Contre «l’obsession sécuritaire», la fronde des chercheurs en sciences humaines

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Depuis les attentats de 2015, les chercheurs sont confrontés à des pressions de plus en plus fortes visant à les mettre à contribution dans la lutte contre le terrorisme et la radicalisation. Au CNRS, la signature d’un partenariat avec le renseignement militaire a déclenché la colère des universitaires. Une pétition a été adressée à la direction.

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Pressions, menaces sur le financement de leurs recherches, convocations par les services de renseignement, saisies de leurs données, voire de leurs ordinateurs… de plus en plus de chercheurs en sciences humaines sont confrontés à une surveillance et à un contrôle de leurs enquêtes. Si la question des rapports entre universitaires et autorités n’est pas neuve, le malaise est grandissant depuis les attentats de novembre 2015 au point qu’aujourd'hui, certains universitaires commencent à se mobiliser pour préserver leur indépendance et réclamer une meilleure protection de leur travail.

Au début du mois de juin, une poignée de chercheurs du CNRS ont ainsi posté, sur une liste de diffusion interne, un appel contre « l’obsession sécuritaire » qui gagnerait l’institution. Signe de la sensibilité du sujet, deux semaines plus tard, une soixantaine de chercheurs ont répondu à l’appel qui, pour le coup, s’est transformé en pétition, selon les informations recueillies par Mediapart. Celle-ci a été envoyée mardi 18 juin à la direction du CNRS qui s’est engagée à recevoir les signataires au début du mois de juillet.

Ce texte, que Mediapart s’est procuré (voir dans l’onglet Prolonger), a été écrit en réaction à l’annonce, le 1er juin, de la signature d’une convention entre le CNRS et la direction du renseignement militaire (DRM). Ce partenariat prévoit notamment l’organisation « de petits ateliers entre analystes de la DRM affectés à la surveillance de tel ou tel territoire et les chercheurs des Unités mixtes de recherche CNRS spécialistes de ces régions ». Le renseignement militaire pourra également cofinancer des appels à projets de recherche.

Il s’inscrit en outre, souligne l’appel, « dans un contexte plus général » de mise à contribution des chercheurs en sciences humaines marqué par le lancement, en novembre 2015, peu après les attentats, d’un « appel à propositions » offrant des financements aux chercheurs proposant des projets intéressants dans le cadre de la lutte contre le terrorisme.

Cet « appel attentats-recherche », émanant du président du CNRS, avait déjà ému certains chercheurs. D’autant que les liens entre universitaires et autorités se sont encore renforcés avec le lancement par le ministère des armées, en janvier 2017, du Pacte enseignement supérieur (PES). Celui-ci prévoit « l’attribution de “labels d’excellence”, associés à des subventions de 300 000 euros pour “les centres universitaires en pointe sur les questions de stratégie et de défense” », rappelle la pétition des chercheurs du CNRS.

Pour les signataires, cette collaboration directe, et ouverte, entre recherche universitaire et renseignement pose trois problèmes principaux. Elle menace tout d’abord le travail des chercheurs sur le terrain en les affichant comme des agents de l’État. « Notre crédibilité scientifique d’enquêteur.e.s repose sur notre capacité à ne pas être perçus comme les acteurs de telle ou telle politique sécuritaire. Dans ce contexte, il est inconcevable d’entretenir un lien privilégié, et encore moins ostentatoire, avec le renseignement militaire », affirme l’appel. Les chercheurs « ne veulent pas être vus comme des espions », résume Mathias Delori, chargé de recherche CNRS au centre Émile-Durkheim de Bordeaux, et initiateur du texte. « Dans mon travail, il est extrêmement important d’avoir la confiance de mes enquêtés. Lors de chaque entretien, je passe bien 15-20 minutes à me présenter et à expliquer mon travail », souligne le sociologue.

Deuxièmement, ces incitations de l’État à travailler sur telle ou telle thématique remettent en cause l’indépendance de la recherche en introduisant « des biais dans le choix et la construction des objets », explique la pétition. « La “sécurité” devient le prisme conceptuel à partir duquel on interroge des objets allant des pratiques religieuses aux révoltes sociales en passant par les politiques économiques. Dans les études sur la violence, la violence dite “terroriste” se trouve singularisée et hyperbolisée par rapport aux autres violences (sexistes, sociales, antiterroristes, etc.). Dans les études sur la guerre, la “stratégie” [de la France] devient le mot-clef à partir duquel on cherche à comprendre ce fait social. Ce faisant, on perd de vue les autres dimensions de la guerre (genrées, postcoloniales, symboliques, bureaucratiques, etc.) tout en entretenant une confusion entre recherche scientifique et expertise. »

Enfin, cette focalisation de la recherche en sciences sociales sur les attentats et le terrorisme contribue, d’une manière plus globale, à faire de ces sujets « des objets essentiels de notre quotidien ». Pour les signataires, « le rapprochement entre les institutions de recherche et le ministère des armées participe de cette logique de constitution du “terrorisme” en menace existentielle, logique dont les études sur la sécuritisation ont dénoncé les effets ».

