De campements en squats, l'itinéraire des «80 d'Aubervilliers»

Depuis une semaine, près de 80 immigrés occupent un bâtiment qui abritait une ancienne agence de Pôle Emploi à Aubervilliers, en Seine-Saint-Denis. Après de multiples évacuations et devant l'incapacité de la mairie à proposer des solutions de relogement, ces sans-toit ont décidé de prendre les devants.

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« Mieux vaut réquisitionner un bâtiment de l'État. » C'est le constat que fait Mamadou Diomamde après trois mois de galère, entre son évacuation du 19, passage de l'Avenir, à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), son campement près de la mairie, sa « marche jusqu'au ministère » et le casse-tête administratif auquel lui et ses compagnons sans-logis sont soumis. Depuis le 11 août, environ 80 immigrés venus principalement de Côte d'Ivoire ont choisi d'occuper le 81 de l'avenue Victor-Hugo, un immeuble qui abritait auparavant les locaux de Pôle Emploi. Après les matelas « imprégnés d'eau, de déjections canines, de saletés accumulées sur les trottoirs » et les tentes improvisées des sans logements, ce nouveau bâtiment est une aubaine.

« Un toit pour tous », peut-on lire en grosses lettres rouges sur un étendard pendu en haut du bâtiment. À l'intérieur, la bâtisse paraît en bon état à part la moquette grisâtre sur laquelle ont été disposés quelques matelas et sacs de couchage. Au pied d'un escalier, Meite Soualiko raconte ses péripéties depuis qu'il est arrivé de Côte d'Ivoire en France en 2009. « Quand tu arrives ici, on te traite comme si tu venais d'une autre planète. Vu ce qu'on dépense pour venir, c'est incroyable de se retrouver dans une telle situation. Au début, on ne connaît pas le système pour se loger, on nous dit qu'il y a des marchands de sommeil, mais on ne sait même pas ce que c'est. Et puis quand on voit que la mairie ne nous a pas proposé une seule possibilité de relogement en plusieurs mois, c'est impensable, ça ne nous donne vraiment pas le courage de continuer. » 

Le parcours de Meite est similaire à celui de la plupart des « 80 d'Aubervilliers ». À un bail précaire ont succédé un squat puis une expulsion et enfin la rue. Au 81 de l'avenue Victor-Hugo, les histoires d'expulsions et d'abris de fortune se répètent. Aux évacués du 22, rue du Colonel-Fabien se sont ajoutés ceux du 19, passage de l'Avenir et du 16, rue des Postes, l'immeuble qui avait été incendié le 7 juin dernier, incendie dans lequel trois personnes avaient été tuées. 

Au lendemain de l'incendie, la quasi-totalité des habitants avait été logée dans un gymnase à quelques encablures du lieu du drame. Mais une dizaine de Bangladais s'étaient retrouvés sans toit « à cause de leur incapacité à prouver qu'ils habitaient réellement là-bas », explique Simon Le Her de l'association Droit au logement. « Étant en location ou en sous-location, ils n'ont pas toujours les papiers qui leur permettent de prouver leur domiciliation », poursuit ce dernier.

C'est ainsi qu'Ahmed Arif s'est retrouvé dans une tente Quechua au pied de son ancien logement brûlé. Possédant un titre de séjour et un emploi à durée déterminé dans une boucherie, ce dernier a mis toutes les chances de son côté pour régulariser sa situation. « J'étais un opposant politique dans mon pays, je suis venu en France parce que j'avais lu dans plusieurs livres que c'était le meilleur pays pour les droits de l'homme », dit-il dans un anglais parsemé de quelques mots de français. Une chance que ses papiers n'aient pas brûlé dans l'incendie.

D'autres comme Issiaka Karamoko se sont fait expulser de leur squat du 22, rue du Colonel-Fabien, avant de se retrouver dans un campement près de la mairie. À 33 ans, ce dernier n'ose pas avouer sa situation à ses amis ivoiriens restés au pays : « Là-bas, à part nos familles, les gens n'ont aucune idée de nos conditions de vie. » Un de ses amis raconte qu'alors même qu'elle s'était fait interpeller par la police, une personne recevait encore des coups de fil de sa famille qui lui demandait de l'argent. Un autre témoigne d'une histoire de reportage à la télé où des proches l'ont vu dans un squat. Il a dû mentir pour les rassurer en expliquant qu'il soutenait simplement des amis en galère.  

« Cela fait des mois que ça dure », affirme Simon Le Her de l'association Droit au logement. « Le nouveau maire d'Aubervilliers Pascal Beaudet (PCF) était venu se faire prendre en photo devant l'immeuble du 19, passage de l'Avenir, en disant qu'il recevrait les gens. Mais depuis son élection, on ne l'a jamais rencontré », déclare, exaspéré, le membre de l'association qui a suivi le parcours des sans-logis. Aujourd'hui, tout le monde se demande pourquoi la mairie n'a jamais proposé le 81 de l'avenue Victor-Hugo comme solution d'hébergement d'urgence, en attendant de trouver mieux.  

Yannick Sanchez

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