Le procès des attentats du 13-Novembre Chronique

13-Novembre : l’ancien ministre Bernard Cazeneuve « a fait ce qu’il a pu »

Lors de son audition par la cour d’assises spéciale, l’ex-ministre de l’intérieur, devenu ensuite premier ministre, a reconnu mercredi l’échec des services de renseignement sans prendre sa part de responsabilité.

Karl Laske

18 novembre 2021 à 08h59

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Un ministre de l’intérieur est-il comptable de l’échec de ses services ? À quel moment doit-il se sentir responsable ? C’est ce rapport à l’échec que la cour d’assises spéciale a pu évaluer mercredi, lors de l’audition de Bernard Cazeneuve, ministre de l’intérieur au moment des attentats du 13-Novembre. Difficile, puisqu’on sait que le ministre a été propulsé premier ministre, après la vague d’attentats, en décembre 2016.

À la barre, Bernard Cazeneuve, costume bleu foncé orné de deux lignes de quatre boutons dorés, désormais avocat, s’exprime d’une voix monocorde, qu’on dirait sans émotion. On entend d’abord que cet échec semble plutôt être celui des autres que le sien.

« Lorsqu’un attentat survient après une mobilisation, c’est un échec qui est vécu de façon toujours douloureuse par les personnes qui se sont mobilisées, déclare-t-il lors de sa déclaration liminaire. Leur rôle est d’en tirer les enseignements et d’adapter les dispositifs. »

Mais on comprend plus tard que l’échec ne l’a pas laissé indemne. Il s’interroge à voix haute sur sa responsabilité.

« Est-ce que vous avez des regrets à un titre ou à un autre ? », questionne une juge assesseure.

« Il ne s’est pas écoulé un jour sans que je me sois posé la question de savoir ce que j’aurais pu faire et que je n’ai pas fait, répond-il. J’ai fait ce que j’ai pu. Des attentats ont eu lieu. Des vies ont été brisées. Les Français sont inconsolables. » Il poursuit : « La lutte antiterroriste s’inscrit dans le temps long. Je n’ai jamais été amené à mettre en cause les gouvernements précédents qui ont été amenés à agir avant moi, même s’ils n’étaient pas de la même sensibilité que moi. Dans l’État républicain, tous ceux qui agissent essayent de faire au mieux. Je ne peux que m’interroger, et je continuerai jusqu’à mon dernier souffle, sur ce qui aurait pu être fait et ne l’a pas été. »

Paris, le 17 novembre 2021. L'ancien ministre de l'Intérieur, Bernard Cazeneuve, arrive au Palais de Justice pour témoigner lors du procès des attentats de Paris du 13 novembre 2015. © Photo Thomas Coex / AFP

On repense à la position, assez différente, de François Hollande devant la cour, le 10 novembre : « Si j’avais le moindre doute sur ce que nous avons fait, préparé, prévu, empêché, je vous le dirais, en exprimant le pardon que je réclamerais. Mais je ne suis pas dans cette démarche-là. J’ai toujours eu toutes les informations sur la gravité de la menace, la détermination des groupes qui nous faisaient la guerre, mais nous avons tout fait pour stopper ces individus, y compris par des frappes en Syrie. » L’ancien président semble convaincu, lui, d’avoir « tout fait ». « Nous n’avions pas les informations qui auraient été décisives pour empêcher les attentats du 13-Novembre, a déploré l’ancien président. Les individus, nous les connaissions, mais nous ne pouvions pas imaginer qu’ils étaient déjà en train d’agir. »

L’ampleur de la menace, Bernard Cazeneuve explique l’avoir découverte, en avril 2014, à son arrivée au ministère de l’intérieur, de la bouche de son prédécesseur, et nouveau premier ministre, Manuel Valls : « Lorsque je suis arrivé place Beauvau, lors de la passation, Manuel Valls a évoqué le départ d’un nombre de plus en plus important de nos ressortissants sur le théâtre des opérations terroristes [la Syrie – ndlr], qui commettaient des crimes, et qui représentaient un extrême danger pour le cas où ils seraient amenés à revenir », dit-il.

