Stations de ski : « Au lieu de bifurquer, on préfère aller au bout du cul-de-sac »

De moins en moins de neige et des saisons hivernales de plus en plus courtes : le modèle des stations de ski n’est pas adapté au nouveau régime climatique. Pour le chercheur Vincent Vlès, il est temps de reconvertir ces lieux extrêmement coûteux sur le plan écologique.

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Les stations de ski ont-elles pris la mesure des changements irréversibles en cours ? Une démission récente montre qu’on en est encore loin. Chercheur en aménagement et urbanisme et relecteur du prochain rapport du Giec (Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat), Vincent Vlès était président du conseil scientifique du Parc naturel régional des Pyrénées catalanes jusqu’à l’an dernier.

Il a fini par rendre les armes face à une gestion du parc qui ne prenait jamais en compte les travaux de ce comité. Sur deux aspects, en particulier : la question de la transition des stations de ski et celle de la protection de la nature face à l’hyperfréquentation touristique. « Nous sommes des alibis nécessaires mais notre rôle est inutile », dit-il à Mediapart à propos des scientifiques.

Pourtant, avec le dérèglement climatique, les températures en montagne ont déjà monté, plus qu’ailleurs. Recul des glaciers, déneigement précoce... Plutôt que de continuer à promouvoir, en vain, le ski alpin avec son gigantesque coût écologique, il est urgent de repenser la fonction des stations de montagne. 

À quoi faut-il s’attendre sur les massifs montagneux avec le changement climatique ?

Vincent Vlès : Les trois quarts des 300 stations de ski existant en France fermeront d’ici à la fin du siècle. Les stations des Vosges, du Jura et du Massif central auront disparu ; dans les Pyrénées, seules celles d’Andorre, qui se déploient au-dessus de 2 100 mètres, se maintiendront. Et même pour les Alpes, on est sur une pente très difficile : la hausse des températures dépassera les 3 degrés et s’approchera de 4 degrés, la montagne se réchauffant deux fois plus que la plaine. Les Alpes françaises ne compteront plus qu’une vingtaine de stations de ski, seulement en Savoie et en Haute-Savoie.

Gourette, dans les Pyrénées-Atlantique. Des travaux ont commencé pour rehausser la base de la station de plus de 300 mètres. © Photo Philippe Roy / Aurimages via AFP

La limite pluie/neige ne cesse de monter : à partir de 2050, elle se situera vers 1 800 mètres d’altitude ; seules les stations installées sur des versants nord pourront s’en sortir. Celles sur des versants sud n’auront plus de neige. Si l’on suit le scénario RCP8.5 du Giec [RCP pour Representative Concentration Pathway – c’est le scénario du laisser-faire, c’est-à-dire des émissions carbone non contraintes – ndlr], à la fin du siècle, la neige utilisable ne se trouvera qu’au-dessus de 2 000, 2 100 mètres d’altitude.

Autre conséquence, déjà visible, du changement climatique : le raccourcissement de la saison. Le nombre de jours skiables diminue, même lorsque l’on fait tourner les canons à neige. Avec une température qui monte, la neige artificielle, elle aussi, fond ! Tout ceci fait augmenter considérablement les coûts d’entretien des stations de ski.

Dans le livre Coup de chaud sur les montagnes publié récemment par les éditions Guérin, les climatologues Bernard Francou et Maire-Antoinette Mélières expliquent que les conditions d’enneigement actuelles seront à retrouver 700 mètres plus haut à la fin du siècle.

En effet. Il y a trente ans, à 1 100 mètres d’altitude, il y avait 90 à 100 jours d’enneigement assurés dans l’hiver. Aujourd’hui, c’est plutôt autour de 1 400 mètres d’altitude que l’on peut trouver cette durée d’enneigement, et bientôt c’est à 2 000 mètres qu’il faudra monter pour avoir ces conditions. Il neigera toujours mais cela deviendra extrêmement aléatoire et la saison sera raccourcie. Et les périodes d’enneigement ne correspondront peut-être pas aux vacances scolaires… Il y a donc un modèle à repenser.

La sociologie des loisirs est d’ailleurs en train d’évoluer. De plus en plus de personnes qui partent en montagne émettent une opinion négative vis-à-vis de l’utilisation de neige artificielle : c’est trop d’énergie consommée, et une envie d’espaces sauvages s’exprime.