Les chercheurs du CNRS ne sont pas les seuls à s’inquiéter de leur indépendance. Les 17 et 18 mai dernier, se tenait à Aix-en-Provence un colloque intitulé Terrains et chercheurs sous surveillance. (Auto)contrôle, (auto)censure et mise en administration des sciences sociales. Durant deux jours, une trentaine d’universitaires ont partagé leurs expériences et raconté quelles pressions et quels types de surveillance ils ont pu rencontrer dans leur travail.

L'affiche du colloque L'affiche du colloque

Parmi les participants, Frédéric Neyrat, sociologue à l’université de Rouen, s’était intéressé dès 2010 à ces questions dans un ouvrage co-écrit avec son collège Sylvain Laurens : Enquêter de quel droit ? Menaces sur l’enquête en sciences sociales (éditions du Croquant, 2010). « Nous nous étions intéressés à cette question pour plusieurs raisons, explique-t-il à Mediapart. Nous avions tout d’abord eu des remontées de la part de chercheurs qui, dans le cadre de leurs enquêtes, avaient été empêchés de travailler. Il y avait également des affaires plus médiatisées, comme l’affaire Vincent Geisser. »

En 2009, ce politologue, spécialiste de l’islam, avait dénoncé sur son blog sa surveillance par le fonctionnaire de la défense en poste au sein du CNRS. L’affaire avait déclenché une mobilisation de nombreux intellectuels, en dépit de laquelle Vincent Geisser avait été visé par une procédure disciplinaire.

Pour Frédéric Neyrat, l’une des principales menaces planant sur l’indépendance de la recherche est sa « judiciarisation », c’est-à-dire son instrumentalisation par des voies judiciaires à des fins répressives. L’un des cas d’école de cette pratique est celui de Thierry Dominici dont la mésaventure a été racontée, en 2016, par Sylvain Laurens. En 2002, alors qu’il travaillait sur des groupuscules armés corses, ce chercheur en sciences politiques a été la cible d’une perquisition menée par des policiers de la division nationale antiterroriste (DNAT) qui ont saisi l’ensemble de son travail, matériel informatique compris. Devant le juge antiterroriste, Thierry Dominici est même soupçonné de complicité avec les terroristes.

Or, lorsqu’il est confronté à la justice dans le cadre de son travail, le chercheur ne dispose légalement d’aucune protection spécifique. « Notre seule protection est liée au principe d’indépendance des enseignants-chercheurs, explique Frédéric Neyrat. C’est un principe à valeur constitutionnelle qui nous garantit la liberté d’exprimer des opinions. Mais concernant par exemple la protection de nos données, ou la protection des sources, rien n’est prévu, contrairement aux journalistes. »

Le chercheur s’inquiète par ailleurs d’une extension de ces pratiques à des domaines de recherche jusqu’à présent peu touchés. « Il y a toujours une spécificité qui est celle des chercheurs travaillant sur un terrain sensible, explique-t-il à Mediapart. Mais à côté de ces cas, classiques, il y a de plus en plus de difficultés, d’entraves de toutes sortes, des “procédures-bâillon” qui touchent des enquêtes pourtant peu sensibles. On cite toujours Thomas Clay, spécialiste de l’arbitrage de Paris 2 qui avait eu des déboires avec Bernard Tapie, car il avait porté un jugement de juriste sur l’arbitrage », rappelle Frédéric Neyrat. « Dans un autre genre, il y avait eu en 2013 un économiste, encore de Paris 2, qui avait travaillé sur l’arrivée d’un nouvel opérateur sur le marché de la téléphonie mobile et dont Xavier Niel avait obtenu la saisie de l’ordinateur, en l’accusant d’avoir été rétribué par les concurrents. »

« On voit bien avec ces affaires, et avec la loi sur le secret des affaires, que ce ne sont plus seulement les matières dites sensibles ou politisées qui sont victimes d’actions judiciaires. Même dans des disciplines plus “respectées” », même lorsqu’on travaille sur des sujets qui ne sont pas sensibles, on peut rencontrer des difficultés », constate Frédéric Neyrat qui pointe une autre évolution. « Une des nouveautés ces dernières années est que, lorsque des actions sont intentées, ils demandent des dédommagements extrêmement élevés », raconte-t-il. « Au point que l’on voit de plus en plus d’universités mettre en place des services juridiques, officiellement pour aider les chercheurs, mais dont on peut aussi penser qu’ils exerceront un contrôle a priori. »

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