Lactalis: polluer en bande organisée

Par Disclose

Depuis dix ans, Lactalis pollue les cours d’eau français en toute impunité. D’après notre enquête, 38 usines, soit plus de la moitié des usines du groupe laitier, ont été ou sont toujours en infraction. Avec des conséquences dramatiques.

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L’odeur les prend à la gorge. Ce jeudi 25 juin 2020, alors qu’ils franchissent un pont au-dessus de la Véronne, les gendarmes s’arrêtent net. La rivière qui traverse Riom-ès-Montagnes, au cœur du parc naturel régional des volcans d’Auvergne, dans le Cantal, dégage des émanations âcres. En contrebas, l’eau est trouble, blanchâtre. Intrigués, les militaires longent la rive et remontent jusqu’à un conduit d’évacuation d’où s’échappe un liquide laiteux.

À l’autre bout du tuyau : la société fromagère de Riom, une filiale de Lactalis spécialisée dans la fabrication du bleu d’Auvergne, du Cantal ou du Saint-Nectaire, des fromages emblématiques de la région. La pollution s’étend sur quatre kilomètres.

Le même scénario se produit le 27 juillet puis le 1er août. Les gendarmes découvrent alors des dizaines de poissons et d’écrevisses flottant à proximité du point de rejet de l’usine. Cette fois, son directeur a signalé le problème à la préfecture du Cantal : il assure que la pollution est liée à un problème sur un camion qui aurait perdu de l’eau et du lait mélangés.

L’affaire remonte jusqu’à la Direction départementale de la cohésion sociale et de la protection des populations (DDCSPP) du Cantal. Le 5 août, un inspecteur fait le déplacement depuis Aurillac, en présence des gendarmes locaux.

Dans le rapport d’inspection que Disclose s’est procuré, l’enquêteur rapporte la présence à la surface de la Véronne de « matières visqueuses, épaisses, vert noirâtre » ainsi qu’une « matière brunâtre » correspondant « vraisemblablement à une accumulation de boues de stations d’épurations ». Autrement dit, des effluents industriels qui n’ont rien à faire là. Après ce premier constat, la délégation se rend à l’usine de Riom où l’attendent le directeur du site et la responsable « du projet environnement » pour l’ensemble du groupe.

« La visite ne s’est pas très bien passée, témoigne le président de la fédération de pêche de Riom, Joseph Escourolles, présent ce jour-là. Les cadres de Lactalis voulaient orienter les recherches en expliquant qu’il fallait faire des prélèvements à tel endroit mais pas à tel autre. L’inspecteur a dû leur expliquer qu’il avait tous les pouvoirs de contrôle sur l’usine. »

Le lendemain, son rapport est transmis au préfet : l’enquêteur ne retient pas la thèse de l’accident isolé (le camion) et requiert un arrêté de mise en demeure justifié par « la gravité des faits » et les « dysfonctionnements majeurs » constatés au sein de l’entreprise. De son côté, Joseph Escourolles a déposé plainte contre X pour pollution le 3 août.

La pollution de la Véronne est loin d’être un cas isolé. Entre 2010 et aujourd’hui, Disclose a découvert que 38 usines Lactalis ont été ou sont toujours en violation du code de l’environnement, le recueil de lois qui encadre le droit en la matière. Soit plus de la moitié des 60 établissements recensés et analysés dans le cadre de cette enquête. La particularité de ces usines : ce sont toutes des installations classées pour la protection de l’environnement, ou ICPE.

Ce statut, soumis à autorisation, encadre l’activité d’entreprises présentant un risque pour l‌’environnement, en l’occurrence les usines du groupe Lactalis, les autorisant notamment à déverser leurs eaux usées dans le milieu naturel. À condition, bien sûr, qu’elles aient été préalablement dépolluées par une station d’épuration afin de maîtriser les seuils de substances chimiques et de matières organiques fixés par arrêté préfectoral. Pour cela, lesdites installations doivent contrôler elles-mêmes la qualité des eaux déversées. Dans le jargon, on parle d’« autosurveillance ». Un régime dérogatoire dont Lactalis a su tirer profit, en ne respectant pas les devoirs de vigilance et de transparence qu’il impose.

