Ministre des cultes, Collomb oppose le voile à la «société française»

Gérard Collomb se livre à une islamophobie décomplexée en jugeant « choquant » le port du voile par une responsable du syndicat étudiant Unef. Une « marque de volonté identitaire », voire un encouragement à rejoindre l’État islamique, difficilement compatible avec la « culture française ». 

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Les digues n’en finissent plus de sauter. Vendredi 18 mai, le ministre de l’intérieur Gérard Collomb a estimé que le port du voile par une dirigeante syndicale de l’Unef relevait d’une « marque de volonté identitaire », voire de prosélytisme, après avoir évoqué l’attirance de jeunes Français musulmans pour l’État islamique. Une confusion dangereuse dans la bouche d’un des ministres les plus importants du gouvernement, notamment en charge des cultes.

Tout est parti de la diffusion, le week-end dernier, d’un reportage sur M6 consacré à la mobilisation contre la réforme d’accès à l’université, dans lequel la présidente de l’Unef à Paris IV est interrogée. Jusque-là, rien de notable. Sauf que Maryam Pougetoux porte le voile. Dénoncé par le politologue Laurent Bouvet, cofondateur du Printemps républicain, son passage suscite aussitôt une polémique, qui s’est encore envenimée vendredi matin sur BFM TV et RMC (à partir de 16 min 40).

Au micro de Jean-Jacques Bourdin, le ministre de l’intérieur commence par juger « choquant » le port du voile par une dirigeante du syndicat étudiant. « On voit bien qu’il y a un combat culturel finalement, au sein des jeunes musulmans. Est-ce que finalement l’islam c’est un islam qui veut converger avec la culture française ? », argumente-t-il. Sous-entendu : porter le voile pourrait être contraire à la « culture française ». Tant pis pour les millions de Françaises musulmanes, dont certaines choisissent de se couvrir les cheveux.

Quelques secondes plus tard, le ministre va plus loin et ose un parallèle avec l’attrait pour l’État islamique. « Je pense qu’un certain nombre de jeunes peuvent se laisser attirer par les thèses de Daech », explique-t-il en faisant allusion à une étude publiée en 2016 par l’Institut Montaigne. Selon ce document, 28 % des personnes interrogées en France par une entreprise de sondages (Ifop) « ont adopté un système de valeurs clairement opposé aux valeurs de la République ». Un chiffre inquiétant, mais aux contours flous et à la méthodologie décriée.

Maryam Pougetoux Maryam Pougetoux
Surtout, sans questionner la valeur de l’étude, elle ne dit pas que 28 % des musulmans de France interrogés sont des radicalisés prêts à rejoindre Daech. Le rapport précise même, dans ses conclusions, que « le pire serait que l’on réponde à la pulsion de révolte d’une partie des jeunes, fondée sur l’idée qu’il y a “eux” – les “impurs” – et “nous” – les musulmans fiers de l’être, mais victimes de l’islamophobie ambiante – par un discours politique fondé lui aussi sur cette dichotomie. À cette différence que le “eux” serait “les jeunes musulmans dangereux” et le “nous” les “bons” Français menacés ».

Gérard Collomb n’a manifestement pas lu l’avertissement. « Vous avez une étude qui a été faite par l’Institut Montaigne qui dit que près de 28 % des jeunes pourraient, non pas passer à l’acte, et donc commettre des crimes, mais être attirés par cette idéologie [de Daech – ndlr] », a-t-il dit au micro de BFM TV, plaidant pour la promotion d’un « islam moderne ». Un islam dont on pourrait accepter qu’il passe par le port du voile… mais pas trop non plus, selon le ministre de l’intérieur.

« Voyez, moi, ma maman, moi, quand elle allait à l’église, elle mettait un voile. Je ne sais pas ce que faisait la vôtre, lance-t-il au journaliste Jean-Jacques Bourdin. Comme quoi c’est un signe. Mais il ne faut pas que ce soit une marque de volonté identitaire, qu’on montre qu’on est différent de la société française.

— Et là, cette présidente de l’Unef le montre ?

— Et là, elle semble effectivement le montrer. »

« C'est du prosélytisme », a-t-il encore affirmé, parlant également de « provocation ». Au passage, le prosélytisme est défini par la Cour européenne des droits de l’homme comme un droit, en l’espèce celui « d’essayer de convaincre son prochain », dans un cadre contraint, rappelle la formatrice laïcité Anaïs Leleux.

Les propos de Collomb rappellent ceux déjà prononcés par le secrétaire d’État à l’égalité femmes-hommes Marlène Schiappa. Interrogée sur France Info (à voir ici à partir de 14 min 40), elle a condamné les attaques « ad hominem », « sexistes » « antimusulmanes » dont a fait l’objet la jeune femme, notamment sur les réseaux sociaux. Avant d’expliquer : « Cela m’interpelle, non pas parce que c’est une étudiante qui porte le voile, c’est son droit le plus strict. Mais ça m’interpelle que l’Unef ait choisi comme porte-parole une personne qui, de toute évidence, a des signes manifestes de religion, d’islam politique en réalité. »

Là encore, il faut être précis : que le port du voile par une syndicaliste d’une organisation ancrée à gauche suscite un débat, c’est parfaitement légitime. De l’extrême gauche au PS, tous les partis se sont divisés sur ce sujet – il suffit de se souvenir de la polémique suscitée en 2010 par la candidate voilée du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) Ilham Moussaïd.

