Au FN, l’impossible existence des numéros deux

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Pendant 45 ans, les Le Pen ont développé une même gestion hypercentralisée du FN, ponctuée de purges, de scissions et de portes qui claquent. La démission de Florian Philippot prouve, à nouveau, l’impossibilité d’exister comme numéro deux au sein du parti lepéniste.

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« Le Front national est un parti où il n’y a pas de numéro deux », avait tranché Marine Le Pen en 2014. Le mouvement d’extrême droite vient à nouveau de le prouver en poussant à la démission son vice-président, ce jeudi. Devenu le symbole de la « dédiabolisation » souhaitée par sa cheffe depuis 2002, mais aussi son principal stratège, Florian Philippot a annoncé sa démission sur France 2, après s'être vu retirer sa délégation la veille. La preuve, à nouveau, de l’impossibilité pour les Le Pen de tolérer l'émancipation de leur numéro deux. « Tous ceux qui ont pris cette route-là et mené une aventure solitaire ont disparu », a mis en garde la présidente du FN sur LCP, jeudi.

L’histoire du Front national est faite de scissions, de départs fracassants et de portes qui claquent. Le parti n’a su se construire qu’à coups de purges, sous la houlette d’une gestion hypercentralisée de la famille Le Pen. En 45 ans, le père et la fille n’ont jamais hésité à “couper les têtes” de ceux qui ont consacré leur vie au mouvement : des Stirbois à Bruno Mégret en passant par le national-catholique Bernard Antony, l'ancien secrétaire général Carl Lang, l'idéologue Serge Martinez, l'imprimeur et financier historique Fernand Le Rachinel, les cadres fondateurs Roger Holeindre et Jean-Pierre Reveau, et bien d'autres (lire nos articles ici, ou encore ). Jean-Marie Le Pen avait lui-même clairement formulé cette règle en 1998, lorsque son parti était au bord de la scission avec les mégrétistes : « Il n'y a qu'un seul numéro au Front national, c'est le numéro un ! »

Écarté en 2008 après des années au service du FN, l’ancien secrétaire général Carl Lang a fait l'amère expérience de cette gestion lepéniste brutale, « un système de pleins pouvoirs, pyramidal et centralisé », explique-t-il à Mediapart aujourd'hui. Désormais président du Parti de la France, qui regroupe d'anciens frontistes, il voit dans le départ de Florian Philippot la conséquence d’« une crise d’autoritarisme » de Marine Le Pen, doublée d’une « gestion caractérielle », qu'il juge « tout sauf politique ». « Depuis des années, elle condamne tout son premier cercle : ses maris, ses lieutenants, ses proches. » « Dès qu’ils sentent qu’il y a un danger potentiel, les Le Pen organisent la purge », analyse la chercheuse Valérie Igounet, qui a publié en 2014 une histoire approfondie du parti.

Le chercheur Nicolas Lebourg, auteur d’une Histoire des numéros deux du FN, y voit lui aussi la marque d’une « logique particulière des Le Pen » et leur « dimension de PME » : « Ils craignent toujours qu’une succursale devienne concurrente. C’est l’idée que “si tu montes une structure, un événement, c’est que tu prépares quelque chose contre moi”. » Deux anecdotes sont révélatrices de ce logiciel lepéniste, selon l’historien. La première en 1973, quelques mois après la création du Front national. « Après la dissolution d’Ordre Nouveau [mouvement néofasciste français qui participa à la fondation du FN – ndlr], Alain Robert lance un journal qui s’appelle Faire Front. Le Pen lui dit “tu ne peux pas monter un truc qui s’appelle comme ça”, et l’exclut du FN. » La marque Le Pen, déjà.