© Mediapart

Pour dresser cette cartographie, Disclose a obtenu et analysé des centaines de documents publics issus des directions régionales de l’environnement, de l’aménagement et du logement (DREAL) et de la DDSCPP, les deux services de l’État chargés du contrôle des installations classées, sous la tutelle des préfectures. Notre enquête révèle de nombreuses infractions au code de l’environnement : prélèvement en eau et rejets d’effluents supérieurs aux volumes autorisés, pollutions délibérées de cours d’eau, négligences ayant entraîné la destruction de la faune et la flore.

© Mediapart

Saint-Just-de-Claix, dans l’Isère. Ici, à quelques minutes du centre-ville, Lactalis fabrique depuis 2011 le Saint-Marcellin et le Saint-Félicien vendus sous la marque « Étoile du Vercors ». Depuis bientôt dix ans, l’usine, qui n’est toujours pas raccordée à une station d’épuration, déverse quelque 100 000 m3 d’eaux souillées par an dans l’Isère. Une mise en demeure prononcée en 2016 n’y a rien changé. Parfois, les pollutions sont d’une telle ampleur qu’elles en deviennent visibles depuis les satellites survolant le parc régional du Vercors.

Vue satellite de la pollution causée par l'usine « Étoile du Vercors » dans l’Isère. © Capture d'écran Vue satellite de la pollution causée par l'usine « Étoile du Vercors » dans l’Isère. © Capture d'écran

En mars 2017, l’association environnementale France nature environnement Auvergne-Rhône-Alpes porte plainte pour faire cesser la catastrophe. L’enquête est confiée à l’Office français de la biodiversité (OFB), la police de l’environnement. Elle va durer un peu moins d’un an.

« On découvre alors que 28 produits chimiques sont rejetés dans l’Isère, se souvient Jean-Charles Saglier, l’un des policiers chargés de l’enquête. Lorsqu’on parle de produits chimiques, on ne parle pas de produits anodins, on parle de 600 kg journaliers de produits tels que des détergents industriels ou des produits utilisés pour la désinfection, des substances très hautement toxiques. »

Mais ce n’est pas tout. D’après le rapport d’inspection obtenu par Disclose, les autosurveillances transmises à l’administration ces dernières années « ne sont pas fiables ». Pis, elles sont « largement minorées ».

La pollution dans l'Isère. © Nicolas Serve La pollution dans l'Isère. © Nicolas Serve

Cette découverte, les fonctionnaires de l’Office français de la biodiversité (OFB) l’ont faite un peu par hasard. Au cours de leur investigation, ils essaient à trois reprises de procéder à des prélèvements sur une semaine complète. Mais à chaque fois, de mystérieuses pannes surgissent, rendant l’opération impossible.

« C’était ubuesque, se souvient Sébastien Mollet, un autre policier mobilisé sur l’affaire. À chaque fois qu’on se rendait sur place, il y avait soit une panne de courant dans l’usine, soit un autre dysfonctionnement qui nous empêchait de travailler. » Sous couvert d’anonymat, l’un de ses collègues s’emporte : « Ils se foutaient de nous. » 

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Les auteurs de l’enquête, à consulter ici sur le site de Disclose, sont Mathias Destal, Marianne Kerfriden, Inès Léraud et Geoffrey Livolsi.

Disclose est un média d’investigation, à but non lucratif, entièrement financé par le don. Des équipes de journalistes mènent des enquêtes pendant plusieurs mois, puis publient leurs sujets sur un site en accès libre et avec des médias partenaires. Objectif : maximiser l’impact des révélations et soutenir le droit à l’information des citoyens.