Le licenciement d’Aude Lancelin devant les prud’hommes

Par

Le conseil des prud’hommes de Paris a examiné mardi le licenciement, pour un motif notoirement politique, d'Aude Lancelin par la direction de L'Obs. Près d'une vingtaine de journalistes du magazine ont produit des attestations en défense de leur consœur. Délibéré au 8 décembre.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

C’est une affaire hors norme que le conseil des prud’hommes de Paris a examinée ce mardi 17 octobre : celle du licenciement pour un motif notoirement politique d’Aude Lancelin, la directrice adjointe de la rédaction de L’Obs. Hors norme, compte tenu de la notoriété de la journaliste, mais surtout très emblématique de ces temps de tourmente dans lesquels la presse française est entrée depuis qu’une poignée de milliardaires a fait main basse sur elle.

capture-d-e-cran-2017-10-17-a-18-41-03
Les faits qui ont conduit au licenciement d’Aude Lancelin, nous les avons chroniqués en leur temps, dans le courant du mois de mai 2016 – on peut retrouver toutes nos enquêtes sous l’onglet Prolonger associé à cet article. En résumé, la directrice adjointe de la rédaction de L’Obs (contrôlée majoritairement depuis 2014 par le banquier d’affaires Matthieu Pigasse et le patron de Free Xavier Niel, par ailleurs propriétaires du groupe Le Monde) est licenciée brutalement en mai 2016. Sur le moment, les raisons de cette éviction semblent obscures.

Mais très vite Claude Perdriel, ancien propriétaire du magazine devenu actionnaire minoritaire, lève le voile sur les vraies motivations de cette éviction. Il adresse un SMS à la journaliste, suggérant très clairement qu’un motif politique est à l’origine de la purge : « Chère Aude. Vous avez toute ma sympathie mais la décision du dernier conseil [de surveillance] est évidemment irrévocable. Votre talent est indiscutable. Vous êtes jeune, vous n’aurez pas de problème pour trouver du travail, nombreux sont ceux qui vous soutiennent. Moralement, c’est important. Je respecte vos opinions mais je pense qu’elles ont influencé votre travail. Cela n’empêche pas le talent. Amicalement. » (Lire Licenciement politique à «L'Obs»: le SMS qui confirme).

Puis progressivement, des indices concordants, rapportés par Mediapart ou par d’autres journaux, sont venus confirmer que François Hollande et Xavier Niel, qui s’étaient rencontrés peu avant le licenciement précipité d’Aude Lancelin, avaient en réalité des attentes l’un à l’égard de l’autre. En chute vertigineuse dans les sondages, critiqué de toutes parts, y compris dans son propre camp, le premier pouvait s’inquiéter que le seul journal le défendant encore, en l’occurrence L’Obs, puisse, dans ses pages « Débats » animées par Aude Lancelin, donner un trop grand écho aux autres courants de la gauche.

De l’autre côté, la prospérité du groupe de Xavier Niel dépend en bonne partie du contrat d’itinérance avec Orange, dont l’État est le principal actionnaire. Niel espérait donc à cette époque que ce contrat, qui arrivait à échéance, soit renouvelé dans de bonnes conditions. Selon les usages du capitalisme de la barbichette à la française (« Je te tiens ; tu me tiens ; on se rend des services mutuels… »), c’est ainsi très vraisemblablement un échange de bons procédés qui a eu lieu : Xavier Niel a fait le ménage à L’Obs, de sorte que les opinions de la gauche radicale n’y prospèrent pas ; et en retour, il a obtenu la reconduction du contrat d’itinérance avec Orange, dont Free avait un si grand besoin.

À l’audience, le conseil d’Aude Lancelin, Me William Bourdon, a donc présenté une à une les différentes pièces de ce puzzle médiatico-politique – y compris l’attestation fournie par l’auteur de ces lignes (voir notre Boîte noire). Ces pièces indiquent que les véritables raisons du licenciement d’Aude Lancelin – sans précédent dans l’histoire de L’Obs comme dans celle du Monde – sont bel et bien d’ordre politique, et révèlent les saccages auxquels peut conduire la normalisation d’une presse qui, perdant son indépendance, passe sous la tutelle de milliardaires, dans des logiques de connivence ou d’influence.

Me Bourdon a aussi donné une nouvelle mesure de l'émotion que ce licenciement a suscitée au sein même de L’Obs – et pas seulement à l’extérieur. Car si d’ordinaire, il est très difficile pour un salarié licencié d’obtenir des attestations de quelques-uns de ses anciens collègues – qui peuvent légitimement craindre des mesures de rétorsion de leur employeur –, dans le cas présent, cela n’a pas été le cas. Parmi de nombreux autres – pas loin d’une vingtaine au total, ce qui est rarissime –, le chef du service culture de L’Obs, Jérôme Garcin, a ainsi rendu hommage au travail de sa consœur et a confirmé dans une attestation « qu’il aurait été heureux d’accueillir Madame Aude Lancelin au service culture afin qu’elle reprenne ses fonctions de journaliste ».

Olivier Toscer, qui a occupé les fonctions de grand reporter pendant de nombreuses années à L’Obs (de 1999 à 2017), se souvient avoir échangé avec Matthieu Croissandeau, le directeur de la rédaction au moment de sa nomination à ses côtés, et dit dans une attestation : « Celui-ci m’a expliqué qu’il l’avait choisie comme adjointe parce qu’elle était selon ses propres termes “très différente” de lui et donc complémentaire. » Ce qui ruine la thèse de la direction, selon laquelle le licenciement a seulement des motifs professionnels.