Pour une partie du camp progressiste, la défense de l’égalité femmes-hommes, d’un idéal de liberté, ou de la laïcité est contradictoire avec toute pratique religieuse, et plus particulièrement avec le port du voile. En témoigne, par exemple, la réaction du député de La France insoumise Adrien Quatennens : « Je considère que lorsque l’on est représentant politique ou syndical en fonctions, on ne donne pas à voir ses convictions religieuses car on doit s’attacher à représenter tout le monde. »

Mais les propos de Collomb et de Schiappa vont bien au-delà : ils accusent à la fois une syndicaliste étudiante d’alimenter la radicalisation de jeunes musulmans, potentiellement tentés par Daech, et de défendre un « islam politique » simplement en portant le foulard. Encore une fois, le fait de porter un voile est une forme de pratique religieuse qui ne sous-entend en aucune façon un bulletin de vote en particulier, ni même une conception de la République où il faudrait imposer la loi spirituelle. 

Sans compter que la jeune femme ne s’est jamais exprimée sur ses convictions ou même sur le sujet tout court. Il s’agissait de l’une de ses premières interventions médiatiques, sur une question précise liée à l’enseignement supérieur.

Silencieuse depuis le début de la polémique, elle a fini par répondre aux questions de Buzzfeed, dans un entretien publié dimanche 20 mai. « Je ne m'attendais pas à ce que cela monte aussi haut et que cela devienne presque une affaire d'État, explique l'étudiante de 19 ans qui rêve de travailler dans une ONG. C'est assez pathétique de la part d'un ministre de l'Intérieur d'avoir de tels propos, aussi violents. Sachant que mon voile n'a aucune fonction politique. C'est ma foi. Après oui, c'est visible, mais ce n'est pas pour autant du prosélytisme. » Elle ajoute : « Je réfute le fait que l'on puisse dire que mon voile est un symbole politique. Ce n'est absolument pas le cas. On lui donne une signification que moi-même je ne lui donne pas. »

Quant aux combats féministes ou pour les droits des LGBT menés par l'Unef, Maryam Pougetoux répond : « En intégrant l'Unef, j'en connaissais les valeurs. Je les ai acceptées de la même manière que l'Unef m'a acceptée, sans a priori et avec bienveillance. Je suis croyante et je vis avec mon temps. »

À l’Unef, la présidente de l’organisation Lilâ Le Bas fulmine. Elle condamne d’une part les préjugés dont fait l’objet Maryam Pougetoux. Elle rappelle que la responsable locale « est intervenue pour parler de la sélection à l’université et parce qu’elle porte le voile on pense à sa place et on suppose qu’elle serait forcément contre l’IVG et le mariage pour tous ». Comme si la jeune femme n’était pas en accord avec les positions de l’organisation, qu’elle a rejointe il y a plus d’un an. Comme si elle portait forcément une idéologie incompatible avec les combats menés par une organisation syndicale de gauche féministe et laïque comme cette dernière le revendique.

Lilâ Le Bas doit composer depuis une semaine avec pléthore de commentaires désobligeants ou insultants émanant de quidams ou de personnalités publiques à l’égard du syndicat qu’elle dirige. Elle déplore que Gérard Collomb ajoute sa voix au concert de critiques eu égard à son niveau de responsabilité. Elle regrette aussi que le ministre de l’intérieur se complaise dans ces « amalgames », car ainsi « il stigmatise toutes les femmes musulmanes en les accusant de revendiquer un islam politique ».

La présidente de l’organisation étudiante n’en démord pas, Maryam Pougetoux a toute sa place à l’Unef. Notamment car le contraire serait discriminatoire selon elle : « Nous n’imposons pas de plafond de verre à une jeune femme qui souhaite assumer des responsabilités à l’Unef. C’est problématique qu’on se pose la question de ses convictions juste parce qu’elle arbore ce voile. Cela fait deux ans qu’il y a une interorganisation jeunesse avec la JOC et le MRJC (deux organisations de jeunesse chrétienne) et personne ne nous a jamais parlé de dérives communautaires étonnamment. Cette polémique est bien le signe de l’islamophobie rampante. »

Sur la laïcité, Gérard Collomb, longtemps élu à Lyon où l’empreinte catholique est forte, avait plutôt la réputation d’être en phase avec la ligne d’Emmanuel Macron, celle d’une « conception apaisée ». « Je ne suis pas de ceux qui veulent reléguer les religions dans la sphère de l'intime, expliquait-il en 2013 devant le premier synode de l’Église protestante unie de France. Je crois au contraire qu'elles ont toute leur place dans la vie de la cité. » Une conception qui ne vaut manifestement plus, à ses yeux, pour l’islam.

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Cet article a été actualisé dimanche 20 mai avec les propos de Maryam Pougetoux.