Comment Patrick Buisson s’enrichissait dans l’ombre de Sarkozy

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Dans l’affaire des sondages de l’Élysée, les dernières investigations révèlent que Patrick Buisson, l’ex-conseiller « opinion » du président Sarkozy, a facturé quantité de sondages à l’UMP et profité des campagnes de son mentor pour jouer « l’apporteur d’affaires » et se faire grassement rémunérer. L’association Anticor vient de demander la convocation de Nicolas Sarkozy comme témoin.

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Dans cette affaire-là, au moins, Nicolas Sarkozy ne sera jamais mis en examen, ses actes d’ancien président étant couverts par son immunité. Mais d’après nos informations, l’association Anticor à l’origine de l’enquête sur les « sondages de l’Élysée » a tout de même demandé que Nicolas Sarkozy soit convoqué comme témoin, dans un courrier adressé au juge d'instruction le 17 septembre. « Son audition est indispensable à la manifestation de la vérité », estime Me Jérôme Karsenti, avocat de l’organisation anticorruption partie civile dans ce dossier, instruit sur de possibles délits de favoritisme et de détournements de fonds publics commis entre 2007 et 2012.

Le juge Serge Tournaire devra donc trancher cette question d’ici un mois, lui qui a déjà procédé à une ribambelle de mises en examen, depuis la directrice de cabinet de Nicolas Sarkozy (Emmanuelle Mignon) jusqu’au secrétaire général de l’Élysée (Claude Guéant), en passant par les sondeurs Pierre Giacometti et Patrick Buisson, bénéficiaires des marchés publics litigieux attribués par la présidence Sarkozy sans l’embryon d’une mise en concurrence. L'ancien chef de l'État décidera ensuite s'il se déplace, ou non. Mais les prochains rebondissements pourraient bien venir d’ailleurs.

Patrick Buisson Patrick Buisson

Car d’après nos informations, les enquêteurs ont continué de désosser le « système Buisson » et mis au jour d’autres contrats ayant permis au conseiller de s’enrichir dans l’ombre de Nicolas Sarkozy, aux frais de l’UMP cette fois, ou bien aux crochets de campagnes électorales. Entre avril et juillet dernier, ces découvertes ont valu à quatre anciens responsables du parti politique, Xavier Bertrand, Jean-François Copé, Jérôme Lavrilleux et Éric Cesari, d’être entendus par les policiers.

  • 600 000 euros comme apporteur d’affaires en 2007 et 2012 :

Le business de Patrick Buisson s’insinuait donc partout. En marge des deux campagnes présidentielles de Nicolas Sarkozy, l’ancien journaliste a été rémunéré via ses sociétés comme « apporteur d’affaires » par l’un des imprimeurs du candidat, Gilbert Caron. Son job ? Patrick Buisson aurait permis à cet industriel, patron de « Roto Press Numeris », de décrocher la fabrication de certains tracts de Nicolas Sarkozy et surtout d’une partie de sa « propagande officielle » (professions de foi, bulletins, etc.), ces dépenses forfaitaires réglées non par le candidat mais directement par le ministère de l’intérieur pour des sommes astronomiques, véritable « Graal » des imprimeurs.

Sur la campagne de 2012, Roto Press a ainsi encaissé 6,5 millions d’euros, après une première manne de 2,6 millions en 2007. Quant à Patrick Buisson, avec son contrat d’intermédiaire, il a respectivement empoché 358 000 et 239 000 euros. Sachant que l’essentiel des revenus de Roto Press dans cette affaire a été versé par l’Intérieur, il n’est pas farfelu de considérer que Patrick Buisson a indirectement bénéficié d’argent public. Mais pour quel travail exactement ?

« [En 2006], j’étais trop marqué juppéiste », a raconté Gilbert Caron aux policiers de la Brigade de répression de la délinquance économique (BRDE). « J’ai obtenu [la moitié du marché] par Patrick Buisson. (…) S’il n’était pas intervenu, je n’aurais rien eu. » Et de préciser : « J’ai été appelé par Éric Woerth [alors trésorier de la campagne de Sarkozy] qui voulait savoir si j’étais capable d’assurer ce travail. Il m’a confirmé la commande. »

Prestataire de FO ou de la CFTC, l’entrepreneur est surtout connu dans le milieu pour avoir tiré Minute et Présent sur ses rotatives, deux journaux d’extrême droite. « [Gilbert Caron est] un ami de mon père, a ainsi assuré Georges Buisson aux enquêteurs. Une vieille relation de travail puisque c'était lui qui avait imprimé les tracts pour les campagnes de Philippe de Villiers. »

En 2012, en tout cas, les responsables de l’UMP disent avoir tout ignoré du contrat d’apporteur d’affaires de Patrick Buisson et surtout de ses émoluments. « Je l’ignorais totalement », a déclaré l’ancien patron du parti, Jean-François Copé. « Je ne savais pas, s’est aussi exclamé Éric Cesari, l’ex-directeur général des services (par ailleurs mis en examen dans l’affaire Bygmalion). Vu les montants, quitte à avoir des ennuis, j’aurais dû m’installer en tant qu’intermédiaire ! »

Les sommes accordées à Patrick Buisson le surprennent d’autant plus que « Gilbert Caron, de mémoire, c’est l’imprimeur historique du RPR. (…) Comme c’est un imprimeur historique, je ne vois même pas pourquoi Buisson est intervenu pour cela. Dans les partis, on a tendance à reconduire les contrats avec les gens que l’on connaît (…). Il n’y a pas de mise en concurrence pour ce genre de choses. (…) En outre, les imprimeurs pouvant assurer une campagne nationale sont peu nombreux ».

Même Jérôme Lavrilleux, l’ex-directeur de campagne adjoint de Nicolas Sarkozy en 2012, semble découvrir ce montage. « Cela me semble particulier, a-t-il répondu aux policiers. Car on m’a présenté [Gilbert Caron] comme l’imprimeur régulier des campagnes... » S’il n’était pas connu du candidat Sarkozy en 2007, Gilbert Caron l’était en tout cas devenu en 2012. Entre les deux présidentielles, il a d’ailleurs travaillé sur les élections européennes et versé quelque 69 000 euros supplémentaires à Patrick Buisson, recevant l'année suivante la Légion d’honneur sur le contingent du très droitier Hervé Novelli, alors secrétaire d’État au commerce de Nicolas Sarkozy.

Dans leur rapport de synthèse de juillet dernier, les enquêteurs de la BRDE se contentent toutefois de brosser ce drôle de tableau sans suggérer, à ce stade, qu’il relève d’une quelconque qualification pénale.

  • 1,7 million d’euros de sondages vendus à l’UMP :

À la demande du juge Tournaire, les policiers ont aussi travaillé sur une « coïncidence ». À l’automne 2009, après les remontrances de la Cour des comptes, la présidence Sarkozy a décidé de stopper ses achats dispendieux de sondages auprès de Patrick Buisson et de recentrer le contrat du « spin doctor » sur des missions de conseil ; or à l’été 2009, Patrick Buisson s’est justement mis à vendre des sondages à l’UMP, qui ne lui achetait que des conseils jusque-là… Entre 2009 et 2012, le parti a ainsi réglé 1,7 millions d’euros (hors taxes) de factures de sondages aux sociétés de Patrick Buisson, en plus de ses autres prestations. La formation politique n’aurait-elle pas financé l’addiction du président ?

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