Notre dossier: gilets jaunes, Six mois de révolte des oubliés Reportage

A Rouen, «autant de gens, si différents, c’est inédit»

Dans le centre-ville, les infirmières libérales et hospitalières manifestent contre le plan santé. Rive gauche, en périphérie d’agglomération, les gilets jaunes continuent d’occuper des ronds-points, dans la fumée des feux de palettes.

Mathilde Goanec

21 novembre 2018 à 13h45

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Rouen (Seine-Maritime), envoyée spéciale.– Depuis samedi dernier, c’est du non-stop, Victor passe son temps à ravitailler en palettes ou bois de chauffe les « gilets jaunes », installés sur différents ronds-points à l’entrée de Rouen. Quand il ne faut pas charger ou décharger l’utilitaire, Victor pianote sur son téléphone, pour gérer le groupe des gilets jaunes de la Seine-Maritime, qui regroupe plus de 7 000 personnes.

L’engin sonne, vibre, s’agite sans cesse, au gré des messages, des centaines par jour, sans compter la modération et les échanges avec les groupes voisins. « Je dors trois ou quatre heures par nuit, ça n’arrête jamais, j’ai mis ma petite entreprise de côté, le temps qu’il faudra. » Dans la nuit de lundi à mardi, il a été nommé par les différents administrateurs de groupes locaux porte-parole pour la Haute-Normandie, pour structurer le mouvement en prévision du week-end à venir et d’une éventuelle montée à Paris, le 24 novembre.

Son frère aussi est un « gilet jaune », d’abord investi du côté de Louvier, dans l’Eure, puis au péage de Heudebouville, pour finir en renfort à Rouen. Victor et Alexandre ne semblent d’accord sur rien – « il est de droite, je suis de gauche ! » –, s’invectivent volontiers – « tu as fini d’en dire, des conneries ? » –, mais semblent soudés comme les deux doigts d’une seule main. Surtout, ils partagent une passion commune, l’envie de faire valdinguer un « système vicié », en passant par pertes et profits le gouvernement et l’Assemblée nationale.

Pour Alexandre, employé dans l’apiculture après des années passées comme maréchal-ferrant en Nouvelle-Calédonie, la distorsion continue du discours sur l’écologie est devenue insupportable : « On refuse d’interdire le glyphosate, on tergiverse sur les néonicotinoïdes, on cesse de subventionner correctement l’agriculture biologique, tout en s’en remettant à des valeurs capitalistes ahurissantes, c’est pas possible de continuer comme ça… Cette nouvelle taxe fait déborder le vase parce qu’au final, ce sont toujours les mêmes qui trinquent. »

Son frère, qui a fait « dix boulots », a monté il y a cinq ans une petite entreprise d’exploitation forestière. Il dit ne se verser encore aucun salaire, c’est sa compagne qui assure les principaux frais du quotidien. D’abord investi dans un groupe contre les radars, il a embrayé sur la limitation à 80 km/h sur les nationales, pour finir par logiquement s’indigner d’une nouvelle taxe sur les carburants. La dernière manifestation des deux frères ? Le défilé contre l’homophobie, le 3 novembre dans les rues de Rouen.

Départ donc pour le rond-point de la Motte, rive gauche de Rouen, la voiture pleine à ras bord de planches, car il pleut au-dehors et les gilets jaunes sont frigorifiés. Au même moment, au centre-ville, les infirmières normandes se rassemblent. Comme un peu partout en France, infirmières libérales et hospitalières ont décidé de se rendre devant la préfecture de région pour réclamer davantage de reconnaissance pour les « oubliées » du plan santé, présenté par Emmanuel Macron il y a quelques semaines et bien trop « médicocentré » à leur goût.

Une infirmière à Rouen le 20 novembre 2018.

« On trouve 1 milliard pour la médecine de ville, 400 millions d’euros pour former des assistants pour les médecins, alors que nous réclamons une révision de nos tarifs depuis des mois, vous trouvez ça normal ? », s’insurge Nadine Hesnart, de la Fédération nationale infirmière (FNI), qui exerce en libéral et parle pour la petite cinquantaine de collègues rassemblées devant la très imposante préfecture rouennaise.

