Sortir de l'élection-régression par la gauche de la gauche

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La gauche n'a pas uniquement le choix entre trois hommes aux patronymes nantis d'un suffixe en « on » : Hamon, Macron et Mélenchon. Petite revue des solutions de rechange, hors du triangle des Bermudes électoral de cette présidentielle…

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Pour paraphraser le George Orwell de La Ferme des animaux : « Tous les suffrages sont utiles mais certains sont plus utiles que d'autres. » L’électeur de gauche – celui qui ne votera ni Dupont-Aignan, ni Fillon, ni Le Pen – hésite : un lobe de son cerveau lui commande une utilité absolue donc invariable, tandis que son autre hémisphère lui serine l’utilité stratégique donc élastique. Que faire ? Un retour à la grammaire électorale du scrutin uninominal majoritaire à deux tours s’impose : au premier tour on choisit, au second on élimine.

Le banquier Maurice de Rothschild ne manquait pas d'air : « Mon nom est mon programme » (affiche électorale de 1924) Le banquier Maurice de Rothschild ne manquait pas d'air : « Mon nom est mon programme » (affiche électorale de 1924)
S'arbitre ainsi la candidature qui hante une foultitude d’esprits dits progressistes : le centrisme – même transcendantal – d'Emmanuel Macron demeure du centrisme et ne concerne donc pas, au premier tour, les électeurs de gauche dignes de ce nom. Quelle que soit l'ombre portée du second tour, où pour un électeur de gauche d'appellation contrôlée (c’est-à-dire échappant à la seule et simpliste rage anti-élites), M. Macron serait le moins funeste puisque son libéralisme politique tempère son libéralisme économique – à rebours du réac intégral Fillon et de la lugubre liberticide Le Pen.

Une fois cette hypothèque levée, l’électeur de gauche peut refuser de s’engager dans les deux évidences politiques qui s’ouvrent à lui comme des boulevards. Deux postulats issus d’un même moule, à savoir le PS, cette phalange attrape-tout qu’avait constituée François Mitterrand, en 1971, au congrès d’Épinay ; pour lui servir, dix ans plus tard et deux septennats durant, de bâton de pèlerin du pouvoir personnel. Or voici que deux émanations de ce parti de gouvernement soluble dans le présidentialisme se présentent, ripolinés à souhait, aux suffrages des citoyens de gauche. Ceux-ci sont-ils à même de légitimement regimber ? Jugez plutôt.

L'âne Nul, candidature suscitée par Zo d'Axa et soutenue par « La Feuille » aux élections législatives de 1898 : « Un âne pas trop savant, un sage qui ne boit que de l'eau et reculerait devant un pot de vin. » L'âne Nul, candidature suscitée par Zo d'Axa et soutenue par « La Feuille » aux élections législatives de 1898 : « Un âne pas trop savant, un sage qui ne boit que de l'eau et reculerait devant un pot de vin. »
Il y a d’une part Benoît Hamon, ancien ministre de François Hollande ayant contribué à hisser Manuel Valls à Matignon et qui, dès le mois prochain, au nom d'une reconfiguration réformiste, se fera déposséder du PS – après avoir rabaissé ce parti au niveau électoral habituellement dévolu à quelque candidat écologiste à la présidentielle.

Il y a d’autre part Jean-Luc Mélenchon, héritier d'une gauche autoritaire dont l'élection conduirait au télescopage d'un caractère ombrageux et d'institutions antidémocratiques – nonobstant des promesses constitutionnelles n'engageant que « Ceux qui croient/Ceux qui croient croire/Ceux qui croa-croa ».

