Une usine en France: payer pour partir

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La robinetterie de Ham dans la Somme, menacée de fermeture pure et simple il y a un an, sera finalement reprise et des emplois seront sauvés. À quel prix et pour combien de temps? Troisième volet de notre série «Une usine en France».

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Le conflit a débuté en décembre 2015, deux semaines avant Noël. Il s’achève presque un an après, par une tiède victoire. Les 130 salariés de la robinetterie Pentair, à Ham dans la Somme, viennent d’apprendre que leur entreprise (passée de Pont-à-Mousson à Alstom ces trois dernières décennies, pour tomber en 2012 dans les mains du groupe américain) achève sa course industrielle dans l’escarcelle d’Altifort, une PME des Hauts-de-France. Altifort s’engage à garder 100 salariés sur 130, et conserve un contrat de sous-traitance avec Pentair pendant cinq ans.

Altifort qui reprend Pentair, c’est un peu comme si une grenouille avalait un bœuf. Fondée par Bart Gruyaert et Stanislas Vigier, l’entreprise réalise 20 millions d’euros de chiffre d'affaires, une peccadille au regard du chiffre réalisé par l'usine de Ham, compte actuellement 146 « collaborateurs » et œuvre dans des secteurs aussi divers que la construction, la décoration, la sécurité, la dépollution ou la maintenance, au travers d’une petite constellation de sociétés rachetées alors qu’elles étaient menacées. En récupérant l’usine de Ham, Altifort double d’un coup ses effectifs et arrive dans un domaine, la robinetterie industrielle, où elle est totalement novice. Mais Bart Gruyaert ne cesse de le déclarer, il recherche avec son associé des entreprises « à fort savoir-faire », pour mettre en place un « projet industriel pérenne ». Il a par ailleurs été « séduit » par les salariés, qui se battent depuis douze mois pour conserver leur travail.

Ce ne sont sûrement pas les seuls arguments qui ont décidé la PME de Coupru, dans l’Aisne, à mettre le pied à Ham. Le groupe Pentair, basé fiscalement en Irlande et dont la holding est installée en Suisse, est financièrement florissant. Ham réalisait, avant l’annonce de la fermeture de l’usine, une marge brute de 18 %. Les salariés l’ont confirmé : même pendant le conflit, l’activité s’est poursuivie, avec parfois des intérimaires venus en renfort pour assurer le carnet de commandes. L’indignation provoquée par la fermeture du site et la pression politique ont été maximales, surtout dans les premières semaines suivant l’annonce, et au sein d’une région en grande difficulté sur le front de l’emploi.

Pentair, qui justifie son départ et la restructuration au sein de son groupe par la nécessaire préservation d'une « base de profitabilité acceptable », s’est donc littéralement débarrassé de son usine, offrant à Altifort plusieurs millions d’euros en échange de la reprise, selon plusieurs sources proches du dossier. Payer pour partir, la méthode fait grincer des dents. « C’est un beau cadeau, ironise Fanny, l’une des salariées particulièrement impliquée dans la sauvegarde du site. Un bon moyen aussi pour le groupe de vider les lieux sans abîmer son image, ils partent comme des rois. » Altifort, proche du président de région Xavier Bertrand, recevra également une aide publique pour des investissements, dans le cadre de la sauvegarde d’emploi. Le montant, entre 1 et 1,5 million d’euros, n’a pas été précisé davantage.  

Les salariés ont appris par la presse locale la reprise officielle de leur usine par la PME. Le soulagement est forcément immense, leur emploi est sauvé à court terme. « L’usine devait être fermée, il y a 100 personnes qui restent, point. Pour moi, c’est ce qui compte, s’est réjoui Bernard Gressier, représentant Force ouvrière, devant les caméras de France 3. En mars déjà, il annonçait la couleur à Mediapart : « Peu importe le patron, on veut continuer à travailler. Pentair, Alstom, un autre, on s’en fout, pourvu qu’on fasse des robinets, et que nos enfants aient une chance de trouver du boulot à Ham. » Finalement, le plan social touchera seulement 30 personnes, dont 18 en pré-retraite, et 8 personnes en départ volontaire (elles ont déjà retrouvées un emploi ailleurs).

L’affaire n’est cependant pas sans risque pour le personnel restant. Altifort récupère les bâtiments, les hommes et les machines et s’engage à un contrat de sous-traitance avec Pentair pendant cinq ans, de manière dégressive. Il s’agit pour Pentair de se retirer progressivement. Le groupe reste donc le principal pourvoyeur d’activité de Ham, mais surveille aussi jalousement son “fichier clients”. Bart Gruyaert reste confiant : à Altifort de créer de nouvelles vannes d'ici là, pour séduire et attraper de nouveaux marchés. « Pour l’instant, nous sommes protégés par la sous-traitance, mais nous sommes forcément inquiets, souligne cependant Fanny. Altifort est un petit regroupement d’entreprises qui fait tout autre chose que de la robinetterie. Pour l’instant, le contrat est de garder les gens pendant 15 mois minimum, mais après, qu’allons-nous devenir ? » La consolation est la garantie arrachée dans la dernière ligne droite par les syndicats, qui oblige Pentair, en cas de nouveaux licenciements économiques à Ham avant 2021, à payer une bonne part des indemnités des salariés.

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Les alertes sur les plans sociaux inondent les boîtes mail des journalistes, à Mediapart comme ailleurs. Il est difficile de savoir comment traiter ces informations, le plus souvent faute de temps. Mediapart a donc choisi de revenir, régulièrement, aux nouvelles des Sapag, pour documenter le combat social, le groupe Pentair qui a racheté le site et veut aujourd'hui fermer l'usine, l'implication politique locale et nationale, le processus de reprise. Cet article est le troisième d'une série qui va durer jusqu'en 2017.