Comme ses consœurs et confrères, elle digère mal le conventionnement actuel avec la Sécurité sociale, qui rémunère à 100 % le premier acte de soins chez un patient à domicile, à 50 % le deuxième et à… zéro les suivants. L’accent mis sur l’ambulatoire par le gouvernement, qui va en particulier accentuer la sortie rapide des patients de l’hôpital, ne lui fait pas davantage plaisir : « On pratique déjà un paquet d’actes gratuits, ça va s’arrêter quand ? », demande benoîtement une infirmière.

Parmi les manifestants, une poignée d’infirmières hospitalières. « Nous sommes cinq à être venues de mon équipe du centre hospitalier d’Elbeuf, toutes les autres sont réquisitionnées pour cause de service minimum, puisque nous sommes continuellement en sous-effectif, explique Manuela Brodin, qui avait déjà manifesté il y a deux ans pour la défense de sa profession, gros pull et écharpe sous la fine blouse bleue du bloc. Cette année encore, on demande encore plus d’efforts financiers à l’hôpital. Nous sommes épuisées, nous n'avons même plus assez de matériel en chirurgie pour bosser correctement… »

« Tout le monde trouve les infirmières merveilleuses, et comme nous sommes dociles, on nous tape dessus. Il faudrait devenir acariâtres et violentes pour se faire entendre ? » Sophie Berry, infirmière depuis 28 ans, n’est pas syndiquée et manifeste pour la première fois depuis des années. Mais en ville, l’ambiance reste extrêmement policée : petit défilé autour du parc en face de la préfecture et retour au point de départ pour accrocher une banderole aux grilles de l’enceinte.

Émilie Le Bouvillois, venue de Caen, a troqué cette fois-ci la blouse blanche pour le gilet jaune, barré d’un « Infirmière en colère » : « Ici c’est une mobilisation professionnelle, là-bas c’est un mouvement citoyen, mais c’est le même sujet. J’ai besoin de ma voiture tous les jours, la Sécu me rembourse 2,50 euros par trajet en ville, le médecin touche 10 euros, pourquoi ? On ne met pas le même carburant dans le réservoir ? »

Cette infirmière libérale s’est décidée en début de semaine à passer une tête sur l’un des ronds-points de Caen, occupé par les gilets jaunes. Pour voir… Elle y est restée six heures d’affilée. « Je m’y sens bien, parce que je ressens de la solidarité : nous sommes ensemble, enfin, sans syndicats, sans élus. J’ai vu des aides-soignantes en EHPAD, une maman au chômage, des patrons, le peuple, que personne n’écoute. »

« Faudrait être plus nombreux, sinon le mouvement va mourir dans l’œuf »

Sur l’un des ronds-points occupés de la rive gauche de Rouen, près de la Seine, le mouvement s’est un peu étiolé. Les tiraillements commencent à se faire sentir à mesure que la fatigue s’installe : faut-il continuer à bloquer, au risque de se faire à nouveau dégager par les forces de police ? Filtrer seulement les voitures, les camions ? L’hypothèse d’un recentrage sur les points stratégiques de la région, comme le port du Havre et sa raffinerie, monte en puissance. Un plombier, présent depuis samedi, la mine un peu défaite, s’inquiète : « Faudrait être plus nombreux, sinon le mouvement va mourir dans l’œuf. »

Sur le terre-plein d’en face, les journalistes ne sont plus les bienvenus : « C’est fini, vous dites trop de conneries !, s’emporte un jeune homme. On nous traite comme des terroristes à la télé. Vous ne savez pas encore pourquoi on est là ? On veut que Macron et tous les autres dégagent, c’est tout. » « Tu y vas fort », rigole une autre, qui nous invite cependant gentiment à quitter les lieux.

Près de Saint-Étienne-du-Rouvray, le concert de Klaxon et les signes de soutien des automobilistes sont quasiment continus et les gilets jaunes encore nombreux à tenir le camp. Et pourtant les bouchons rallongent d’une petite trentaine de minutes l’arrivée sur le rond-point des Vaches, où les sculptures bovines, célèbres dans le coin, ont fini en un petit tas de cendres.

Fredo, Manu et leurs collègues de Renault-Cléon n’ont pas eu beaucoup à faire pour descendre sur ce rond-point de l'agglomération rouennaise. Leur usine, fief historique du constructeur automobile français, est installée depuis des décennies dans l’une de ces courbes formées par le fleuve. Il y a quelques jours, ils étaient d’ailleurs déjà sur le pont, à soutenir leurs collègues sous-traitants de l’entreprise Spie, en grève.

« Nous sommes forcément solidaires, car de quoi se plaignent les gens ici ? Comme nous, de leur pouvoir d’achat, et de leurs salaires !, souligne Fredo, délégué syndical CGT, venu sans étiquette. Ce sont nos revendications depuis des années, pourquoi on n’accompagnerait pas les gens qui les portent ? Il faudrait être fou pour passer à côté ! »

L’étude de l’OFCE publiée mardi, qui évalue à 440 euros la baisse moyenne des revenus des Français entre 2008 et 2016, et notamment à 160 euros la baisse pour les foyers les plus modestes, ne devrait rien arranger à cette affaire.

Son collège Manu a peur de « se griller les fesses », à force de rester collé aux trois petits barbecues de fortune installés pour nourrir les troupes. L’un d’entre eux est réservé aux grillades halal. « Je suis arrivé samedi, et je n’arrive plus à décoller, à cause de la beauté de ce mouvement, raconte Manu. Pourtant, j’en ai fait des manifs et des mobilisations, mais je n’ai jamais vu ça de ma vie. Autant de gens, si différents, c’est inédit. »

Samedi, des identitaires normands se sont joints aux autres sur le rond-point des Vaches, un drapeau à la main. Ils ne sont pas restés longtemps. Une échauffourée a également éclaté, après des propos racistes tenus par un gilet jaune. « La majorité des gens ici sont “normaux”, donc il y a une forme d’autorégulation, et ce mec a fini par partir, poursuit Manu. Après, on voit tous les jours Florian Philippot [ex-membre du Front national – ndlr] et le porte-parole de La France insoumise, Alexis Corbière, discuter sur les plateaux télé. Et nous, on devrait dégager des gens alors même qu’ils n’ont pas encore ouvert la bouche ? »

Une forme de modération in situ, sur le fil, qui ne fonctionne pas partout, pas tout le temps (lire l'analyse de Dan Israël ici), y compris sur les réseaux sociaux, confirme Victor. « Nous voyons passer toutes sortes de choses, quand c’est raciste ou trop insultant, on enlève. Pour le reste, deux modératrices se relaient sur le groupe, une plutôt de gauche, l’autre plutôt de droite, elle passent leur temps à s’engueuler. »

Si son frère Alexandre a plein d’idées, brandit l’idée d’un revenu minimum, s’interroge sur les bienfaits d’une limitation des revenus de un à trois ou de un à cinq, Victor assume totalement le côté caisse de résonance très foutraque d’un mouvement disparate : « Ce n’est pas à moi de dire qui a tort, qui a raison. »

Le rond-point des Vaches voit aussi cohabiter patrons et employés. Comme René, chef d’entreprise en doudoune noire, qui se plaint d’une « pression fiscale incessante, qui galope plus vite que les salaires », mais critique davantage « l’illisibilité fiscale, toutes ces taxes qu’on ne comprend pas » que son principe.

Ou Michel, ancien ouvrier du bâtiment, imperméable jaune et bonnet sur le sommet du crâne, qui papote autour du brasero. Ce dernier s’interroge, repris par René : « Ils sont où les chômeurs, les 9 millions de pauvres en France ? C’est maintenant qu’il faut sortir, pour défendre leur bout de gras ! Moi, je n’ai plus rien à perdre, c’est pour mes enfants que je m’inquiète. »

Ce patchwork n’inquiète guère Fredo. « Bien sûr qu’on se demande comment construire une revendication, entre celui qui ne veut pas payer d’impôts et celui qui tire la langue, payé au smic. Mais ce que je constate surtout, c’est que les intérimaires, qu’on n’arrive plus depuis longtemps à mettre en grève car ils ont trop peur du patron, ils sont gilets jaunes aujourd’hui. »

D’autant plus que certains ont un peu tout été, au fil de leur vie, avant d’atterrir près d’un panneau de circulation, dans la fumée des camions. Comme Chantal Wilnere, employée dans la confection pendant des années, où elle s’est longtemps battue contre des « salaires de misère », avant de tenir un petit commerce. Sa retraite de 860 euros par mois ne suffit pas aujourd’hui, malgré la pension de son mari.

Du coup, Chantal complète, en tenant un petit stand de polaires le week-end, ou dans des braderies. « J’ai peur de me faire gazer, je ne vais pas courir devant les gendarmes, à mon âge ! Mais si on est là, ce n’est pas pour s’amuser, c’est parce qu’on ne comprend pas : tout cet argent qu’on nous prend, il va où ? »

Mathilde Goanec


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