Le récit des trois journées d'attentats

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De l'attaque contre Charlie Hebdo à l'épisode sanglant de l'Hyper Cacher, les trois journées de violence meurtrière des 7, 8 et 9 janvier 2015 ont frappé au cœur la démocratie. Retour chronologique sur ces événements sans précédent.

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Les attentats de Paris ont fait dix-sept morts en trois jours, sans compter les trois terroristes. Entre le 7 et le 9 janvier, les frères Saïd et Chérif Kouachi et Amedy Coulibaly ont tué huit membres de l'équipe de Charlie Hebdo, un agent d'accueil, un invité du journal, trois policiers et quatre clients, juifs, de l'Hyper Cacher de l'avenue de la Porte-de-Vincennes. 

Ces événements sans précédent ont été comparés par de nombreux commentateurs, en France et à l’étranger, aux attentats du 11 septembre 2001. Le Monde a titré « Le 11-Septembre français », et pour le quotidien libanais L’Orient-le Jour, l’attaque contre Charlie Hebdo est « le 11-Septembre de la pensée libre en France ». Il faudra encore du temps pour mesurer la portée de ce crime qui a frappé, selon l’expression de François Hollande, « l’esprit même de la République c’est-à-dire un journal ». Retour chronologique sur les trois journées qui ont fait de « Je suis Charlie » un mot d’ordre interplanétaire.

Dessin de Philippe Geluck © DR Dessin de Philippe Geluck © DR

MERCREDI 7 JANVIER, DE 10 H À 13 H

Vers 10 heures, l’équipe de Charlie Hebdo se retrouve, comme chaque mercredi, pour la conférence de rédaction hebdomadaire au siège du journal, 10, rue Nicolas-Appert, dans le XIe arrondissement de Paris. La réunion se tient dans la salle de rédaction, au deuxième étage de l’immeuble, et débute habituellement à 10 h 30. L’équipe prend place autour d’une grande table ovale, en échangeant des plaisanteries et en dégustant des chouquettes et des croissants. Aux côtés de Charb, directeur de la publication, les dessinateurs Cabu, Honoré, Tignous, Riss et Wolinski, ainsi que Laurent Léger, enquêteur, Fabrice Nicolino, rédacteur d’articles sur l’écologie, et plusieurs chroniqueurs, dont Elsa Cayat, Philippe Lançon, Bernard Maris et Sigolène Vinson, rapporte Le Monde. Est également présent un policier du SDLP (service de la protection), Franck Brinsolaro, chargé d’assurer la sécurité de Charb.

À 11 h 25, tandis que la conférence de rédaction se déroule normalement, Chérif et Saïd Kouachi entrent dans un bâtiment voisin, au 6 de la rue Nicolas-Appert, en profitant du passage de la factrice (selon le témoignage sur Twitter d’Yves Cresson, producteur travaillant dans ce bâtiment qui abrite aussi les archives de Charlie Hebdo). Arrivés à bord d’une Citroën C3 noire, les deux assaillants sont cagoulés, vêtus de noir et portent des fusils d’assaut kalachnikov.

À 11 h 28, l’hebdomadaire publie sur Twitter un dessin d’Honoré qui représente les vœux d’al-Baghdadi, le leader de l’État islamique, avec cette légende : « Et surtout la santé ! »

À peu près en même temps que ce tweet est envoyé, les frères Kouachi, qui ont réalisé qu’ils n’étaient pas à la bonne adresse et sont ressortis du bâtiment, se présentent au 10 de la rue Nicolas-Appert. Ils tombent sur une dessinatrice du journal, Coco : « J’allais chercher ma fille à la garderie, devant la porte de l’immeuble deux hommes cagoulés et armés m’ont brutalement menacée, racontera-t-elle, en état de choc, à L’Humanité. Ils voulaient entrer, monter. J’ai tapé le code. »

Un journaliste de la rédaction de l’agence de presse Premières Lignes, qui se trouve dans le même immeuble, a vu les deux agresseurs arriver alors qu’il était descendu fumer une cigarette. Il prévient les autres membres de l’équipe qui se réfugient sur les toits, et tente d’appeler la police. « Nous avons réussi à joindre la police mais plusieurs minutes plus tard, il n’y avait toujours personnea indiqué au Monde une journaliste de l’équipeEt pendant ce temps, on entendait des tirs en rafale. »

Une fois dans l’immeuble, les assaillants demandent aux deux hommes d’entretien qui se trouvent à l’accueil où sont les locaux de Charlie Hebdo, « puis ouvrent immédiatement le feu et tuent l’un d’eux », selon le procureur de Paris, François Molins (voir son compte rendu en vidéo ici). La victime est Frédéric Boisseau, âgé de 42 ans et travaillant pour la société Sodexo. Les deux agresseurs gagnent la salle de rédaction au deuxième étage et ouvrent le feu à nouveau.

