Mobilisation des quartiers populaires: un éternel recommencement

Par et

L’historien Karim Taharount retrace les tentatives d’organisation autonome des jeunes issus de l’immigration depuis le début des années 1980 en France. Leurs questionnements traversent encore aujourd’hui les mouvements antiracistes.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

C’est l’histoire d’un échec qui pèse encore aujourd’hui sur la société française. Pourquoi les « jeunes immigrés », tels qu’ils s’autodésignaient dans les années 1980 bien qu’étant pour la plupart nés en France, n’ont-ils pas réussi à s’organiser politiquement pour lutter contre les inégalités vécues ?

Dans le livre On est chez nous, histoire des tentatives d’organisation politique de l’immigration et des quartiers populaires (1981-1988) paru à l’automne 2017, l’historien et enseignant Karim Taharount retrace les nombreuses tentatives de mobilisation de ceux qui se nomment aujourd’hui les « racisés », les descendants d’immigrés qui vivent dans les banlieues. Dans une immense majorité, ces « jeunes immigrés » – environ 2,2 millions au début des années 1980 – étaient maghrébins, mais aussi portugais, subsahariens, asiatiques ou venant d’outre-mer.

De la marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983, devenue « marche des Beurs », on a surtout retenu les noms des figures les plus médiatisées comme Toumi Djaïdja, jeune président de l’association SOS Minguettes, qui s’était fait tirer dessus par un policier. Reprenant son travail de thèse à l’université Paris-I, Karim Taharount choisit de raconter les parcours de militants moins connus. Le premier volet de sa série est consacré à leur politisation dans les années 1980. Nordine Iznasni, Mogniss H. Abdallah, Tarik Kawtari, qui fonderont plus tard le Mouvement de l’immigration et des banlieues (MIB), ont alors la vingtaine et font leur apprentissage politique. Ils se mobilisent d’abord à travers le secteur socioculturel et les problèmes du quotidien – logement, crimes racistes, violences policières, justice à deux vitesses, discriminations.

Après leur accession au pouvoir en 1981, les socialistes ont pris une série de mesures favorables aux immigrés : suspension des expulsions pour les jeunes délinquants étrangers ayant grandi en France, régularisations exceptionnelles, élargissement du droit d’association aux étrangers. Mais très vite, une certaine méfiance s’instaure, notamment à la suite des propos tenus en janvier 1983 par le premier ministre Pierre Mauroy, qui accuse les ouvriers grévistes de Citroën à Aulnay et de Talbot à Poissy, pour la plupart des travailleurs maghrébins et antillais, d’être manipulés par des intégristes musulmans.

Et dans les communes de banlieue où ils vivent, les « jeunes immigrés », qui veulent sortir des cités de transit, se trouvent confrontés à des municipalités communistes hostiles à leur installation. À Nanterre, la mairie communiste instaure des quotas d’immigrés pour les colonies de vacances et les activités jeunesse. À Vitry-sur-Seine, le maire fait détruire au bulldozer un foyer de travailleurs maliens.

Les « jeunes immigrés » revendiquent donc leur autonomie face à cette gauche de gouvernement. Leurs organisations se distinguent également de celles de leurs parents travailleurs immigrés, jugées trop tournées vers les pays d’origine, ainsi que de celles de la gauche chrétienne, comme la Cimade, jugées trop paternalistes. Ils se gardent également de l’extrême gauche, qui tend à voir en eux les sous-prolétaires qui fourniront la main-d’œuvre de la révolution.

Dans cette optique, la marche de 1983 est considérée avec une grande méfiance. Une partie des « jeunes immigrés » estime que cette marche pour l’égalité n’était pas un projet strictement autonome contrôlé par les jeunes des Minguettes eux-mêmes, mais un mouvement dirigé par le pasteur Jean Costil et le père Christian Delorme.

Après le succès de la marche, qui rassemble 100 000 personnes à son arrivée le 3 décembre à Paris, se crée un « moment beur ». Mais rapidement, malgré l’organisation de plusieurs rencontres, les organisations de « jeunes immigrés » échouent à se structurer nationalement pour en tirer les fruits. Elles sont traversées par de nombreux questionnements et lignes de fracture : s’ouvrir à tous ceux qui militent contre le racisme, quelles que soient leurs origines, ou réunir uniquement ceux qui en sont directement victimes, les jeunes issus de l’immigration ? Rassembler sur une base territoriale les habitants des cités de transit et des grands ensembles qui subissent les mêmes inégalités sociales, ou uniquement les jeunes immigrés sur une base communautaire ?

À l’époque apparaissent les premières accusations de « racisme à l’envers » à l’encontre des immigrés qui tentent de s’organiser de façon autonome. Et faut-il privilégier l’action politique nationale à long terme ou l’urgence et les activités socioculturelles ? Le mouvement est également marqué par le manque de ressources et de légitimité des militants, obligés, malgré leur volonté d’autonomie, de se tourner vers des organisations chrétiennes de gauche, puis par l’association SOS Racisme, créée en 1984 pour se faire entendre des pouvoirs publics.

Autant d’interrogations qui traversent encore aujourd’hui les mouvements antiracistes et des quartiers populaires qui ont choisi des stratégies différentes : collectif Pas sans nous se voulant un « syndicat des banlieues », Marche de la dignité, Forum social des quartiers populaires, Front uni de l’immigration et des quartiers populaires (FUIQP), Stop le contrôle au faciès, etc.

Leur combat se poursuit aujourd’hui avec un nouveau vocabulaire – « co-construction », « racisés », « intersectionnalité », « postcolonialisme ». « Ils n’ont pas renoncé à tout projet d’organisation national », note le sociologue Thomas Kirszbaum dans sa préface au livre qui, espère-t-il, « leur servira à tirer les enseignements pratiques des échecs stratégiques et organisationnels de leurs aînés ».

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale