A Rouen, «autant de gens, si différents, c’est inédit»

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Dans le centre-ville, les infirmières libérales et hospitalières manifestent contre le plan santé. Rive gauche, en périphérie d’agglomération, les gilets jaunes continuent d’occuper des ronds-points, dans la fumée des feux de palettes.

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Rouen (Seine-Maritime), envoyée spéciale.– Depuis samedi dernier, c’est du non-stop, Victor passe son temps à ravitailler en palettes ou bois de chauffe les « gilets jaunes », installés sur différents ronds-points à l’entrée de Rouen. Quand il ne faut pas charger ou décharger l’utilitaire, Victor pianote sur son téléphone, pour gérer le groupe des gilets jaunes de la Seine-Maritime, qui regroupe plus de 7 000 personnes.

L’engin sonne, vibre, s’agite sans cesse, au gré des messages, des centaines par jour, sans compter la modération et les échanges avec les groupes voisins. « Je dors trois ou quatre heures par nuit, ça n’arrête jamais, j’ai mis ma petite entreprise de côté, le temps qu’il faudra. » Dans la nuit de lundi à mardi, il a été nommé par les différents administrateurs de groupes locaux porte-parole pour la Haute-Normandie, pour structurer le mouvement en prévision du week-end à venir et d’une éventuelle montée à Paris, le 24 novembre.

Son frère aussi est un « gilet jaune », d’abord investi du côté de Louvier, dans l’Eure, puis au péage de Heudebouville, pour finir en renfort à Rouen. Victor et Alexandre ne semblent d’accord sur rien – « il est de droite, je suis de gauche ! » –, s’invectivent volontiers – « tu as fini d’en dire, des conneries ? » –, mais semblent soudés comme les deux doigts d’une seule main. Surtout, ils partagent une passion commune, l’envie de faire valdinguer un « système vicié », en passant par pertes et profits le gouvernement et l’Assemblée nationale.

Pour Alexandre, employé dans l’apiculture après des années passées comme maréchal-ferrant en Nouvelle-Calédonie, la distorsion continue du discours sur l’écologie est devenue insupportable : « On refuse d’interdire le glyphosate, on tergiverse sur les néonicotinoïdes, on cesse de subventionner correctement l’agriculture biologique, tout en s’en remettant à des valeurs capitalistes ahurissantes, c’est pas possible de continuer comme ça… Cette nouvelle taxe fait déborder le vase parce qu’au final, ce sont toujours les mêmes qui trinquent. »

Son frère, qui a fait « dix boulots », a monté il y a cinq ans une petite entreprise d’exploitation forestière. Il dit ne se verser encore aucun salaire, c’est sa compagne qui assure les principaux frais du quotidien. D’abord investi dans un groupe contre les radars, il a embrayé sur la limitation à 80 km/h sur les nationales, pour finir par logiquement s’indigner d’une nouvelle taxe sur les carburants. La dernière manifestation des deux frères ? Le défilé contre l’homophobie, le 3 novembre dans les rues de Rouen.

Départ donc pour le rond-point de la Motte, rive gauche de Rouen, la voiture pleine à ras bord de planches, car il pleut au-dehors et les gilets jaunes sont frigorifiés. Au même moment, au centre-ville, les infirmières normandes se rassemblent. Comme un peu partout en France, infirmières libérales et hospitalières ont décidé de se rendre devant la préfecture de région pour réclamer davantage de reconnaissance pour les « oubliées » du plan santé, présenté par Emmanuel Macron il y a quelques semaines et bien trop « médicocentré » à leur goût.

Une infirmière à Rouen le 20 novembre 2018. Une infirmière à Rouen le 20 novembre 2018.

« On trouve 1 milliard pour la médecine de ville, 400 millions d’euros pour former des assistants pour les médecins, alors que nous réclamons une révision de nos tarifs depuis des mois, vous trouvez ça normal ? », s’insurge Nadine Hesnart, de la Fédération nationale infirmière (FNI), qui exerce en libéral et parle pour la petite cinquantaine de collègues rassemblées devant la très imposante préfecture rouennaise.

Comme ses consœurs et confrères, elle digère mal le conventionnement actuel avec la Sécurité sociale, qui rémunère à 100 % le premier acte de soins chez un patient à domicile, à 50 % le deuxième et à… zéro les suivants. L’accent mis sur l’ambulatoire par le gouvernement, qui va en particulier accentuer la sortie rapide des patients de l’hôpital, ne lui fait pas davantage plaisir : « On pratique déjà un paquet d’actes gratuits, ça va s’arrêter quand ? », demande benoîtement une infirmière.

Parmi les manifestants, une poignée d’infirmières hospitalières. « Nous sommes cinq à être venues de mon équipe du centre hospitalier d’Elbeuf, toutes les autres sont réquisitionnées pour cause de service minimum, puisque nous sommes continuellement en sous-effectif, explique Manuela Brodin, qui avait déjà manifesté il y a deux ans pour la défense de sa profession, gros pull et écharpe sous la fine blouse bleue du bloc. Cette année encore, on demande encore plus d’efforts financiers à l’hôpital. Nous sommes épuisées, nous n'avons même plus assez de matériel en chirurgie pour bosser correctement… »

« Tout le monde trouve les infirmières merveilleuses, et comme nous sommes dociles, on nous tape dessus. Il faudrait devenir acariâtres et violentes pour se faire entendre ? » Sophie Berry, infirmière depuis 28 ans, n’est pas syndiquée et manifeste pour la première fois depuis des années. Mais en ville, l’ambiance reste extrêmement policée : petit défilé autour du parc en face de la préfecture et retour au point de départ pour accrocher une banderole aux grilles de l’enceinte.

Émilie Le Bouvillois, venue de Caen, a troqué cette fois-ci la blouse blanche pour le gilet jaune, barré d’un « Infirmière en colère » : « Ici c’est une mobilisation professionnelle, là-bas c’est un mouvement citoyen, mais c’est le même sujet. J’ai besoin de ma voiture tous les jours, la Sécu me rembourse 2,50 euros par trajet en ville, le médecin touche 10 euros, pourquoi ? On ne met pas le même carburant dans le réservoir ? »

Cette infirmière libérale s’est décidée en début de semaine à passer une tête sur l’un des ronds-points de Caen, occupé par les gilets jaunes. Pour voir… Elle y est restée six heures d’affilée. « Je m’y sens bien, parce que je ressens de la solidarité : nous sommes ensemble, enfin, sans syndicats, sans élus. J’ai vu des aides-soignantes en EHPAD, une maman au chômage, des patrons, le peuple, que personne n’écoute. »

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