Ces vers de Prévert et de circonstance (« Ceux qui courent, volent et nous vengent, tous ceux-là, et beaucoup d'autres, entraient fièrement à l'Élysée en faisant craquer les graviers, tous ceux-là se bousculaient, se dépêchaient, car il y avait un grand dîner de têtes et chacun s'était fait celle qu'il voulait »), ces vers dans le fruit élyséen nous rappellent à l’anti-devoir de réserve : le devoir libertaire. Récuser les cohortes inconditionnelles qui sacrifient l’esprit critique sur l’autel de l’efficacité des masses, n’est-ce pas aussi et avant tout une valeur de gauche à chérir ?

En ce mois d’avril 2017, alors que s’épuisent sous nos yeux la société du spectacle, l’Europe bureaucratique confiscatoire et la Ve République aux verticalités surdimensionnées, n’est-il pas temps, au nom même d’un idéal de gauche, d'infirmer le présidentialisme et ceux qu’il aimante ?

Élection : régression ! Hélas nous en sommes là d’une telle conquête démocratique, dans une France infantilisée qui s'accroche tous les cinq ans à un objet transitionnel passant pour scrutin. Alors la nation s’offre à un(e) candidat(e) providentiel(le), incarnation du doudou apte à calmer les angoisses, à étancher la soif et à rassasier les désirs politiques. Le pays braille et on lui fourgue une tétine à date fixe ! Toute fibre de gauche, un tant soit peu séditieuse, ne peut que récuser un telle momerie monarchienne.

Dessin de Philippe Vuillemin (né en 1958). Le primate : « Je bosse, c'est dommage... Mais je fais confiance aux Français. » Dessin de Philippe Vuillemin (né en 1958). Le primate : « Je bosse, c'est dommage... Mais je fais confiance aux Français. »
D’où la tentation abstentionniste, à laquelle s’accrochent les anarchistes sans peur et sans reproche. Attention cependant à une myopie digne des années 1930 ! le fascisme était alors considéré telle une vulgaire dérivation du capitalisme, un aiguillon supplémentaire dans le flanc du peuple ainsi guidé. Bien des anars refusèrent de se laisser prendre à une telle supercherie ainsi minorée. Ils se tinrent à l’écart en organisant, dans leurs réduits, quelque (semblant de) résistance.

Ceux qui font leur petite soupe, sur leur petit feu, dans leur petite tour d'ivoire, n'en arrivent-ils pas à livrer tous les leviers électoraux, de par leur abstention, aux nervis mobilisés se ruant vers les urnes pour porter le pire sur le pavois : en l’occurrence Marine Le Pen ? S’abstenir, lors de la montée des périls, n'est-ce pas jouer avec le feu : devenir marchepied en croyant se dérober ?...

Mais alors, quid du vote blanc ? Ne serait-ce pas la meilleure façon de nous démarquer d'un choix jugé illusoire et frustrant ? Pour l'instant, ce mode d'expression s'avère plutôt vain. Il est certes comptabilisé séparément du vote nul depuis la loi du 21 février 2014, mais il n'est toujours pas pris en compte dans le calcul des suffrages exprimés. Si ce devait être le cas, les citoyens disposeraient, dans les urnes et non dans la rue, de l'arme du « dégagisme ». Peu de professionnels de la politique entendent braquer un tel instrument sur leur tempe, à part Jean-Luc Mélenchon, voire Benoît Hamon (qui promet un référendum sur cette question). Quoi qu’il en soit, le vote blanc, qui pourrait devenir une option en 2022, ne serait guère opérant dimanche 23 avril 2017.

Reste une piste plutôt qu'un boulevard : à gauche toute ! Nathalie Arthaud de (aucune particule nobiliaire) Lutte ouvrière a repris le flambeau d’Arlette Laguiller. Celle-ci fut la première femme à braver 200 000 ans de patriarcat : elle osa se présenter à la magistrature suprême. C’était en l’an de disgrâce 1974 et l’on vit des féministes de droite voter pour Mlle Laguiller au premier tour, puis pour M. Giscard au second. Quarante-trois ans plus tard, Marine Le Pen dévoie de toute façon la cause des femmes. Pour les amateurs de ténacité dogmatique, de ligne droite la plus à gauche, de « camp des travailleurs », Nathalie Arthaud incarne le vrai bois de la vraie croix trotskiste – au point de répudier Philippe Poutou, coupable de tâtonnements.