« Ils ont tiré sur Wolinski, Cabu, poursuit Coco. Ça a duré cinq minutes… Je m’étais réfugiée dans un bureau… Ils parlaient parfaitement le français… Se revendiquaient d’Al-Qaïda. » En quelques instants, dix personnes sont tuées : Charb, Cabu, Wolinski, Honoré, Tignous, Bernard Maris, Elsa Cayat, un correcteur du nom de Mustapha Ourrad, Michel Renaud, ancien directeur de cabinet du maire de Clermont-Ferrand qui était en visite à la rédaction, et Franck Brinsolaro, l’un des policiers affectés à la protection de Charb, « qui n’a pas eu le temps de riposter » selon une source policière citée par Le Monde. Philippe Lançon et Fabrice Nicolino sont blessés, ainsi que le dessinateur Riss et Simon Fieschi, le webmaster de Charlie Hebdo. Laurent Léger, qui se trouvait dans la salle et n’a pas été touché, aurait donné l’alerte en contactant un ami vers 11 h 40, selon L’Obs.  

Video amateur montrant le départ des deux terroristes du siège de Charlie Hebdo

Les deux frères Kouachi quittent rapidement les locaux et regagnent la Citroën C3 noire qu’ils ont laissée sur la voie publique. Avant de repartir, ils changent les chargeurs de leurs armes. L’un d’entre eux brandit le point en criant : « On a vengé le prophète Mohammed. » Puis les deux hommes remontent tranquillement dans la voiture, démarrent, et se trouvent face à un véhicule de police sérigraphié. Ils redescendent de la Citroën et se mettent à tirer sur les policiers, les contraignant à battre en retraite, comme le montre une vidéo diffusée par Reuters.

Lorsque la police arrive dans les locaux de Charlie Hebdo, les assaillants ont quitté les lieux. Ils ont emprunté l’Allée verte, perpendiculaire à la rue Nicolas-Appert, et ont tiré sur la voiture sérigraphiée mentionnée plus haut sans toucher personne. Puis ils ont croisé une patrouille en VTT, d'où une deuxième salve de tirs, toujours sans blessés.

Ils déboulent alors boulevard Richard-Lenoir et déclenchent une troisième fusillade qui blesse Ahmed Merabet, un policier du commissariat du XIe arrondissement, en patrouille à pied avec une collègue. Touché, Ahmed Merabet est froidement exécuté à bout portant, alors qu’il gît sur le trottoir (image ci-dessus).

Du toit, les journalistes de Premières Lignes filment des échanges de coups de feu. Ils voient arriver un de leurs collègues ainsi que le médecin urgentiste Patrick Pelloux, chroniqueur à Charlie Hebdo. Tous deux se précipitent dans l’immeuble, découvrent le massacre et ressortent avec un blessé. Selon la journaliste de Premières Lignes, « il n’y avait toujours pas les pompiers ! ». Une source policière indique que « dix à douze minutes » se sont écoulées entre l’appel au 17 et l’arrivée des premiers agents, et précise que « c’est le temps moyen d’intervention ».

Les assaillants poursuivent leur route vers le nord de Paris. Place du Colonel-Fabien, ils percutent violemment une Volkswagen Touran, et blessent sa conductrice. Cette dernière, interrogée par les enquêteurs, mentionne non pas deux, mais trois fugitifs. L'information selon laquelle il y a trois suspects sera reprise plusieurs fois, notamment par le ministre de l'intérieur, Bernard Cazeneuve.

À 11 h 50, i-Télé annonce sur Twitter : « Tirs au siège de Charlie Hebdo, il y aurait au moins un blessé. » À midi, la chaîne diffuse une vidéo prise du toit par l'équipe de Premières Lignes.

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