À partir de 2050, les ruptures vont être fortes en termes de climat. Mais au-delà de la baisse de l’enneigement naturel et des aléas météorologiques, c’est une clientèle de plus en plus sceptique, la hausse des coûts de l’énergie et les difficultés financières croissantes pour les exploitants qui font que le système des stations de ski est pris dans une tenaille.

Certaines stations ont-elles pris la mesure des enjeux, cherchent-elles à se reconvertir et à sortir du ski de piste ?

Celles qui ont compris sont celles qui ont subi un traumatisme. Elles sont entrées dans une forme de résilience. Il s’agit notamment du Mas de la Barque, dans le Parc national des Cévennes, en Lozère, qui culmine à environ 1 400 mètres d’altitude. C’est l’une des premières à avoir arrêté le ski de piste. Elle comptait huit téléskis et drainait les week-ends d’hiver environ 3 000 personnes en provenance de Nîmes, Montpellier, Alès…

Après deux années successives d’enneigement médiocre dans les années 1990, elle s’est retrouvée avec un déficit de trésorerie tel que la régie de la station a été dissoute. Aujourd’hui, un tout petit village de gîtes permet d’y pratiquer différents sports de plein air, pour un public assez large.

Une autre station a pris ce chemin, même si ce n’est pas encore abouti. C’est celle de Métabief, dans le Jura. Dix-neuf remontées mécaniques… et une dette accumulée de 15 millions d’euros. Une étude de Météo-France commandée par la commune montre qu’à partir de 2030, l’enneigement artificiel serait nécessaire sur l’ensemble du domaine, ce qui entraînerait des coûts très supérieurs aux dépenses actuelles. C’est ce qui a décidé la commune à arrêter le ski et à développer d’autres activités comme le VTT et la luge quatre saisons.

Diminuer l’impact carbone de la station

Autre exemple, cette fois-ci dans les Alpes. Aux Arcs, dans la vallée de la Tarentaise, c’est à la faveur d’une nouvelle équipe municipale, plus écologiste que la précédente, que le modèle du tout-ski commence à être remis en cause : arrêt de toute nouvelle construction, objectif de diminution de l’impact carbone de la station, volonté de diversification des activités… Cependant, il y a des contrats en jeu avec la Compagnie des Alpes, qui gère deux des quatre sites du domaine skiable, donc ce n’est pas simple.

D’autres petites stations, comme celle de Goulier, dans les Pyrénées ariégeoises, se tournent vers les activités de pleine nature, mais cela reste une minorité. Dans l’ensemble, les stations de ski, particulièrement les plus grosses, n’envisagent pas du tout de changer de modèle.

Dans un article paru l’an dernier dans la revue de géographie Sud-Ouest européen, vous écrivez que « la quasi-totalité des stations de “moyenne montagne” reste néanmoins rivée à la pérennisation coûte que coûte du produit neige de ski alpin comme moteur de l’offre ». Pourquoi ? Peut-on parler d’un déni face au changement climatique qui pourtant est déjà là ?

Les stations qui ont opéré la transition y ont été contraintes : elles étaient au fond du cul-de-sac et ne pouvaient faire autrement que de changer d’activité.

Les autres ne sont pas encore complètement au fond de l’impasse ; elles n’ont pas encore littéralement « besoin » de changer de modèle. Je ne parlerais pas de déni, dans le sens où tout le monde est à peu près informé du changement climatique aujourd’hui, mais de pressions qui font que l’on a tendance à minorer le danger qui vient. Je pense notamment aux lobbies de l’exploitation des domaines skiables et au poids de l’emploi dans ce secteur. Il est difficile d’expliquer à la personne qui gère un domaine skiable, comme à celles qui sont employées, que l’on va supprimer leur emploi du jour au lendemain.

La puissance publique doit accompagner la reconversion.

Vincent Vlès

Au lieu de bifurquer, on préfère donc aller au bout du cul-de-sac. Alors que ce qu’il faut faire, c’est de la prospective : réfléchir aux solutions à mettre en place pour éviter le pire.

Pour cela ne faut-il pas un accompagnement de la puissance publique ? De l’État ? Des régions… ?

