«Société de vigilance»: les enseignants sont déjà requis depuis des années

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Depuis 2014, les autorités ont mis en place un dispositif de remontée des « signaux faibles » par de nombreux « référents radicalisation ». Particulièrement sollicitées, les écoles et universités se voient confier la responsabilité de juger de la dangerosité d’élèves ou d’étudiants, à l’image de la fac de Cergy-Pontoise, en fonction de critères vagues et potentiellement discriminants.

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La révélation de l’envoi, le lundi 14 octobre, par l’administration de l’université de Cergy-Pontoise, d’un questionnaire visant à faire remonter les « signaux faibles de radicalisation » repérés chez ses étudiants a eu le mérite d’illustrer de manière crue comment se concrétise sur le terrain la « société de vigilance » promue par Emmanuel Macron.

Contrairement à ce qu’a affirmé le président de l’université, François Germinet, la diffusion de ce mail n’est pas un simple « message extrêmement maladroit dans son contenu » qui aurait été envoyé « dans le contexte de l’attaque de la préfecture de police de Paris ».

La preuve en est un autre mail identique, envoyé cette fois le lundi 18 mars par le fonctionnaire sécurité défense (FSD) de l’établissement à l’ensemble des directeurs et des laboratoires, responsables administratifs et chefs de service, et que Mediapart s'est procuré. Celui-ci rappelle la mise en place, en février 2018, d’un nouveau plan de lutte contre la radicalisation. « Ma première action dans ce domaine porte sur la détection de personnes susceptibles d’être en cours de radicalisation afin de les aider et d’aider leur famille à sortir de ce phénomène », écrit le FSD.

Dans ce but, un « imprimé » est joint au mail afin d’être communiqué à tous les « collaborateurs (personnels enseignants – chercheurs, enseignants – et administratifs et techniques) ». Celui-ci doit être rempli si « un individu (étudiant ou collègue) présente un ou plusieurs signaux listés dans cet imprimé » ou en cas de « présence de signaux faibles liés au fonctionnement d’un bâtiment  ».

Le document en question est exactement le même que celui envoyé le 14 octobre. Intitulé « Fiche de remontée de signaux faibles », il consiste en une liste de critères auxquels il faut répondre par oui ou par non : « absentéisme récurrent », « ne participe plus à un groupe d’amis », « ne répond plus à ses mails, ses SMS », « port d’une djellaba », « apparition du port du voile », « port du niqab », « port de la barbe sans moustache », « arrêt de faire la fête » ou encore « réalisation de prière dans les locaux de l’université ».

Le mail du lundi 14 octobre a été dénoncé, notamment sur les réseaux sociaux, par plusieurs enseignants. « La liste des “signaux faibles” qui y figure est sidérante », a ainsi réagi sur Twitter Renaud Epstein, maître de conférences à Sciences Po Saint-Germain « Si je devais l’utiliser pour une auto-analyse, j’aurais de bonnes chances de gagner un voyage gratuit à Guantanamo. »

Face au tollé, la direction de l’université a rapidement réagi. Dans un communiqué, elle « regrette vivement d’avoir pu heurter ou choquer certaines personnes au sein de l’université et à l’extérieur par une formulation inappropriée et source d’incompréhension et leur présente ses excuses. En particulier et en conséquence, le document joint au message est retiré ».

Un extrait du questionnaire Un extrait du questionnaire

Pourquoi le même message, envoyé sept mois auparavant, n’avait-il alors suscité aucune réaction ? Contacté par Mediapart, le président de l’université de Cergy, François Germinet, joue la carte de la transparence. « En effet, ce mail a été envoyé mais je n’en avais aucun souvenir et je l’ai découvert lundi soir. Contrairement à celui du 14 octobre, qui a été envoyé à tout le monde, il n’avait été adressé qu’aux directeurs de composantes et de laboratoires, ce qui explique sans doute qu’il ait fait moins de bruit. Nous recevons beaucoup de messages de sécurité et beaucoup les lisent en vitesse sans ouvrir les pièces jointes », explique-t-il.

« Du coup, nous avons creusé pour savoir d’où ça venait, poursuit François Germinet. Ce qu’il s’est passé, c’est qu’en début d’année 2019, notre FDS a été nommé référent radicalisation. Au mois de janvier, il a participé à un séminaire de formation pour ce nouveau poste, préconisé par l’État. Et en revenant, avec cette nouvelle étiquette, il a commencé à travailler avec son équipe sur une grille d’évaluation des signaux faibles. C’est ce document qu’il a envoyé, de manière spontanée, aux directeurs de composantes et de laboratoires au mois de mars. Après la tuerie de la préfecture de police, il a renvoyé ce document, comme un rappel à la sécurité, et cette fois à tout le monde. Ce qui a provoqué la polémique de cette semaine. »

Sur le fond, le président de l’université de Cergy maintient sa condamnation. « Ce formulaire est totalement contraire aux valeurs que nous défendons. Il est beaucoup trop ciblé et si j’en avais eu connaissance à l’époque, je l’aurais retiré également », assure-t-il.

L’envoi de ce questionnaire répond à une pression constante exercée depuis plusieurs années par les autorités sur l’Éducation nationale et l’enseignement supérieur, considérés comme les piliers de la lutte contre la radicalisation. Et depuis 2014, les gouvernements successifs ont mis un place un dispositif de surveillance reposant sur un maillage étroit du territoire et imposant aux acteurs locaux – collectivités locales, Éducation nationale, acteurs sociaux et associatifs – leur collaboration dans la remontée des fameux « signaux faibles ».

Son organisation, relativement complexe, a été progressivement définie par trois plans successifs : le plan de lutte antiterroriste (PLAT) du 29 avril 2014, le plan d’action contre la radicalisation et le terrorisme (PART) du 9 mai 2016 et le plan national de prévention de la radicalisation (PNPR) du 23 février 2018.

Elle repose sur une structure pyramidale. À la base, on trouve la collecte des signaux. Celle-ci est tout d’abord assurée par les citoyens eux-mêmes qui peuvent opérer un signalement via le site stop-djihadisme.com et un numéro vert mis en place dès le PLAT de 2014. Au fil des plans, les autorités ont également mis en place tout un réseau de « référents radicalisation » au sein des principales institutions et organisations : Éducation nationale, universités, agences régionales de santé, clubs sportifs…

Concernant l’Éducation nationale et l’enseignement supérieur, la fiche 17 du Guide interministériel de prévention de la radicalisation précise que chaque recteur doit désigner un référent au niveau académique et que chaque inspecteur d’académie-directeur des services départementaux de l’éducation nationale (IA-DASEN) doit nommer un référent au niveau départemental.

« Ce réseau de référents a pour mission d’animer territorialement la politique conduite par le ministère de l’éducation nationale pour prévenir le plus en amont possible » la radicalisation. « Le référent départemental […] est membre de la cellule de suivi préfectorale et doit être l’interface entre les établissements scolaires et cette cellule, précise le guide. Il a pour mission d’accompagner les établissements. Il doit aider au repérage des élèves susceptibles d’être en voie de radicalisation en faisant connaître les outils à disposition pour reconnaître les signaux faibles et indicateurs de basculement et les procédures de signalement à suivre. »

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