Matignon, Elysée, ministères... Les cabinets verrouillés du nouveau pouvoir

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En effectif réduit, les cabinets ministériels travaillent désormais en étroite relation avec une administration qu’Emmanuel Macron entend façonner à sa main. Parité, diversité, cursus, parcours politique et professionnel… Malgré les promesses de renouvellement, les personnages de l’ombre du gouvernement ressemblent à tous ceux qui les ont précédés.

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Les consignes d’Emmanuel Macron ont été gravées dans le marbre du Journal officiel quelques jours seulement après son élection : « Le cabinet d’un ministre ne peut comprendre plus de dix membres. Le cabinet d’un ministre délégué ne peut comprendre plus de huit membres. Et le cabinet d’un secrétaire d’État ne peut comprendre plus de cinq membres. » Un décret pour marquer les choses d’emblée. Et éviter qu’un membre du gouvernement, moins zélé que les autres, ne trahisse les promesses du président de la République, comme cela avait été le cas sous le quinquennat Hollande, durant lequel le plafonnement à 15 membres par cabinet n’avait jamais été respecté.

Pour épauler les 16 ministres, les 3 ministres délégués et les 10 secrétaires d’État, quelque 300 collaborateurs ont déjà rejoint les ors de la République au cours des deux derniers mois. Beaucoup appartiennent désormais aux cabinets pléthoriques que se sont accordés l’Élysée et Matignon, lesquels comptent une petite cinquantaine de membres chacun, dont dix conseillers communs. Le remaniement post-législatives a fait bouger les lignes, certaines personnes ont été remplacées, d’autres ont craqué sous la pression et tous les postes n’ont pas encore été officiellement pourvus. Mais les profils des personnes nommées donnent déjà une image assez nette de ceux qui, dans l’ombre, feront le quinquennat d’Emmanuel Macron.

Emmanuel Macron et Édouard Philippe, entourés des 29 membres du gouvernement © gouvernement.fr Emmanuel Macron et Édouard Philippe, entourés des 29 membres du gouvernement © gouvernement.fr

Si le président a pris soin, comme il l’avait indiqué à Mediapart le 5 mai, de faire « monter des femmes et des hommes qui viennent de la société civile » dans son gouvernement, les cabinets qui accompagnent l'équipe ministérielle ressemblent à s’y méprendre à tous ceux qui les ont précédés. On y retrouve un nombre toujours aussi important d’énarques et de membres de grands corps de l’administration (Conseil d’État, Cour des comptes, Inspection des finances…). La moitié des 26 directeurs ou directrices de cabinet sont d’ailleurs diplômés de l’ENA. Quant à la grande majorité des autres, elle est passée sur les bancs de grandes écoles telles que Sciences Po, l’Essec ou Polytechnique.

Même constat sur la parité. Si le gouvernement compte autant d’hommes que de femmes, les cabinets, eux, sont encore largement masculins, puisque les femmes ne représentent que 36 % des effectifs. Elles sont seulement 6 (contre 20 hommes) à diriger un cabinet (ministère de la transition écologique et solidaire, ministère de l’agriculture et de l’alimentation, ministère des sports, secrétariat d’État chargé de l’égalité femmes/hommes, secrétariat d’État chargé des personnes handicapées, secrétariat d’État chargé du numérique). En revanche, elles sont bien plus nombreuses à occuper le poste de conseillère en communication : 16 contre 7 hommes seulement.

Même constat, aussi, sur la diversité. Comme à l’accoutumée, les cabinets ministériels sont en grande majorité composés d’élites de la République plutôt blanches de peau. Quant il est abordé, ce sujet provoque invariablement le soupir des interlocuteurs, d’aucuns regrettant que l’on sombre dans un culturalisme dangereux, avant de s’employer à chercher – longtemps – des exemples contraires. « C’est malheureusement culturel, reconnaît le directeur de cabinet d’une ministre. Beaucoup de collaborateurs sont issus des grandes écoles. Or, il est clair que tout le monde n’a pas accès à ces formations. Les choses évoluent, on l’a vu à l’Assemblée nationale d’ailleurs, mais c’est encore loin d’être ça… »

Malgré les promesses de renouvellement et d’ouverture, les cabinets ministériels sont encore et avant tout une affaire de réseaux, lesquels se forgent d’abord sur les bancs des grandes écoles : nombre de membres de cabinet sont issus des mêmes promotions de l’ENA, en particulier les promotions Averroès, René Cassin et Victor Schœlcher. On y retrouve également six anciens camarades d’Emmanuel Macron (promotion Léopold Sédar Senghor). À Matignon, Édouard Philippe a choisi comme directeur de cabinet Benoît Ribadeau-Dumas, lui aussi rencontré à Strasbourg (promotion Marc-Bloch).

La promotion Léopold Sédar Senghor de l’ENA. © DR La promotion Léopold Sédar Senghor de l’ENA. © DR

Bien souvent issus des grands corps, les membres de cabinets ministériels ont pour beaucoup un profil « techno », qui tranche avec la promesse de « nouveau monde » vantée par le président de la République. Une nécessité à les entendre. « Heureusement que je suis là…, glisse le directeur de cabinet d’un ministre issu de la fameuse “société civile”. C’est quand même de l’administration tout ça, il y a des choses qui nous parlent à nous, les “technos”, mais qui ne parlent pas aux élus de terrain. Nous avons des réflexes et un vocabulaire qu’ils n’ont pas. Ce serait difficile pour quelqu’un qui n’est pas de cette formation technique de faire quelque chose. »

En outre, le choix de réduire les effectifs des cabinets ministériels a considérablement renforcé le poids de l’administration. « On est vraiment peu nombreux par rapport aux cabinets de l’Élysée et de Matignon, souffle un conseiller de Bercy. La pression est constante. Il y a toujours une réunion quelque part et comme on ne peut pas être partout, on envoie souvent des personnes des services à notre place. » « C’est dur, encore plus dur qu’avant, confie un autre conseiller, habitué des cabinets. Ça nous oblige à avoir une discipline, à travailler de concert avec l’administration, là où il y avait avant deux blocs en silos. On délègue beaucoup aux services, on leur donne des dynamiques politiques et on demande des produits plus fonctionnels, des notes plus stratégiques. »

Emmanuel Macron n’a jamais caché son intention de modifier le fonctionnement de l’administration en mettant en place une sorte de « spoil system » à l’américaine, pratique qui permet au président des États-Unis de nommer aux postes clés de l’administration des fonctionnaires en phase avec son programme. « Dans les deux premiers mois du quinquennat, je changerai ou confirmerai l’intégralité des postes de direction dans la fonction publique, avait déclaré le candidat d’En Marche! aux Échos, fin avril. C’est une mise sous tension de l’appareil d’État. » Le gouvernement entend s’assurer de la « loyauté » des hauts fonctionnaires. C’est d’ailleurs la raison qu’il avait invoquée pour justifier la plainte déposée par le ministère du travail après publication dans la presse de documents issus des services.

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