La proclamation du califat, quelques mois plus tard, en juin 2014, par l’État islamique en Irak et au Levant provoque une accélération des départs de Français, et fait dès lors « peser une menace réelle ». Comme François Hollande avant lui, l’ancien ministre tient à déconnecter la campagne d’attentats subie en 2015 de l’entrée de la France dans la coalition contre l’État islamique en Irak en septembre 2014 :

« Je crois que le président Hollande a eu l’occasion de s’exprimer ici : nous avons la conviction que l’on souhaitait nous frapper en raison de ce que nous étions, un pays attaché aux valeurs universelles, un pays qui ne transigerait pas sur la question de la laïcité. Par conséquent, nous étions particulièrement visés, et la menace s’était exprimée en France et en Europe bien avant les frappes de la coalition. »

Bernard Cazeneuve en veut pour preuve le démantèlement de filières djihadistes, ou l’attentat en mai 2014 contre le Musée juif de Bruxelles, « qui témoignait de leur détermination à toucher les pays de l’Union européenne ». Il met aussi quelques chiffres sur la table. Les services de renseignement suivaient « 158 dossiers », expose-t-il. Et « 941 terroristes étaient particulièrement suivis », et avaient été « pour partie interpellés », soit 300 environ, dont la moitié était incarcérée. On en déduit que les « 941 terroristes » n’étaient encore que des suspects. En mai 2015, précise-t-il encore, 570 personnes étaient présentes sur zone, 300 étaient revenues, 141 avaient trouvé la mort sur place. Enfin, les services recensaient « 700 velléitaires », intéressés au départ sur le « théâtre terroriste ».

Empoignant des deux mains le pupitre, le visage inexpressif, l’ancien ministre dresse donc la liste de ce qu’il a « fait » pour contrer la menace : la création d’un numéro vert dédié au signalement des radicalisations, puis ses travaux sur la loi sur le renseignement légalisant le « suivi en continu des terroristes », et « permettant la détection, via des algorithmes, d’éléments permettant de révéler des intentions de passages à l’acte » – une loi adoptée en juillet 2015. Il déplore avoir été confronté « en permanence à des oppositions » sur ce sujet. Des acteurs politiques qui lui « expliquaient que l’État de droit était un obstacle ».

Paris, le 14 novembre 2015. Des enquêteurs devant le café La Bonne Bière, rue du Faubourg du Temple et la salle d’audience du procès des attentats du 13 novembre 2015. © Photo Kenzo Tribouillard / AFP

S’il évoque « le réhaussement des moyens des forces de sécurité et des services de renseignement » opéré à partir de janvier 2015 – 1 100 effectifs supplémentaires pour la lutte antiterroriste –, l’ancien ministre de l’intérieur ne s’arrête pas sur les attentats qui ont frappé Paris les 6, 7 et 8 janvier. C’est pourtant le premier raté cuisant de son ministère. La DGSI avait interrompu sa surveillance des frères Kouachi en dépit de leurs liens avérés avec Al-Qaïda en péninsule Arabique (AQPA). Lors du procès des attentats de janvier 2015, le président de la cour d’assises, Régis de Jorna, avait curieusement refusé de convoquer Bernard Cazeneuve pour qu’il s’exprime sur le sujet et d’autres dysfonctionnements.

Face au président Jean-Louis Périès, il détaille sa journée du 13 novembre 2015. Le matin, il a travaillé sur un plan de lutte contre le trafic d’armes qu’il devait présenter à Nanterre, il s’est rendu à l’ambassade d’Allemagne pour y saluer le ministre allemand des affaires étrangères, puis il est allé à Montrouge rencontrer des collègues de Clarissa Jean-Philippe, la policière tuée en janvier. Il rentre place Beauvau et s’emploie à lire « les 160 notes » qu’il n’avait pas encore eu le temps de lire, quand François Hollande le prévient qu’il « vient d’entendre une explosion » au Stade de France. Le ministre se rend sur place, il est averti par le préfet d’une deuxième explosion, puis des fusillades dans Paris, et de l’attaque du Bataclan. De retour au ministère de l’intérieur, depuis la salle de la cellule de crise, il suit le déploiement des forces spéciales au Bataclan. L’état d’urgence est déclenché lors d’un conseil des ministres réuni dans la nuit.

