Primaire de droite: la Guadeloupe a voté samedi, au-delà de l’enjeu national

Par Amandine Ascensio

En Guadeloupe, la primaire de la droite et du centre n’aura pas résonné avec la même intensité qu’en métropole. Entre une campagne complexe et un contexte local difficile, le doute pèse sur l’intensité de la mobilisation des électeurs, dans cette société pourtant très politisée.  

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Il est 8 heures en Guadeloupe, et il fait déjà chaud ce 19 novembre 2016, alors que les 44 bureaux de vote pour la primaire de la droite et du centre ouvrent dans l’archipel. Dans l’un des deux bureaux de la commune du Gosier, on se salue, on s’embrasse, on se donne des nouvelles de la famille, qu’elle soit en France hexagonale ou qu’elle habite à côté. On s’encourage aussi : « Vote bien ! » Ceux qui glissent leur enveloppe beige dans l’urne sont pour la plupart des métropolitains, venus s’installer dans la douceur antillaise il y a 15, 20 ou 40 ans, déjà. Ils sont de droite, pas forcément affiliés à un parti, mais déterminés à faire tomber le pouvoir des mains de la gauche.

« Ce sont toujours les Blancs, qui ouvrent le bal des élections, note, amusé, Harry Custos, le président du bureau. On dirait qu’ils veulent s’affranchir d’un devoir citoyen avant d’entamer la journée ou d’aller à la plage. » À 10 heures, une bonne trentaine de bulletins sont déjà dans l’urne. Certains sont pour Fillon, parole de votants ravis de la percée du champion dans les sondages ; d’autres pour les autres postulants à la place de candidat à la candidature. « Ici, ça sera Juppé, croit savoir Harry Custos, qui milite pour lui. Ne serait-ce que parce qu’il est soutenu par les pontes de la droite locale. »

En effet, qu’il s’agisse de Philippe Chaulet élu local depuis 1982, de Lucette Michaux-Chevry, proche d’Alain Juppé et à la longue carrière politique, ou de sa fille, Marie-Luce Penchard, ex-ministre des outre-mers sous le gouvernement Fillon III, tous ont accordé leur soutien au septuagénaire. Côté pronostics, les avis se rallient aux tendances données par les sondages parisiens, qui ont vu la cote de François Fillon monter et venir rejoindre Nicolas Sarkozy et Alain Juppé dans la course à la première place.

Une surprise, Fillon, ici. Nombre d’Antillais, interrogés au fil des rencontres, n’ont pas aimé le voir parler de la colonisation comme un « partage de culture » à Sablé-sur-Sarthe fin août, ni même entendre Nicolas Sarkozy rattacher les citoyens à un arbre généalogique peuplé de Gaulois. Même dans leurs comités de soutien ou parmi leurs fervents partisans sur place, qui martèlent ne pas tenir compte de ces dérapages, on trouve des voix pour les dénoncer.

« Il faut tout de même relativiser l’impact des petites phrases : ce sont les Guadeloupéens les plus lettrés qui ont été choqués par tous ces propos, analyse Pierre-Yves Chicot, maître de conférences en droit public, et observateur de la vie politique locale. Il ne faut pas oublier qu’ici, nombreux sont ceux pour qui l’insécurité et l’emploi sont des thématiques autrement plus importantes. »

 © Cyrille Pomès © Cyrille Pomès
Il est vrai qu’avec un taux de chômage de 23,7 %, avec 51 % des jeunes de moins de 30 ans sans emploi, selon l’Insee, et un illettrisme évalué au début des années 2010 à 25 %, la Guadeloupe se hisse au rang des départements les moins favorisés de France. « Nous avons environ 200 000 personnes en dessous du seuil de pauvreté [sur plus de 410 000 habitants – ndlr], fustige Élie Domota, leader de l’organisation LKP à l’origine des grandes grèves de 2009, et secrétaire général de l’Union générale des travailleurs de Guadeloupe, syndicat hyperactif de l’archipel. Ici aussi, les gens se désintéressent des hommes politiques parce qu’ils se rendent bien compte que leurs promesses, faites à 8 000 km de là, ne sont jamais tenues. »

Par ailleurs, la campagne des relais locaux des candidats a clairement manqué de visibilité, malgré les efforts des présidents des différents comités de soutien [dont seuls deux candidats, Nathalie Kosciusko-Morizet et Jean-François Copé, n’ont pas bénéficié – ndlr]. Chacun a tenté de mobiliser les troupes, dans son coin, à grand renfort de SMS et d’e-mails à leurs cercles proches, en animant quelques pages Facebook, voire pour certains, dans des petites localités comme Marie-Galante, en s’adressant aux gens croisés dans la rue ou au magasin, en faisant des courses.