Celui-ci a en effet déclaré, recru de forages identitaires et d'assignations à résidence politiques de la part de journalistes-douaniers : « Moi, je sais pas, je me mélange un peu les crayons [rires]. Un peu libertaire, un peu trotskiste. C’était aussi la volonté du NPA de construire un parti anticapitaliste plus large, qui regroupe des traditions militantes différentes. »

Poutou a chanté leur gamme au vénal Fillon et à la véreuse Le Pen, à la télévision, à coups de railleries bien senties. L’être de gauche en France retrouve là une figure indissociable d’une vie politique marquée par la révolte gaguesque, la contestation cocasse. Poutou, c’est à la fois la révolution permanente propre au « Vieux » (Léon Trotski) et la continuation par d’autres moyens des aventures électorales du Captain Cap d’Alphonse Allais, qui proclamait : « Après vingt ans de mer et de Far-West, lorsque je remis le pied sur le cher sol natal, qu’y trouvai-je ? Mensonge, calomnie, hypocrisie, malversation, trahison, népotisme, concussion, fraude et nullité. » Et qui déclarait dans la foulée : « Loin d’être l’apanage de certains, l’assiette au beurre doit être le privilège de tous. »

Où il appert que Ferdinand Lop était déjà « en marche ! » voilà soixante-dix ans... Où il appert que Ferdinand Lop était déjà « en marche ! » voilà soixante-dix ans...
Certes, Captain Cap voulait que la place Pigalle devînt « port de mer ». Il annonçait Ferdinand Lop qui, des années 1930 aux années 1950, réunit au Quartier latin, dans la « salle Lop » et sous les vociférations des « anti-Lop », ses partisans – un incertain François Mitterrand fut même, avant guerre, le préfet de police et ministre des affaires étrangères dudit Lop, ainsi que l’établit Bruno Fuligni dans Votez fou. Il y eut bien sûr ensuite Aguigui Mouna, qui s'engageait avec éclat (de rire) en faveur d'un gouvernement « mounarchiste » distribuant de la « limounade » tous les jours.

Qui dira jamais le rôle pionnier des prophètes loufoques ? Lors de la présidentielle de 1913, à Versailles, au congrès du Parlement, on expulsa un « candidat fantaisiste », M. Julien Hersent, qui s’était introduit dans le saint des saints pour déblatérer des inepties : il prétendait étendre le droit de vote aux femmes ! En 1974, un vieil agronome fut déclaré fondu : ce René Dumont buvait un verre d’eau à la télévision en affirmant que ce liquide se ferait rare et précieux sur terre, quand il n’annonçait pas le litre d’essence à 5 francs (0,76 €). Balivernes, balaya la doxa !

En rejoignant une telle veine, en adjoignant au trotskisme le sourire du chat, Philippe Poutou tire-t-il pour autant la gauche d’affaire ? L’extirpe-t-il de son triangle des Bermudes électoral ?

© FS Nicky

545 ans après la publication de La Divine Comédie (la première édition date d’avril 1472), la gauche française aux abois rappelle l’épisode central de l'œuvre. Voici Le Purgatoire (XXXe chant). Dante retrouve Béatrice outre-tombe, qui l’accable de reproches – prenant aujourd’hui tout leur sens politique :

« Et il dirigea ses pas dans des sentiers d'erreur,
en suivant du bien de fausses images,
qui ne tiennent aucune de leurs promesses.

Et il ne me servit à rien de lui obtenir des inspirations
par lesquelles je le rappelai, en songe et à l'état de veille,
tant il s'en inquiétait peu !

Il tomba si bas que tous les moyens
étaient impuissants à le sauver,
sauf de lui montrer les damnés. »

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