Jour de vote: les Français ont regardé passer la vague Macron

De Lille à Marseille, partout en France, les journalistes de Mediapart ont pris la température d’une France se préparant à la domination parlementaire de La République en marche. En ce dernier jour d’une longue séquence électorale, la majorité des électeurs ont déserté les urnes. Les autres balancent entre résignation et espoir mesuré.

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Ils ne sont pas venus, ou si peu. Face au triomphe annoncé du parti d’Emmanuel Macron, La République en marche (LREM), plus d’un électeur sur deux a déserté les urnes. 56,6 % des électeurs se sont abstenus, plus que jamais dans l’histoire de la Ve République. Plus encore qu’au premier tour, le 11 juin, où l’abstention était déjà record. Ce dimanche fermait une longue séquence électorale de sept mois, débutée fin novembre avec la primaire de la droite et du centre. Et partout en France, le constat a été le même : les bureaux de vote sont restés presque déserts.

À Givors (Rhône), à 20 kilomètres au sud de Lyon, Juan, ancien ouvrier, a eu ce cri du cœur : « Je vote PCF depuis 50 ans, mais là on n’avait aucune chance. Et maintenant pour qui veux-tu que je vote ? » Dans cette ancienne ville industrielle, dirigée par le PCF depuis l’après-guerre, le candidat communiste s’était lancé contre celui de La France Insoumise, sans chance qu'aucun des deux ne l'emporte. Au premier tour, l’abstention avait dépassé les 67 %. Au second, Juan avait le choix entre un candidat LR, l’ancien juge et député chevronné Georges Fenech, et Jean-Luc Fugit, un ancien socialiste passé chez LREM. Alors, il n’a pas voté ce dimanche, pas plus que la semaine dernière.

Dans un bureau de vote toulousain. © Emmanuel Riondé Dans un bureau de vote toulousain. © Emmanuel Riondé
Il n’est pas le seul. À la mi-journée, dans le quartier populaire du Mirail, à Toulouse, c’est le calme plat. Au 102e bureau, à 11 h 30, 44 votants se sont déplacés sur 990 inscrits. « Dix de moins que la semaine dernière à la même heure », soupire la présidente du bureau, l'élue socialiste Claude Touchefeu. Au premier tour, dans ce bureau, le taux d'abstention a dépassé 80 %. Au bureau 101, de l'autre côté de la pièce, à midi, 39 bulletins ont été glissés dans l'urne, sur 910 possibles. Au bureau 100, 92 sur 804. « On n'a pas vraiment d'explications », avoue sa présidente, Kheira. « Peut-être qu'ils ont perdu la foi, ils sont découragés, ils ne croient plus en la politique », tente Lahouaria, secrétaire du bureau. Une assesseure fait contre mauvaise fortune bon cœur : « Pour le dépouillement, c'est très bien… La semaine dernière, j'étais chez moi à 21 h 30 ! » Dans de nombreux bureaux de vote, d’ailleurs, les assesseurs ont fait comme les électeurs : ils ont oublié de se déplacer, au point que dans tout l'Hexagone, des bureaux ont ouvert en retard, faute de personnel pour les tenir.

Au jardin des plantes de Nantes, en fin d’après-midi, sous un soleil ardent, Astrid et Eugène avouent que « c’est l’indolence qui prévaut ». À la retraite depuis peu, ce couple de Strasbourgeois avait de longue date coché Nantes sur son cahier des villes françaises à visiter en priorité. Au point d’en oublier d’établir leur procuration. « Comme on dit communément, c’est un devoir civique, lâche Eugène, les pieds nus. Et en même temps, je ne me sens pas obligé. » « En plus, on avait le choix entre Les Républicains et En Marche!, continue Astrid. Alors bon… » Un peu plus loin, Charlotte et Jordan savourent la fraîcheur des étangs. « Le pouvoir absolu, c’est pas vraiment notre truc », expliquent l’employée à la Sécu et le scientifique chargé de recherche. « Si on avait pu voter France insoumise, on l’aurait fait. Mais dans notre circonscription, c’est plié. Du coup, on subit. Et autant vous dire que ce n’est pas marrant. »

Dans le parc, d’autres promettent mollement de se déplacer, un peu plus tard, juré. Mais même lorsqu’ils sont allés voter, ils ont encore été nombreux ce dimanche à avoir voté blanc ou nul. Par exemple à Lille-Sud, pour Julien, 38 ans, enseignant en lettres et histoire-géo dans un lycée technique. Il a longtemps hésité. « Et puis, j’ai voté blanc, pour la première fois de ma vie, glisse-t-il. C’est compliqué d’être de gauche, en ce moment, vous avez remarqué ? » « La rue va jouer un rôle important dans les prochaines années, c’est sûr », espère-t-il.

Dans la 9e circonscription de Toulouse, en fin de journée, Violaine croque une pomme, songeuse : « Peut-être que les gens pensent que c'est joué et c'est pour ça qu'ils ne sont pas allés voter. » La déléguée d'En Marche! est assise à côté d'une urne très peu remplie. Sa candidate, Sandrine Mörch, affrontait, et a battu, Manuel Bompard, directeur de campagne de Jean-Luc Mélenchon pendant la présidentielle. Violaine se dit « curieuse » pour l'avenir : « On va voir ce que ça va donner, ce mélange, ce mixage d'idéaux politique. J'ai tendance à y croire. On va bien voir comment vont se comporter tous ces nouveaux députés qui n'ont pas l'habitude de la langue de bois. » Néo-macroniste venue de la droite, elle retrace la campagne électorale de son champion : « Il va quand même être élu par peu de monde. Il y a eu tout ça, les primaires ratées, l'affaire Fillon… Je pense qu'il y a deux ans, il ne s'attendait pas lui-même à être élu. »

Depuis, l’ex-ministre de l’économie a eu le temps d’apprivoiser sa popularité et sa force électorale. Certains de ses émissaires également. Même la ministre des Outre-mer Annick Girardin, en grande difficulté au premier tour, a été réélue, de justesse, députée de Saint-Pierre-et-Miquelon. Les cinq autres ministres – Christophe Castaner dans les Alpes-de-Haute-Provence, Richard Ferrand dans le Finistère, Bruno Le Maire dans l'Eure et Marielle de Sarnez ainsi que Mounir Mahjoubi à Paris – l'ont tous emporté.

À Orsay, Cédric Villani, pas trop inquiet en votant. © Michel de Pracontal À Orsay, Cédric Villani, pas trop inquiet en votant. © Michel de Pracontal

À Orsay (Essonne), lorsqu’il vient voter vers 17 heures, Cédric Villani, star des mathématiques, fait quant à lui mine de s’inquiéter un peu. L'annonce des résultats serait « toujours un moment spécial, où on a un serrement au cœur », assure le tenant de la médaille Fields, qui ne s’est encore présenté à aucune élection. En réalité, avec 47 % des voix au premier tour, il ne s’inquiète guère. Même ses adversaires s’attendent à le voir faire un score comparable à celui de Macron au second tour de la présidentielle : autour de 70 %. Il a en effet obtenu finalement 69,36 % des voix.

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L'article a été construit grâce aux reportages de Clémence de Blasi à Lille (pour Mediacités), Pierre-Yves Bulteau à Nantes, Louise Fessard à Marseille, Mathieu Périsse à Lyon (pour We Report), Michel de Pracontal dans l'Essonne et Emmanuel Riondé à Toulouse. Rédaction du récit : Dan Israel.