Lactalis: polluer en bande organisée

Par Disclose
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« On sait maintenant que Lactalis peut empoisonner l’eau, qu’il le sait et continue »

Face au manque de collaboration des dirigeants de l’usine, les fonctionnaires épluchent les autocontrôles du site. Résultat : plusieurs métaux lourds extrêmement toxiques pour l’environnement n’apparaissent pas dans les substances recherchées en laboratoire. C’est le cas du cyanure, du plomb, du cuivre ou du nickel. « Le principe même des ICPE, c’est d’avoir une autorisation à polluer tout en s’autocontrôlant. Le problème, c’est que si un industriel décide de ne pas chercher certains produits dangereux, il y a effectivement peu de chance qu’on les retrouve dans leurs analyses », décrypte Sébastien Mollet.

Jean-Charles Saglier et Sébastien Mollet, deux inspecteurs de l’OFB en charge de l’enquête sur la pollution de l’Isère. © Nicolas Serve Jean-Charles Saglier et Sébastien Mollet, deux inspecteurs de l’OFB en charge de l’enquête sur la pollution de l’Isère. © Nicolas Serve

Interrogé en décembre 2017, le directeur de l’usine a lui-même reconnu que les autocontrôles n’étaient « pas à la hauteur des demandes prévues » par l’arrêté encadrant l’activité de l’Étoile du Vercors. Concernant l’absence d’analyse de certaines substances toxiques, il a assuré aux enquêteurs que ce choix revenait à la direction du groupe. Selon lui, Lactalis aurait gardé « la maîtrise d’œuvre sur l’ensemble du dossier ».

Le procès de l’usine de Saint-Just-de-Claix s’est tenu à Grenoble, fin 2018. Le directeur de la fromagerie a été relaxé, les magistrats considérant que le pouvoir de décision était conservé par les « services juridiques et techniques de Lactalis ». L’industriel a été condamné à 100 000 euros d’amende dont 50 000 euros avec sursis pour « jet et abandon de déchets » dans l’eau.

Le procureur, qui avait requis 500 000 euros d’amende, a estimé que Lactalis avait « déjà gagné en jouant la montre ». Rien qu’entre 2015 et 2017, le groupe aurait en effet économisé près d’un million d’euros en ne traitant pas ses eaux usées, selon les chiffres de l’OFB. « On savait déjà que Lactalis avait la capacité d’empoisonner le lait en poudre, a conclu le procureur général de Grenoble dans son réquisitoire. On sait maintenant qu’il peut empoisonner l’eau, qu’il le sait et continue. »

Selon notre enquête, sur les 38 usines épinglées, dix auraient transmis des rapports d’autosurveillance suspects, voire falsifiés. Florilège :

  • Usine Solaipa à Vimoutiers, dans l’Orne. Lors d’un contrôle le 10 septembre 2019, la DREAL de Normandie s’interroge sur l’écart « significatif » entre les taux de phosphore retrouvés par leur laboratoire et ceux présentés par Lactalis. « Vérifier la fiabilité des modes opératoires retenus au niveau de l’autosurveillance », note l’autorité administrative.
  • En 2017, lors d’une inspection à l’usine de Réquista, dans l’Aveyron, les inspecteurs relèvent que Lactalis « sous-estime » ses autocontrôles en raison d’« un écart trop important » entre leurs analyses et celles de l’industriel. En minimisant les résultats, l’entreprise est suspectée de maquiller ses dépassements en rejets polluants. La direction de l’usine qui fabrique le roquefort Société n’a apporté aucune explication à cette anomalie.

Disclose a par ailleurs été informé d’une mortalité importante de jeunes anguilles – une espèce classée en danger critique d’extinction – le 13 août 2020. Les faits se sont déroulés dans la Loire, au niveau du point de rejet de l’usine Lactalis de Saint-Florent-le-Vieil (Maine-et-Loire).

Vidéo de la pollution à la Société industrielle de Saint-Florent, en août 2020. © Disclose

Un prélèvement effectué au moment de l’incident établit que la température de l’eau rejetée atteint 35 °C contre 30 °C normalement autorisés. Selon nos informations, l’industriel n’a pas prévenu les autorités d’un quelconque dysfonctionnement de ses installations. Contactée, la DREAL déclare avoir « sollicité l’exploitant pour qu’il apporte des explications sur les circonstances et l’origine de ces signalements, ainsi que les mesures prises ou envisagées pour y remédier ».