Une autre grande figure de L’Obs, Jacques Drillon, a aussi fait cette attestation ravageuse : « Aude Lancelin a exercé sa fonction dans le but de redonner au journal un lustre qu’il avait perdu, en y faisant revenir de nombreux intellectuels de tous bords, passant commande d’articles à tous les journalistes de la rédaction capables d’y répondre, menant les projets à bien, disant clairement oui ou non aux projets soumis. De toute évidence, la relance de l’Obs passait, pour elle, par une reconquête de son rôle de journal leader dans le monde des idées. Elle n’a cessé de stimuler les collaborateurs dans ce sens, en leur transmettant idées et livres, et de répondre à leurs propositions. Consciente des difficultés que traversait le journal, elle avait compris qu’il ne vivrait qu’au prix d’une qualité exceptionnelle ; elle se savait complémentaire de Matthieu Croissandeau, avait comme lui une vue à long terme, et a construit pierre à pierre un espace qui permettait au lecteur exigeant d’accorder sa confiance à son hebdomadaire. C’était un travail de longue haleine qu’elle a entrepris aussitôt nommée, et qu’elle a effectué sans faiblir. En témoigne le succès de toutes les “Unes” consacrées aux idées, aux philosophes – nous sommes nombreux à déplorer qu’elle n’en ait pas obtenu plus souvent, puisqu’elles allaient dans le sens d’une relance du journal. »

Dans sa défense, Me Bourdon a aussi fait allusion à une autre attestation, celle que lui a fournie le journaliste Jean Stern, rédacteur en chef de la revue d'Amnesty France. Dans ce témoignage très détaillé, rapportant de nombreuses anecdotes qui éclairent l’histoire, le journaliste raconte l’enquête qu’il a effectuée au moment des faits, suggérant qu’il y avait bel et bien une très forte animosité de François Hollande à l’encontre d’Aude Lancelin, au motif qu’elle est la compagne de l’économiste Frédéric Lordon, lequel était à l’époque une figure de Nuit debout.

Racontant les bruits qu’il entend au sujet de L’Obs, au début du printemps 2016, Jean Stern écrit : « Il y aura bien un plan social à L’Obs. Et j’apprends par une très bonne source qu’Aude Lancelin serait dans le collimateur. “On” lui reproche son positionnement trop “à gauche” et d’être la compagne de Frédéric Lordon (…). Il semble que le président de la République lui-même soit exaspéré et concentre sa rancœur sur Aude Lancelin », écrit le journaliste.

La partie adverse, elle, en est restée à la thèse qu’elle défend depuis le début de l’affaire, à savoir que le licenciement est de nature strictement professionnelle, motivé notamment par le fait qu’Aude Lancelin aurait contesté le management et l’animation éditoriale de Matthieu Croissandeau. Le conseil du magazine a donc farouchement contesté que ce licenciement ait un caractère politique, faisant valoir que la thèse du complot était absurde. L’exécuteur des basses œuvres, Matthieu Croissandeau, visé à l’époque des faits par deux motions de défiance de la rédaction, est lui aussi venu à la barre pour contester qu’une quelconque arrière-pensée politique ait pu motiver ce licenciement.

Toute la difficulté, pour la direction de L’Obs, d’établir cette thèse d’un désaccord professionnel, c’est qu’aucun journaliste du magazine n’a accepté de venir l’étayer ; et aucune pièce ne vient documenter cette présentation des choses. La direction du magazine a cherché, elle aussi, à réunir des témoignages en ce sens, mais dans toute la rédaction, elle n’est parvenue au bout du compte à n’en rassembler qu’un seul, celui de… Matthieu Croissandeau lui-même !

Me Bourdon a donc demandé au terme de sa plaidoirie l’annulation de ce licenciement, survenu « sans cause réelle et sérieuse », en même temps que de très fortes indemnités en dommages et intérêts au profit de sa cliente.

Au tribunal de l’opinion, Aude Lancelin a déjà largement gagné la confrontation. Son livre, intitulé ironiquement Le Monde libre (éditions Les liens qui libèrent), qui raconte sa mésaventure et le microcosme délétère de L’Obs, a été couronné par le prix Renaudot Essai 2016, et a connu un grand succès d’audience. Mais dans un État de droit, il est encore plus important de gagner la confrontation devant la justice de la République. D’autant plus important que cette affaire est devenue emblématique et que d’autres milliardaires se sont tout aussi mal comportés dans d’autres médias. Le jugement a été mis en délibéré au 8 décembre.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale

Me William Bourdon, conseil d’Aude Lancelin, m’avait demandé si j’accepterais de fournir une attestation au profit de ma consoeur. J’ai évidemment accepté, car au cours de mes enquêtes pour Mediapart puis pour mon livre Main basse sur l'information (Editions Don Quichotte), j’ai mis au jour de nombreux faits attestant du caractère politique de son licenciement. J’ai donc estimé que je pouvais consigner dans une attestation à destination de la justice les principales conclusions de mon travail d'investigation. Mon attestation se conclut en ces termes : « Les nombreuses sources confidentielles auxquelles j’ai eu accès m’ont permis d’établir qu’il n’y avait pas d’autres explications au brutal licenciement d’Aude Lancelin : elle a été victime d’un échange de bons services au terme duquel le contrat d’itinérance a été reconduit en contrepartie de l’éviction de la journaliste ».