Tout attentat qui n’est pas déjoué est un échec pour les services de renseignement intérieur ou extérieur.

Bernard Cazeneuve

À l’issue de cet exposé liminaire sans fin, le président fait remarquer à Bernard Cazeneuve qu’il a « balayé pas mal de questions [qu’il] comptait poser », et enchaîne : « Au niveau de la menace, n’était-il pas envisagé ce scénario terrible de multiples attaques sur plusieurs sites, y avait-il des dispositions pour y faire face ? »

Cazeneuve : « Ce que nous redoutions, c’était un attentat multisite, et ce à Paris et en province. Nous savions que le risque était élevé mais, bien entendu, nous ne savions pas à quel moment les attaques se produiraient et les cibles. Nous avons pris les dispositions pour y faire face le moins mal possible. Il fallait que les forces spéciales soient en mesure d’intervenir en moins d’une demi-heure quel que soit l’endroit où cela se produirait. »

Justement, réagit le président, s’agissant du Bataclan, certaines parties civiles ont jugé « que l’intervention aurait pu être plus rapidement menée », « même si l’on sait qu’une préparation importante était nécessaire ». L’ancien ministre reprend la chronologie. 21 h 40, le début de l’attaque. 21 h 49, arrivée des forces de secours et de la BAC. 22 h 20, arrivée des premiers hommes de la BRI. Entre 22 h 40 et 23 heures, arrivée des deux colonnes de la BRI. « Les choses prennent fin à 0 h 30 après que l’assaut a été donné », dit-il. Il conclut que le déploiement s’est déroulé selon les schémas élaborés. Bernard Cazeneuve se dit « très blessé » pour ses fonctionnaires. « Quand je vois tous ces commentaires faits sur les policiers et les gendarmes, j’ai du mal à l’admettre », conclut-il sévèrement.

« La question ne se voulait pas polémique, mais on a ressenti le besoin d’explication », répond le président.

Un avocat interroge l’ancien ministre sur l’ordre donné aux militaires de la force Sentinelle de ne pas intervenir au Bataclan. Cette décision découle du fonctionnement de la force Sentinelle, répond-il. Le « contrat » avec les autorités militaires précisait que « les militaires intervenaient pour assurer la sécurisation des sites et qu’en cas de situation extrême, seules les forces spécialisées intervenaient ». « C’est ce protocole qui a été appliqué », justifie Cazeneuve.

« À aucun moment, en tant que membre de ce gouvernement, nous n’avons donné des ordres sur l’intervention de telle ou telle force, précise-t-il – une thèse soutenue dans le documentaire de Francis Gillery, Les Ombres du Bataclan, diffusé par Arte en septembre. Le seul moment où j’ai eu à transmettre une instruction, c’est celui de l’assaut, au moment où les conditions étaient réunies. »

Mains croisées sur le pupitre, l’ancien ministre aux lunettes d’écaille reste lisse, répondant aux questions avec l’application d’un élève de Sciences Po, par un exposé en deux ou trois points. Un avocat tente une question plus personnelle, sur l’irruption des attentats : « Quel est votre vécu, votre ressenti ? Qu’est-ce qui se passe dans la tête du ministre ? »

Il répond sans émotion. Technique : « Ce qui se passe dans la tête du ministre, c’est ce qui se passe dans la tête des Français, lorsque nous apprenons une telle tragédie, dit-il. La vérité, c’est que vous êtes d’abord à l’intérieur de vous-même dévasté. » Il se souvient avoir vu une jeune femme sortir du Bataclan, couverte d’une couverture de survie, le regard perdu. Mais il est resté « extrêmement discret » sur ce qu’il a ressenti par crainte d’être « submergé ». Il était ministre de l’intérieur, se devait d’agir, prendre des décisions. On n’en saura pas plus.

