Réforme du lycée: le casse-tête des spécialités

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Les lycéens de classe de seconde sont en train de décider des enseignements de spécialité qu’ils suivront à partir de la rentrée. À mesure que la réforme se concrétise, les enseignants prennent conscience des implications de celle-ci et doivent composer avec certaines interrogations.

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Pour Younès, les choses devraient bien se terminer. Le jeune homme de 15 ans n’a absolument pas la moindre bribe d’idée de ce qu’il va faire plus tard. Tout juste sait-il qu’il va choisir trois spécialités scientifiques correspondant à celles de la filière supprimée par la réforme du lycée qu’a initiée Jean-Michel Blanquer.

Élève de seconde au lycée privé de Décines (Lyon), il fait partie des meilleurs de sa classe et a environ 16 de moyenne générale. Il reste toutefois un peu sceptique quant à cette réforme, qu’il juge encore « floue ». À ses yeux, tous ces bouleversements sont un peu « soudains ». « On va être les cobayes. C’est un peu compliqué de se décider à mon âge. Au début, on ne s’y retrouvait pas trop entre les spécialités. Mais surtout, en dehors du contrôle continu, on ne voit pas trop ce que ça va changer, ça revient à la même chose. Une personne qui voulait faire ES va choisir les matières qui lui correspondent. »

C’est pourtant l’objectif de Jean-Michel Blanquer. Enterrer les séries L, ES et S pour créer un lycée « plus ouvert » et « modulable ». La réforme commande aux élèves de seconde de choisir dès maintenant les trois spécialités qu’ils étudieront dès la rentrée 2019 en classe de première.

Les jeunes gens doivent choisir parmi arts, biologie, écologie, humanités, littérature et philosophie, histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques, langues, littératures et cultures étrangères, littérature, langues et cultures de l’Antiquité, mathématiques, numérique et sciences informatiques, physique-chimie, sciences de la vie et de la Terre, sciences de l’ingénieur, sciences économiques et sociales (lire ici les explications du ministère de l’éducation nationale).

Le baccalauréat nouvelle version, avec notamment une plus grande part de contrôle continu – 40 %, dont 30 % sous la forme d’épreuves communes au sein des établissements en première et en terminale, et 10 % issus des bulletins de notes de ces deux années –, doit être opérationnel pour la promotion 2021.

Ce qui entraîne une modification profonde de l’architecture du lycée. Le ministre a donc décidé – les alertes formulées par les différents syndicats lors de la concertation menée en amont de la réforme n’ont pas été suivies d’effet – de refondre de fond en comble le lycée. Fin décembre 2018, les rectorats ont diffusé les cartes académiques des enseignements de spécialité, dévoilant ainsi le spectre de l’offre.

En effet, le ministre semble penser que l’intendance suivra, puisqu’il est à la charge des établissements de définir le nombre de spécialités disponibles en leur sein. Sur les douze spécialités, Jean-Michel Blanquer a promis, dans une interview au Parisien, de « faire en sorte que les élèves aient un large choix, autour de sept spécialités dans leur établissement ou à proximité ». La liste est aussi disponible ici. Un site dédié a même été créé pour répondre aux différentes questions des futurs bacheliers.

Les élèves de première sont tenus de suivre sept enseignements obligatoires du tronc commun, auxquels s’ajoutent trois enseignements de spécialité. En terminale, l’un de ces trois derniers devra être abandonné par les futurs bacheliers. Les combinaisons sont multiples et les réponses manquent. Dans l’académie de Créteil, par exemple, dix spécialités seront disponibles au lycée Feyder d’Épinay-sur-Seine, en Seine-Saint-Denis. Là où le lycée polyvalent Édouard-Branly (qui réunit voies générale, technologique et professionnelle) de Créteil, dans le Val-de-Marne, n’en aura que quatre. 92 % des établissements disposeront de sept spécialités.

En décembre, les lycéens ont tenté de se mobiliser contre les réformes. Localement, les enseignants essaient de s’organiser pour mettre en évidence les failles d’une réforme d’ampleur menée au pas de charge.

Une nuit des lycées a été organisée le 7 février. À Bondy, des enseignants ont occupé leur lycée pendant toute une nuit en signe de protestation. À Toulouse et dans son agglomération, près de 130 professeurs principaux de sept établissements ont démissionné de leurs fonctions contre une réforme jugée illisible et pilotée à vue, renonçant ainsi à leur prime d’une centaine d’euros. Même constat pour un collectif d’enseignants d’Ille-et-Vilaine. À Rennes, des proviseurs, un corps peu enclin à la manifestation, se sont eux aussi émus de la gestion verticale des réformes et de la difficulté à mettre en œuvre celle du lycée.

En décembre, les lycéens se sont mobilisés contre le nouveau baccalauréat. © Reuters En décembre, les lycéens se sont mobilisés contre le nouveau baccalauréat. © Reuters

Pour le moment, nombre de détails restent nébuleux. Renaud*, professeur de sciences économiques et sociales et syndiqué au Snes-FSU, enseigne dans un lycée de Seine-et-Marne à la composition sociale disparate. L’enseignant est vivement opposé à la réforme du lycée et résume ainsi la situation ubuesque du moment : « Le gouvernement passe en force, comme ça personne ne proteste et tout le monde finit par se résigner. Grosso modo, le jeudi on est en grève contre ce nouveau lycée et le vendredi on est en réunion avec notre direction pour savoir comment vendre cette réforme dégueulasse à nos élèves. »

Renaud est particulièrement irrité, dit-il, car « les informations sortent au fur et à mesure ». Il est démuni face aux interrogations des élèves. Certains par exemple lui demandent le contenu des différentes spécialités. Et là, il doit improviser une réponse ou confesser son ignorance.

Même dilemme pour Mehdi*, professeur de français dans un lycée de l’Essonne et professeur principal de seconde, non syndiqué. Il est dépité par cette nouvelle réforme. Après deux ans d’enseignement, sa désillusion est forte et il songe à une reconversion car il supporte de moins en moins « la schizophrénie » de devoir promouvoir des nouveautés qu’il considère comme néfastes.

Néanmoins, précise-t-il, pas question d’handicaper les élèves avec ses réticences. « Je joue le jeu avec mes élèves et les aide à composer des menus potentiels même si nous n’avons aucune information concrète. »

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* Renaud et Mehdi sont des pseudonymes, les deux enseignants ayant requis l’anonymat.