«Gilets jaunes»: la querelle des interprétations

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La violence, l’ombre de l’extrême droite et les dangers de la remise en cause radicale de la démocratie représentative par les « gilets jaunes » sont-ils des raisons pour en condamner les formes et les fins ? Le mouvement génère un nombre croissant d’inquiétudes. Son interprétation suscite une violence croissante des échanges en milieu habituellement tempéré.

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« Mais quand est-ce qu’on arrête ça ! » Le titre du Point, barrant une photo du boxeur Christophe Dettinger en train d’asséner des coups à un représentant des forces de l’ordre, présente les termes du débat d’une façon bien orientée. La question vaut cependant d’être posée.

En effet, la mobilisation des « gilets jaunes », dont la dynamique ne semble pas s’enrayer, suscite un nombre croissant d’inquiétudes, de condamnations même, en privé ou en public, au point de devenir la nouvelle affaire Dreyfus des dîners de famille.

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Les uns sont accusés de complaisance vis-à-vis d’un mouvement qui serait populiste, nationaliste, voire protofasciste, d’emballements insurrectionnels vis-à-vis d’un soulèvement qui reste peu massif à l’échelle de la population française ou encore d’inconscience vis-à-vis des risques de rejet de la démocratie et de la République.

Les autres sont suspectés de caricaturer les gilets jaunes en chemises brunes, d’indifférence au sort de ceux qui vivent hors des métropoles, de conservatisme ou d’aveuglement sur les échecs, les mensonges et les injustices de nos régimes contemporains.

Se contenter de juger que face à une mobilisation inédite et hétérogène, dans ses composantes davantage que dans ses revendications, les deux positions peuvent être tenues, voire qu’il y a du vrai dans les deux, constituerait toutefois une erreur d’appréhension et une faute politique.

Car s’il y a au moins trois choses sur lesquelles il doit être possible de s’accorder, c’est d’abord que nos démocraties représentatives libérales se situent à la croisée des chemins et n’ont d’autre alternative que la métamorphose ou la disparition ; ensuite, sur l’importance politique de ce moment, même si ses formes et son ampleur continuent d’échapper à la parfaite intelligibilité ; et enfin, sur la vacuité du « en même temps », qu’il se situe du côté d’Emmanuel Macron ou sur des ronds-points qui affichent leur rejet en bloc des étiquettes politiques mais ne pourront faire infiniment l’impasse sur certaines clarifications.

Chercher à dévoiler la « vraie » couleur des gilets jaunes constitue toutefois une tâche largement vaine. Parce qu’il s’agit d’un mouvement dynamique, dont les tenants et les aboutissants ne sont pas figés. Parce que, quelle que soit la généalogie d’un mouvement qui se situe notamment dans la lutte contre la limitation de la vitesse à 80 km/h, dans la révolte antifiscale et antiétatique ou dans des ressorts tricolores, voire nationalistes, ce qu’il est ensuite devenu interdit aujourd’hui de le réduire à ses origines, sauf à nier son ampleur politique et sociale, incarnée par une géographie aussi surprenante que multiple et sa capacité à durer dans le temps. Parce que son hétérogénéité indéniable, si elle complique les choses, est aussi ce qui en fait l’intérêt.

En effet, à l’heure où les véritables ennemis de la démocratie se situent soit du côté des fondamentalistes, soit des nationalistes, c’est-à-dire de politiques qui croient à leur pureté et prétendent l’imposer à tous, balayer d’un revers de main une mobilisation qui porte une exigence démocratique radicale au motif qu’elle serait impure constitue une erreur stratégique empêchant que les revendications de justice sociale et fiscale qui s’y sont fait entendre ne puissent devenir structurantes, et une illusion politique consistant à penser que le statu quo vaut toujours mieux que les risques liés au moment de bouscule ou de bascule.

Certes, on trouve de tout dans les gilets jaunes. Pour ne prendre que l’exemple des trois figures les plus médiatisées de la mobilisation, Maxime Nicolle (alias Fly Rider), Éric Drouet et Priscilla Ludoski, la plongée effectuée par la fondation Jean-Jaurès dans leurs activités numériques avant l’automne 2018 montre que le premier aimait à liker des publications du FN, que le second pourrait incarner la masse des citoyens français dégoûtés des partis et perméables aux théories complotistes, tandis que la troisième correspondrait à un profil relativement classique de gauche.

Mais assigner ainsi les gens à une identité politique préalable, n’est-ce pas aussi nier ce que la participation à un soulèvement peut provoquer chez les individus, y compris sur ce mode singulier fait à la fois de rejet de « la » politique et de politisation intense ? Maxime Nicolle a ainsi réagi sur Facebook à l’étude de la fondation Jean-Jaurès qui le présentait comme un « sympathisant d’extrême droite » en écrivant : « On peut tous se tromper^^surtout que avant octobre je ny connaissait rien en politique. Jai dailleur pas liker que du fn dans le passer et ca ne veut pas dire que je cautionne leur connerie haineuse. »

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Stratégie de dissimulation de ses accointances frontistes ou bouleversement sincère de son rapport à la politique ? De cette alternative dépend aussi le regard que l’on porte sur la mobilisation des gilets jaunes, qu’on préfère l’imaginer peuplée de sympathisants frontistes cherchant à l’orienter en déplorant éternellement l’essor du lepénisme ou qu’on accepte d’y voir un moment de bouleversement politique, collectif, et personnel, par définition ouvert au pire, mais aussi au meilleur.

Certes, pour prendre un exemple au-delà des frontières de l’Hexagone, le mouvement protestataire brésilien de 2013, initié, comme les gilets jaunes, sur des questions de vie chère, de mobilité et de choix budgétaires, a constitué une colère et une remise en cause des cadres politiques et institutionnels qui ont, en partie, pu être captées, cinq ans plus tard, par le candidat d’extrême droite Jair Bolsonaro.

 © Matteo Salvini en 2017 © Matteo Salvini en 2017
Certes, l’exemple italien, où les revendications démocratiques et sociales légitimes à l’origine de la constitution du Mouvement Cinq Étoiles ont été très largement phagocytées par l’extrême droite de Matteo Salvini, devrait avoir de quoi inquiéter ceux qui se réjouissent un peu vite de la « situation populiste » et du « moment destituant » des démocraties occidentales contemporaines, en sous-estimant la probabilité importante que le mouvement s’égare très à droite.

Mais ce sont précisément ces ambiguïtés, cette confusion ou ces inquiétudes qui devraient obliger, non pas à trancher sur la couleur des gilets jaunes, mais à ne pas briser le miroir tendu par un vêtement dont la caractéristique essentielle est moins sa teinte que son caractère réfléchissant, dans lequel chacun peut contempler ses propres désirs ou frayeurs, révolutionnaires ou réactionnaires, populaires ou putschistes.

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