Bernard Cazeneuve est interrogé sur sa connaissance des dépositions de Reda Hame, un djihadiste revenant de Syrie, qui a dévoilé aux enquêteurs français durant l’été 2015 les projets d’attaques terroristes échafaudés en Syrie par Abdelhamid Abaaoud, le coordinateur des commandos du 13-Novembre. Ce « revenant » a signalé qu’une salle de concert pouvait être visée.

« L’audition de Reda Hame, je m’en souviens très bien, a suscité de notre part une réaction immédiate, dit-il. Et des réunions entre différents services. Mais dans cette déclaration, il est question d’une salle de spectacle. Le Bataclan n’est pas cité. Il y a beaucoup de salles de spectacle en France, et nous avions 11 000 objectifs à surveiller, sans compter 77 000 écoles… Si à un moment ou un autre, j’avais eu la moindre alerte sur la salle du Bataclan, les dispositions auraient été prises. »

Le ministre n’avait par ailleurs jamais été informé d’autres projets ou menaces d’attentat plus anciens visant le Bataclan, apparus en 2009 dans un autre dossier d’instruction clos par un non-lieu en 2012. Au fil de l’après-midi, l’introspection annoncée sur ce qu’il aurait fallu faire ou ne pas faire s’estompe, pour disparaître totalement. L'échec devient relatif. Les responsabilités, diffuses.

« Quels étaient vos renseignements, et vos mesures prises à l’égard d’Abaaoud, qui était signalé comme un terroriste dangereux ? »

« Abaaoud ne réside pas en France, répond l’ancien ministre. Il n’y a jamais résidé. Il réside en Belgique. C’est à partir de 2013 qu’il quitte le territoire belge. C’est à partir de 2015 qu’il est identifié par le service du renseignement intérieur comme étant à l’origine de la préparation d’attentats. Les services belges transmettent aux services français des renseignements. C’est en août 2015 que l’information me parvient de façon plus ferme, et qu’il m’apparaît comme la pierre angulaire du dispositif. Les services extérieurs sont mobilisés pour sa mise hors d’état de nuire. Les choses s’intensifient. Mais mes services [intérieurs] n’ont pas vocation à suivre tous les terroristes sur le territoire d’autres pays mais sur le territoire national. Le reste relève de la coopération des services extérieurs. »

Bernard Cazeneuve dit qu’il ne veut pas aller « au-delà ». L’ancien ministre rappelle qu’Abaaoud a échappé à son arrestation en Grèce en janvier 2015, mais que cela concernait, pour résumer, à l’époque « une personne non française », « dans le cadre d’une cellule belgo-grecque ».

« Nous ne savions pas qu’il était sur le territoire national, au moment où les attentats s’y sont produits. Il n’entre qu’au dernier moment. Le temps qui s’écoule entre son arrivée et l’attentat est relativement bref. »

« Tout attentat qui n’est pas déjoué est un échec pour les services de renseignement intérieur ou extérieur », conclut-il.

Le contrôle infructueux de Salah Abdeslam, le 14 novembre, au péage de Hordain à 20 km de la frontière belge n’est-il pas un autre échec ? Oui, mais encore un échec belge, selon Cazeneuve.

« Je n’aime pas quand il y a des attentats dans le pays, mettre en cause des pays extérieurs, dit-il. Mais il [Abdeslam] a été signalé [par les Belges] comme délinquant de droit commun alors qu’il aurait dû l’être comme radicalisé, potentiellement dangereux. »

L’ancien ministre s’insurge à ce sujet contre un parlementaire belge qui a jugé qu’il aurait dû démissionner.

« Si les ministres français devaient démissionner à chaque fois qu’il se passe quelque chose à l’étranger qui ne dépend pas d’eux ! », s’emporte-t-il soudain.

Alors que le président Périès s’apprête à ouvrir les micros des avocats de la défense, il constate qu’aucun ne souhaite la parole. 

« La défense n’a pas de question ? Dont acte. Merci beaucoup. »

Karl Laske


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