Florian Philippot et Marine Le Pen au Parlement européen, le 25 octobre 2016. © Reuters Florian Philippot et Marine Le Pen au Parlement européen, le 25 octobre 2016. © Reuters
Autre épisode éloquent en 2005, avec le député et maire d’Orange Jacques Bompard. Lorsque l’élu du Vaucluse décide d’organiser l'université d'été de son club L'Esprit public en même temps que celle du parti, Le Pen enrage. « Cet événement va servir de prétexte à son exclusion. Le seul reproche fait à Bompard est d’avoir réussi, estime Nicolas Lebourg, pour qui le Front national a préféré se priver d’un député et maire solidement implanté, élu et réélu depuis 20 ans. En partant, le baron du Vaucluse avait dénoncé, déjà, le « poids de l'ego au sein du mouvement national ». Ce jeudi, il s'est fendu d'un tweet ironique :

Poussé lui aussi vers la sortie par Marine Le Pen, en 2008, Jean-Pierre Reveau, le trésorier historique du FN, se souvient, lui, de l’impossibilité de contester l'autorité de la famille. Jean-Marie Le Pen « ne supporte pas qu’on ne soit pas entièrement d’accord, à 100 %, confiait-il à Mediapart cette année. Quand il a pris une position… il a raison. Il aurait pu faire un très grand mouvement mais comme il n’acceptait pas les gens qui étaient un peu nuancés ou qui lui faisaient des remarques… Je connais des dizaines et dizaines de gens très bien qui auraient pu apporter beaucoup et qui sont partis, en disant “on va pas s’engueuler”… Pour s’opposer vraiment à lui, il fallait faire preuve d’opiniâtreté pour ne pas dire de courage ! ».

L’ex-trésorier, qui a rencontré le leader frontiste en 1956, n’a osé s'opposer frontalement qu’à deux reprises durant ces décennies, « dont une fois sur son soutien à Saddam Hussein, juste avant qu’il ne le rencontre », en 1990, se souvient-il. « Le ton était monté en bureau politique, je lui ai dit “je ne te crains pas, ni en gueulant, ni physiquement”. Bruno Gollnisch avait dû s’interposer en disant “mais vous vous connaissez depuis 30 ans !”. » À la sortie du bureau politique, le chef du FN n’en revient pas d’avoir été contredit, pour la première fois, par son fidèle compagnon de route. « Quand on est sortis, Le Pen m’a dit “pourquoi tu m’as attaqué ?!”, il était furieux », se rappelle Reveau.

Ce cadre historique voit dans Marine Le Pen une version encore plus « excessive » que son père : « Avec Roger [Holeindre, membre fondateur du FN – ndlr], elle nous a jetés le lendemain de son élection, elle nous a fait supprimer nos bureaux. On était là depuis 1957, membres fondateurs, flammes d’or du Front ! Elle a un culot incommensurable, elle écrase tout, c’est vraiment le dragon. Tout le monde lui doit tout, et c’est comme ça. »

Le 11 décembre 1998, en pleine scission avec les mégrétistes, Jean-Marie Le Pen donne une conférence de presse, entouré de deux de ses fidèles lieutenants, Bruno Gollnisch et Carl Lang. © Reuters Le 11 décembre 1998, en pleine scission avec les mégrétistes, Jean-Marie Le Pen donne une conférence de presse, entouré de deux de ses fidèles lieutenants, Bruno Gollnisch et Carl Lang. © Reuters
Jean-Marie Le Pen n’aura pas davantage de scrupules à l’égard de Bruno Gollnisch, qui a longtemps fait figure de dauphin naturel avant d’être évincé au profit de la benjamine Le Pen. Une scène est particulièrement parlante. En 2010, ce fidèle entre les fidèles est convoqué par son chef :
« Quel âge as-tu ?, l’interroge Le Pen.
— Soixante ans, répond Gollnisch.
— Non Bruno, tu as soixante-dix ans.
— Comment ça ?
— Tu as subi un quadruple pontage coronarien et dans les documents d’assurance, ça, c’est dix ans de plus… Tu as soixante-dix ans, Bruno. Par ailleurs, je pense que Marine a un atout considérable, un atout de continuité : elle s’appelle Le Pen. »

Fin de l’histoire. Pour donner un air de démocratie à l'élection qui doit désigner le successeur de Le Pen, Bruno Gollnisch se présentera, sans le soutien du patriarche, et avec la certitude de perdre. En janvier 2011, Marine Le Pen prendra les rênes du parti, avec plus de 67 % des voix.

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