Les stations qui vont connaître les pires difficultés sont celles qui ont bénéficié d’aides publiques massives à l’époque de leur construction. Sinon elles n’auraient jamais pu ouvrir. Mais nous étions avant la décentralisation, les voies de financement sont différentes aujourd’hui : il s’agit plutôt d’engager des programmes régionaux.

Il est évident que la puissance publique doit accompagner la reconversion. Les stations de ski en France, ce sont 100 000 emplois - certes, principalement des saisonniers et des précaires, mais il y a aussi des effets induits dans des zones qui étaient auparavant sinistrées. Il n’y aura pas un modèle unique de transition ; il faut adapter au cas par cas, mettre des budgets sur la table, créer des pôles d’expertise scientifique et technique, et ne surtout pas refaire de la standardisation comme cela a été fait à l’époque de la construction.

L’aide administrative fournie actuellement par les régions ne suffit pas. Pas plus que les bureaux d’études privés, qui généralement vont dans le sens de ce que les commanditaires leur suggèrent.

Canon à neige sur les pentes du Puy de Sancy en plein été (Puy-de-Dôme). © Photo Yann Avril / Biosphoto via AFP

Y a-t-il des régions qui se penchent sur la question ?

Pas vraiment. La pire est probablement l’Auvergne-Rhône-Alpes, présidée par Laurent Wauquiez [Les Républicains – ndlr]. Celui-ci a choisi d’aider les stations à enneiger artificiellement leurs pistes. Il n’est pas dans le déni, il sait parfaitement ce qu’il fait : il accompagne les stations au bout du cul-de-sac. On est dans l’adaptation par la technique et l’artificialisation, pas du tout dans la reconversion. Pour vous donner un exemple, à la station du Sancy (Puy-de-Dôme), des canons à neige réfrigérants ont été mis en place. Ce sont des appareils encore plus consommateurs d’énergie que les canons traditionnels.

L’Occitanie [présidée par la socialiste Carole Delga – ndlr] ne fait pas beaucoup mieux. Les montants alloués sont tout à fait insuffisants. Et dans les budgets, derrière le terme de « diversification », on trouve surtout des remplacements d’équipements obsolètes par des équipements neufs. Autrement dit, on accompagne des collectivités qui continuent coûte que coûte dans le ski alpin.

À la région Grand Est, toutefois, certaines personnes veulent un débat citoyen sur ce que l’on pourrait faire des stations à partir de 2040.

Avez-vous relevé des stations qui font particulièrement fausse route ?

La plupart de celles qui sont situées en moyenne altitude continuent d’investir dans les canons à neige. À La Clusaz (Haute-Savoie), une retenue d’eau va être aménagée pour produire de la neige artificielle. À La Grave (Hautes-Alpes), le téléphérique pourrait être prolongé sur le glacier de la Girose pour relier les pentes de la Meije à la station des Deux-Alpes. Un non-sens quand on observe le recul des glaciers.

Les Pyrénées ne sont pas en reste : à Gourette (Pyrénées-Atlantiques), la station est en train de remonter à coups de bulldozer la base du domaine skiable de plus de 300 mètres d’altitude pour retrouver de la neige en bas des pistes.

Si la fuite en avant que vous décrivez n’est pas un déni du changement climatique, qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce qui fait obstacle à un travail sérieux sur l’avenir des stations de montagne ?

Ce n’est pas un déni du changement climatique en tant que tel, mais c’est un déni de la parole scientifique : les pouvoirs politiques sont prévenus du danger mais ne veulent pas en tenir compte.

La durée d’un mandat est de cinq ans ; or, pour agir sur le changement climatique, il faut entre 30 ans et un siècle. C’est une erreur de calcul colossale de la part des politiques que de laisser le temps filer. Car ce que l’on peut faire aujourd’hui, on ne pourra pas le faire dans 30 ans. Les territoires qui ne s’engagent pas dans la voie lente et patiente de la reconversion vont perdre toute leur attractivité.

Poursuivre avec ce modèle du ski alpin nous conduit par ailleurs à aggraver les dégâts. C’est un système très émetteur de gaz à effet de serre, les stations de ski étant rarement reliées à des transports en commun. Plus de 60 % de leur bilan CO2 repose sur la mobilité carbonée, tandis que 20 % provient des émissions liées à la construction et au chauffage. La rénovation énergétique de ce parc immobilier constitue d’ailleurs un gros dossier pour lequel il n’y a aucun financement.

Amélie Poinssot

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