encourage des fermetures de classes, de ceux qui accueilleront moins d’élèves. Elle s’inquiète également du fait que, potentiellement, les écoles rurales s’éteignent. Elle enjoint le ministre à ne pas être son « fossoyeur ». Sa collègue PS Samia Ghali défend le statut de directeur et la relation qu’il a pu tisser avec les parents, qui l’ont bien identifié comme interlocuteur. « On ne va pas leur dire qu’ils sont les super patrons d’une école. On ne va mettre des patrons partout ! »

Les directeurs d’école n’ont par ailleurs pas le statut de chefs d’établissement, au contraire de leurs homologues du secondaire. Ils assument des charges administratives et animent l’équipe en échange d’une décharge horaire et d’une prime. Depuis l’annonce de ce projet, les directeurs ont craint de devenir les adjoints du principal de collège à l’occasion des regroupements.

Laurent Lafon, du groupe Union centriste, s’interroge sur l’objectif de ces regroupements. Il évoque une « confusion entre le principe de “l’école du socle”, le fait de décloisonner l’école et le collège, et la question territoriale ». Il invite le ministre à revoir sa copie et à proposer une deuxième loi sur le sujet. « Ce coup raté ne doit pas nous emmener à dix ans. Vous ne vouliez pas de loi Blanquer. Vous aurez une loi Blanquer 1 et déposez une loi Blanquer 2 ! » s’adresse-t-il au ministre de l’éducation nationale.

Le centriste Jean-Marie Mizzon dénonce une « vassalisation des écoles par les collèges ». La socialiste Corinne Féret partage ces réticences sur rappelle qu’il n’y a pas eu d’étude d’impact sur le sujet et que la communauté éducative n’a pas été consultée en amont. Un collègue sénateur enfonce le clou : « Le péché originel, c’est d’avoir accepté cet article, il n’y a pas d’avis du Conseil d’État, pas d’étude d’impact. On n’est pas obligés de regrouper, cela nécessite du temps et de la concertation. »

La communiste Céline Brulin, déplore, elle aussi, qu’un tel bouleversement soit décidé « sans un débat approfondi ». Et de rappeler qu’il a été question du caractère volontaire de ces regroupements, mais que « le rapport de force qui lie les services de l’état et locaux n‘est pas favorable » aux seconds. Laurence Cohen du PCF relève que cette synergie n’a « aucun intérêt pédagogique pour les élèves ».

N’en jetez plus. De fait, le ministre de l’éducation nationale est contraint de concéder une maladresse.

Là encore, Jean-Michel Blanquer a plaidé le malentendu et dit avoir entendu les réticences de ceux qui jugent ce changement prématuré : « Nous avons clairement le sentiment qu’il y a besoin de temps, de maturation. » Avant d’ajouter qu’« on ne peut pas ne pas entendre » la fronde qui s’est exprimée ces dernières semaines. Il explique encore qu’il n’y a rien de « manichéen ou diabolique dans ce projet ». Il a aussi expliqué que « l’une des grandes douleurs de ce gouvernement » est « de devoir assumer des angoisses dont les racines sont antérieures aux deux années écoulées ». Il a ajouté, par exemple, que les écoles rurales ont été moins nombreuses à fermer que sous le précédent quinquennat.

Comme souvent, en connaisseur de l’histoire de l’éducation, il ne résiste pas à faire un petit détour historique du côté du plan Langevin-Wallon de 1947 pour justifier le caractère polémique du dispositif et son report.

« Ce qui est certain, c’est que le débat est très ouvert désormais et de toute façon, ce n’est pas un sujet seulement des prochains jours, des prochaines semaines à la faveur de cette loi, mais c’est un sujet des prochains mois pour avoir la plus vaste concertation avec les associations d’élus, avec les syndicats. » Ce par quoi le ministre aurait dû commencer.

Bien entendu, les opposants à ce dispositif ne doivent pas crier victoire tout de suite. Le texte, qui sera voté le 21 mai, doit encore passer entre les mains de la commission mixte paritaire, qui peut y apporter des retouches et surtout dégager un consensus entre les deux chambres.

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