Manque de matériel de propagande, flyers et tracts indiquant uniquement les dates de vote en métropole, erreurs sur les adresses des bureaux, listes électorales incomplètes, ici, on en veut un peu à l’organisation, en local ou à Paris de n’avoir pas fait suffisamment bien le relais. Et ce, alors même que Thierry Solère, organisateur en chef de l’élection, est venu sur place expliquer le déroulement de la primaire deux semaines avant le scrutin : « Notons bien l’importance de ce vote, avait-il alors dit, devant un parterre de militants. Celui ou celle qui sortira des urnes, sera probablement le prochain président de la République. »

L’impact n’aura pas été celui escompté : à la radio, les flashs infos de la journée ouvrent leurs journaux sur un sinistre fait divers ou la journée mondiale du diabète, maladie qui est un fléau en Guadeloupe. Malgré tout, la participation semble au rendez-vous dans des villes restées à droite aux dernières municipales, comme Saint-François ou Basse-Terre. Mais, dans plusieurs autres bureaux de vote de Guadeloupe, la participation n’atteint pas les sommets escomptés. « Ça avance difficilement », se désole, trois heures avant la fermeture des bureaux, Rudy Faro, président du Nouveau Centre en Guadeloupe, qui tient un des trois bureaux de vote des Abymes, la plus grosse commune de l’île.

Selon lui, pour toucher la population non militante, les candidats doivent parler de l’Outre-Mer. Ce que peu de ceux en lice ont fait, même si certains se sont déplacés au cours des mois précédents dans les territoires ultramarins. Des séjours salués, et dont l’intérêt est réel, selon Pierre-Yves Chicot : « En Guadeloupe, on est dans une vraie démocratie de proximité : les élus sont à portée de gifle ou de compliment de leurs électeurs. »

Autrement dit, plus on connaît les candidats, plus on les apprécie, plus on vote pour eux. Cela favorise logiquement un véritable opportunisme électoral, qui conduit des élus locaux à se transférer, à chaque élection, d’un bord politique à l’autre sans trop se soucier du brouillage de couleurs politiques, ni de l’illisibilité de l’offre politique locale. Au risque même de conduire à de réelles dissensions au sein d’un même parti : en Guadeloupe, la droite est déchirée depuis plusieurs années.

Derniers faits en date, les régionales de 2015 où certains membres des Républicains ont mal digéré le débauchage de leurs amis politiques par la liste d’Ary Chalus, étiquetée à gauche et vainqueur de l’élection. « Cette primaire et ces présidentielles sont l’occasion de recréer un esprit de corps, de parti, de réunir tout le monde autour d’une même cause, celle de l’alternance », observe Sonia Petro, élue en janvier dernier à la présidence de la fédération Les Républicains de Guadeloupe. Une mission qu’elle pourrait réussir, selon les observateurs de la vie politique. Des chiffres en témoignent : depuis son élection, 300 personnes sont venues grossir les rangs de la fédération, qui affiche désormais un millier d’adhérents. Droitiste (et sarkozyste) convaincue, elle milite pour un vrai retour des « valeurs de droite » sur l’île, partagées par l’ensemble de ses concitoyens, affirme-t-elle, bien qu’ils ne l’avouent pas ou timidement. Et pour ceux qui clament leur appartenance, haut et fort, aux « valeurs de droite », les liens seront difficiles à retisser tant les oppositions dans le cadre de la primaire ont été fortes parfois, quelquefois sournoises et souvent douloureuses entre les caciques de la droite locale. Au point même d’avoir débouché sur quelques incidents au cours de ce premier tour.

Alors que le scrutin s’ouvre en France métropolitaine, les résultats ultramarins sont tenus secrets à Paris, le dépouillement s’étant déroulé à huis clos. La participation n’est pas encore connue. Mais ici, chaque militant croise les doigts pour que la mobilisation globale vienne chatouiller voire dépasser les chiffres de la participation à la primaire socialiste en 2011. En visite aux Antilles pour (re)donner la pêche aux juppéistes insulaires, Benoist Apparu avait prévenu : « Si nous ne sommes pas capables de faire mieux que les socialistes, nous ne sommes pas dignes de gouverner. »

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