«Charlie Hebdo» dans le miroir de l’affaire Rushdie

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L’attentat contre Charlie Hebdo s’inscrit dans une longue histoire, celle des relations qu'entretiennent le sacré et le profane, le champ de la foi et celui du rêve. Tous les verrous construits depuis les Lumières, afin de protéger l'espace de la création, sont en train de sauter.

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Les images des manifestations qui se sont déroulées au Niger, au Pakistan, au Mali, en Algérie ou au Sénégal pour protester contre la publication par Charlie Hebdo d’une nouvelle caricature du prophète Mahomet nous rappellent ce que l’affaire Rushdie avait démontré pour la première fois en 1989. Pour le meilleur et pour le pire, le monde est irréparablement ouvert. Il n'offre plus de refuge. La censure a changé. De formes, d’agents, de cibles. Elle ne reconnaît plus les frontières. Elle ne frappe plus seulement les journaux, les livres ou les films. Elle s’attaque directement aux personnes, auteurs, journalistes.

Surtout, elle ne traque plus seulement des opinions politiques, religieuses ou idéologiques mais elle s'attaque à toute forme de représentation, image, fiction, caricature en tant que telle. Elle prétend transformer en délit d’opinion toute pratique artistique libre.

Manifestation, samedi 17 janvier, au Yémen à Sanaa contre «Charlie Hebdo». © (dr) Manifestation, samedi 17 janvier, au Yémen à Sanaa contre «Charlie Hebdo». © (dr)

En Iran, c’est la musique dans son ensemble, sa diffusion, son enseignement qui ont été longtemps interdits ou réglementés. En Afghanistan, l'une des premières initiatives des talibans, après leur entrée dans Kaboul, fut de brûler des bobines de films, sans même les visionner, dans des autodafés que retransmirent les télévisions du monde entier. En Algérie, le seul fait d’être réputé écrivain suffisait pour figurer sur les listes noires des commandos islamistes.

Depuis la chute du mur de Berlin, la censure n’est plus seulement le fait des États totalitaires. La figure dominante d’une censure centrale, disposant d’organes bureaucratiques qui permettaient de traquer la pensée dissidente, se double aujourd'hui de multiples phénomènes de violence et de répression, qui ont pour seul point commun une haine aveugle de l'art et de la fiction. Et cette haine gagne du terrain non seulement dans les régions à fondamentalisme islamiste mais aussi en Europe ou aux États-Unis, où de véritables lobbies anti-artistiques tentent d’imposer aux artistes et aux écrivains leurs raisons, leurs critères, leurs limites.

Il n’y a pas si longtemps, les romans de Steinbeck ou Richard Wright ont été interdits dans certains lycées sous la pression des organisations de parents d'élèves. En France, dans les municipalités conquises par l'extrême droite en 1995, sont apparues des listes de livres à retirer des bibliothèques. Le code pénal de 1994, adopté sous la pression d’organisations familiales, ne légitime-t-il pas les intimidations, les poursuites contre des livres ou des expositions ? La sculpture en forme de « plug anal » de Paul McCarthy a été vandalisée place Vendôme à Paris.

Toutes les protections, tous les verrous savamment ménagés depuis l'époque des Lumières, afin de protéger l'espace de la création, sont en train de sauter. La réaction du pape François ne doit pas surprendre : c’est la position constante de l’Église catholique qu’il a exprimée. Monseigneur Lustiger, membre de l'Académie française, était allé bien plus loin lors de l’affaire Rushdie, ne craignant pas d'affirmer que « la figure du Christ et celle de Mahomet n'appartiennent pas à l'imaginaire des artistes... ». Il tirait ainsi un trait sur des siècles d'histoire de la peinture.

Manifestants devant les bureaux de l'éditeur des «Versets sataniques», à New York en 1989. © (dr) Manifestants devant les bureaux de l'éditeur des «Versets sataniques», à New York en 1989. © (dr)

Monseigneur Decourtray, primat des Gaules, établissant un lien entre l'affaire Rushdie et la campagne déclenchée quelques mois auparavant contre le film de Scorsese La Dernière Tentation du Christ, s'écriait : « Une fois encore, des croyants sont insultés dans leur foi. Hier, dans un film défigurant le visage du Christ. Aujourd'hui, les musulmans dans un livre sur le prophète. » L'archevêque de New York, monseigneur John O'Connor, estimait lui aussi que le livre de Rushdie offensait la foi et demandait à ses fidèles de ne pas le lire. Le grand rabbin d'Israël, le Vatican et Margaret Thatcher exprimèrent la même réprobation… Jacques Chirac, futur président de la République française, déclara imprudemment : « Je n'ai aucune sympathie pour monsieur Rushdie. J'ai lu ce qui a été publié dans la presse (il s'agissait des premiers chapitres des Versets sataniques – ndlr). C'est misérable. »

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Christian Salmon, chercheur au CNRS, vient de publier Les Derniers Jours de la Ve République (éditions Fayard). Auteur notamment de Storytelling – La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits (2007, La Découverte), il collabore de façon à la fois régulière et irrégulière, au fil de l'actualité politique nationale et internationale, avec Mediapart.
Tous ses articles sont ici. On peut lire également les billets du blog de Christian Salmon sur Mediapart.