Assa Traoré, sœur d’Adama: «Aujourd’hui, plus personne ne peut parler pour nous»

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Deux ans après la mort d’Adama Traoré dans les locaux de la gendarmerie de Persan (Val-d’Oise), sa famille organise samedi une marche pour exiger la vérité sur les circonstances de sa mort. Plusieurs organisations de gauche ont appelé à y participer. Entretien avec Assa Traoré, sœur du jeune homme et porte-parole du comité Adama.

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La famille Traoré dit « avoir perdu confiance » en la justice. Deux ans après la mort d’Adama Traoré, 24 ans, dans les locaux de la gendarmerie de Persan (Val-d’Oise), ses proches ont l’impression que les juges chargés de l’enquête « jouent la montre » – voire que la justice s’acharne sur la famille Traoré : cinq frères Traoré ont été condamnés par la justice ces derniers mois (voir infra). Avec leurs soutiens, ils organisent samedi 21 juillet à Beaumont-sur-Oise une marche pour « exiger la vérité et la justice ».

L’enquête sur la mort, le 19 juillet 2016, d’Adama Traoré à la suite d’une interpellation par des gendarmes l’ayant plaqué au sol, se focalise toujours sur les expertises médicales. Le parquet avait d’abord affirmé que le jeune homme souffrait d’une « infection très grave » préalable à l’interpellation et n’avait pas subi de violences, avant qu’une contre-expertise demandée par la famille vienne contredire ce scénario : les auteurs de cette seconde expertise écartent en effet la possibilité d’un « état infectieux antérieur » et concluent à une mort des suites d’un syndrome asphyxique. Cette asphyxie, pointaient les médecins, serait compatible avec l’usage, de la part des forces de l’ordre, de la technique dite du « contrôle dorsal costal » ou « décubitus ventral » – autrement dit, un plaquage sur le ventre.

Assa Traoré, le 19 juillet 2018. © Justine Brabant Assa Traoré, le 19 juillet 2018. © Justine Brabant
Une troisième expertise médicale a été demandée par les juges d’instructions en janvier 2017, après le dépaysement de l’affaire à Paris. Plusieurs fois reportées, ses conclusions sont attendues pour septembre, indique l’un des avocats de la famille Traoré, MBouzrou. Les pompiers ont confirmé aux juges parisiens ce qu’ils avaient déjà rapporté à l’Inspection générale de la gendarmerie nationale (IGGN) en août 2016 : lorsqu’ils sont intervenus pour réanimer la victime dans la caserne de gendarmerie, ils ont constaté qu’Adama Traoré n’était pas en position latérale de sécurité malgré son malaise.

Le chef des pompiers raconte également avoir dû insister auprès des gendarmes pour que les menottes lui soient retirées afin de commencer un massage cardiaque. Les gendarmes qui avaient procédé à l’interpellation d’Adama Traoré, eux, n’ont toujours pas été auditionnés. Enfin, les juges d’instruction ont accepté en avril le principe d’une reconstitution des faits – demandée par la famille. Cette reconstitution, ont-ils indiqué, sera réalisée une fois l’expertise médicale rendue.

Plusieurs frères d’Adama Traoré ont été poursuivis et/ou condamnés par la justice depuis deux ans, soit pour des faits de violence commis juste après l’annonce de la mort de leur frère, soit pour des faits perpétrés avant sa mort mais dont les jugements ont été prononcés ensuite. Début juillet 2018, Yacouba Traoré a ainsi été condamné à une amende pour des faits de violence sur les militaires venus annoncer à sa mère la mort d’Adama.

En mai 2018, un autre frère, Samba Traoré, avait été condamné à quatre ans de prison, dont 18 mois avec sursis pour d’autres faits de violence (dont il nie être l’auteur). Un troisième frère, Bagui Traoré, a été condamné en avril 2018 à trente mois de prison ferme pour des faits d’extorsion survenus en 2015-2016. Soupçonné d’avoir tiré sur des gendarmes et policiers lors de la nuit d’émeutes qui avait suivi la mort de son frère, il avait également été mis en examen en mars 2017 pour « tentative d’assassinat ». Un quatrième frère, Serene Traoré, a été condamné en avril à quatre mois de prison ferme pour « outrage » à l’encontre de la maire UDI de Beaumont-sur-Oise Nathalie Groux. Enfin un cinquième frère, Youssouf Traoré, a été incarcéré (avec Bagui Traoré) en décembre 2017 dans le cadre d’une enquête pour trafic de drogue. Il est toujours en attente de son jugement. La famille Traoré voit dans ces multiples condamnations un « acharnement des forces de l’ordre, de l’État et de la justice de Pontoise ».

En parallèle de leur combat juridique pour connaître les circonstances exactes de la mort d’Adama, la famille Traoré et ses soutiens mènent un combat médiatique, le seul en mesure d’éviter que le dossier de leur frère ne tombe dans l’oubli, estiment-ils. Porte-parole de la famille et du comité Vérité et Justice, Assa Traoré a récemment adressé une lettre à Emmanuel Macron et à la garde des Sceaux Nicole Belloubet. Nous revenons avec elle sur son parcours, sa vie depuis la mort de son frère et son combat pour la justice et contre les violences policières.

Depuis deux ans, on vous connaît comme porte-parole de la famille Traoré et de son combat pour la vérité sur la mort d’Adama, votre frère. Ce combat a commencé le 19 juillet 2016.

Assa Traoré : Oui. Quand j’apprends la mort de mon frère, ce jour-là, je suis en Croatie avec des jeunes de Sarcelles que j’accompagne en tant qu’éducatrice. On avait pris l’avion la veille. On avait choisi la Croatie parce que j’avais envie d’aller dans un endroit où les jeunes ne pensaient pas forcement à aller, j’avais envie qu’ils voient de belles choses. Ce sont des jeunes qui ne partent jamais.

Je suis [alors] éducatrice en prévention spécialisée depuis 2007. Je travaille auprès de jeunes de 11 à 25 ans et de familles, je fais de l’accompagnement et du soutien à l’insertion professionnelle. J’ai commencé ce travail très jeune ; il m’a permis de devenir ce que je suis aujourd’hui. J’ai tout appris sur le terrain. Quand j’ai appris la nouvelle du décès de mon frère, les jeunes de Sarcelles ont voulu rentrer avec moi en France. Je leur ai dit : « Non, vous restez là-bas. Profitez de vos vacances, on les a organisées pour vous. » Je suis partie dans la nuit et je leur ai laissé une lettre.

Je les recroise souvent depuis, ils viennent dans les mobilisations. Ils seront là samedi [lors de la marche]. Ils ont fait une vidéo il y a quelques jours, j’ai retenu mes larmes. Je n’étais pas revenue là-dessus avec eux, on n’en avait jamais reparlé. Je pense que ça a marqué leur vie. La dernière fois que je les ai entendus parler, ils disaient : « Nous aussi on veut la vérité et la justice [sur l’affaire Adama]. »

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