Trois ans auparavant, des rejets observés au même endroit avaient provoqué des pollutions visibles de tous, comme le montrent deux photos prises par un riverain en juin et septembre 2017. Ces événements ne figurent dans aucun rapport d’autosurveillance transmis à la DREAL cette année-là.

 © Nicolas Serve © Nicolas Serve

Le 21 août 2017, un incident sur une installation de l’usine Lactalis de Retiers, en Ille-et-Vilaine, entraîne un écoulement important de lait dans les canalisations d’eaux usées déversées plus loin, dans la Seiche. Il faut attendre quatre jours pour que la direction de l’entreprise signale l’événement aux services de l’État. Entre-temps, plusieurs tonnes de résidus toxiques souillent la rivière, provoquant la mort par asphyxie de plusieurs milliers de poissons.

Auditionné dans le cadre d’une enquête de gendarmerie ouverte le 8 septembre 2017, le numéro deux de l’usine a livré une anecdote qui en dit long sur la légèreté avec laquelle le problème a été géré : « On n’était que deux [ce jour-là – ndlr]. On a été à Weldom [une enseigne de bricolage – ndlr] pour s’équiper, on a acheté un bateau, des cuissardes. On a retiré ce qu’on a pu comme poissons. » La pollution a duré dix jours et s’est étendue sur plus de huit kilomètres.

Pour cet épisode, l’usine Lactalis de Retiers a été condamnée à 250 000 euros d’amende. Le 7 août 2019, soit deux mois après la condamnation, la Seiche a subi une nouvelle pollution. Cette fois, la rivière s’est teintée d’une coloration marron liée au rejet de boues d’épuration. Disclose a diligenté sa propre analyse des rapports d’autosurveillance transmis par l’usine à la DREAL de Bretagne. Les conclusions sont éloquentes : entre 2017 et 2019, la société a dépassé de 129 % ses volumes de rejets journaliers dans l’eau autorisés.

Comment les services de l’État sont-ils passés à côté de cette information ? « La plupart des autosurveillances industrielles qui sont transmises à la DREAL ne sont jamais vérifiées », déplore un inspecteur de l’environnement sous couvert d’anonymat. Par manque de temps et de moyens, corroborent plusieurs fonctionnaires interrogés par Disclose. 1 600 agents sont chargés de contrôler quelque 500 000 ICPE par an, soit « un seul inspecteur pour plus de 300 sites » selon notre source. Il poursuit : « Souvent, les préfets estiment que nos mesures de coercition administrative portent atteinte à l’économie… Ils estiment donc qu’il est préférable de porter atteinte à l’environnement. »

Disclose a fait réagir la ministre de la transition écologique sur ce point. « Le préfet agit sur un territoire, sur un environnement économique. Certaines décisions doivent donc tenir compte de l’environnement économique et social », justifie Barbara Pompili. Et la ministre chargée de la protection de l’environnement d’ajouter : « C’est pour cela que sur des petites non-conformités n’ayant pas d’incidence notable sur l’environnement, il peut y avoir des moments où on se dit : “Là, ça peut passer parce que ce n’est pas grave.” » Dont acte.

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Sollicité, Lactalis n’a pas répondu précisément à nos questions, reconnaissant néanmoins « l’existence de non-conformités temporaires ». Le groupe assure avoir « mis en place un plan d’investissements ambitieux afin que ces non-conformités ne se renouvellent pas ».

Les nombreuses atteintes à l’environnement relevées dans notre enquête n’en demeurent pas moins problématiques. D’autant plus que Lactalis bénéficie d’importantes subventions publiques pour… moins polluer. En 2016, soit un an avant la pollution de l’été 2017, l’usine de Retiers a reçu pas moins de 400 000 euros de la part de l’Agence de l’eau Loire-Bretagne. Depuis 2002, c’est près de 5 millions d’euros qui lui ont été versés par l’établissement public.

Tous les sites polluants ou non conformes recensés dans le cadre de cette enquête ont reçu des fonds de la part de l’une ou l’autre des six agences de l’eau françaises. Pour un total, d’après nos calculs, de 40 millions d’euros au cours des dix-huit dernières années.

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Les auteurs de l’enquête, à consulter ici sur le site de Disclose, sont Mathias Destal, Marianne Kerfriden, Inès Léraud et Geoffrey Livolsi.

Disclose est un média d’investigation, à but non lucratif, entièrement financé par le don. Des équipes de journalistes mènent des enquêtes pendant plusieurs mois, puis publient leurs sujets sur un site en accès libre et avec des médias partenaires. Objectif : maximiser l’impact des révélations et soutenir le droit à l’information des citoyens.